Criminalisation de l’opposition ivoirienne : pari risqué pour le régime RHDP ?

L’histoire semble bégayer en Côte d’Ivoire. Un an après la présidentielle d’octobre 2025 qui a débouché sur une crise et dans la perspective de la future échéance de 2030. le pouvoir RHDP rejoue une partition qu’il a lui-même subie il y a 26 ans. Ostracisation de l’opposition interdite de manifester, prison ouverte, absence de dialogue constamment demandé par la classe politique hormis le Rhdp et les partis qui lui sont proches. Un vrai paradoxe houphouetien. Analyse

Le fait politique : la convocation tout azimut

Le souvenir de la présidentielle 2025 à laquelle navaient pas pris part les principaux partis d’opposition Pdci, Ppa-Ci et Fpi est encore vivace dans les esprits. Le contexte fut électrique. L’élection s’était soldée par des dégâts matériels, la mort de plusieurs personnes dont un gendarme. Ce, à l’appel du front commun Pdci Ppa-Ci de barrer la route à une imposture électorale qui les excluait du jeu. Une tentative de marche avait été réprimée le 11 octobre et plusieurs personnes furent arrêtées à Abidjan et à l’intérieur du pays. A l’heure des comptes, le régime Rhdp qui aurait voulu que l’opposition consente sans mot dire en cette année 2025, manipule à souhait l’épée judiciaire aujourd’hui. Tout commence avec la conférence de presse de Koné Katinan dite « tribune du Ppa-Ci ». Ce 3 septembre là, le docteur en fiscalité et membre de la direction du Ppa-Ci avait ouvertement accusé, documents à l’appui, le régime Rhdp d’avoir instauré un système ayant favorisé l’orpaillage clandestin. Le parti présidentiel avait ressenti le coup et s’en était saisi pour dérouler son rouleau compresseur judiciaire.

Depuis le 15 octobre 2026, le 8e cabinet d’instruction, section antiterroriste du Tribunal de Première Instance d’Abidjan-Cocody, a convoqué en rafale l’état-major des deux principaux partis d’opposition.

Pour le PPA-CI de Laurent Gbagbo : selon sa déclaration du 15 octobre 2026, cinq responsables : Daniel Billaud Zéréhoué (entendu le 15), l’ambassadeur EEmmanuel Auguste Ackah, 3e vice-président et directeur de cabinet de Gbagbo (16 octobre), Koua Justin Banouakou, 1er SG adjoint (19 octobre), Dahi Nestor Douhouré, Sga en charge de Yopougon (21 octobre, déjà incarcéré) et Fabrice Lago dit Steve Beko, SGA chargé de la jeunesse (23 octobre). S’y ajoute Sébastien Dano Djédjé, président du CSP, placé sous contrôle judiciaire le 12 octobre. Tous rejoignent Justin Koné Katinan déjà détenu. Me Sérikpa-Aka Roselyne, leur avocate, évoque 17 chefs d’accusation.

Pour le Pdci-Rda de Tidjane Thiam : six cadres, selon le communiqué du 17 octobre 2026 : Georges-Philippe Ezaley, Roger M’Bia Mandodja, Directeur Général du parti, Alain Cocauthrey, Directeur de cabinet de Thiam, Dia Houphouët-Augustin, vice-président, Fian Hervé et Kouakou Guillaume. Tous sont membres du Front Commun PPA-CI / PDCI créé avant la présidentielle 2025.

Le motif invoqué par le porte-parole du gouvernement le 14 octobre 2026 est imparable : des faits de 2025 – tentative d’incendie de la plateforme gazière FOXTROT à Avagou, incendies de bus SOTRA, mort d’un gendarme. « Il a bien fallu des gens qui les ont incités ». Aucune convocation ne précise le statut de témoin ou mis en cause. Pour le régime, ils sont déjà coupables avant d’avoir été jugés. Au regard des faits, le coupable, ça ne peut être que l’opposition et ses responsables. Pas de présomption d’innocence. Pour l’opposition, c’est un « signal politique grave ».

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Le glissement judiciaire : la loi de 2024 portant répression du terrorisme 

L’outil juridique est la loi n°2015-493 du 7 juillet 2015 portant répression du terrorisme, modifiée en juin 2024, et surtout le décret n°2024-617 du 10 juillet 2024 qui crée la section antiterroriste du tribunal de premiere instance du Plateau.

Adopté à 124 voix contre 72 à l’Assemblée, malgré l’opposition Ppa-Ci /  Pdci-Rda, le texte élargit dangereusement la définition du terrorisme. L’article 185 du Code pénal étend désormais l’apologie à « tous les crimes », et punit « quiconque provoque une situation de terreur, intimide la population, promeut une cause politique ». Le SYENET et l’opposition avaient alerté : « un musèlement subtil de l’opposition » à l’approche de 2025.

Conçue pour répondre aux exigences du GAFI et lutter contre le djihadisme au Nord, la loi devient une arme à tout faire. La section est compétente pour « infractions d’une particulière gravité ayant un impact national ». C’est le fourre-tout parfait pour transformer une contestation politique, une marche ou un discours critique en « entreprise terroriste ». On passe de la lutte anti-djihadiste à la gestion du dissident.

Quand le Rhdp oublie son histoire

Ironie tragique. Les cadres actuels du Rhdp, alors Rdr, ont vécu exactement ce scénario. Il est vrai que ni le contexte, ni la période, ni les circonstances ne sont plus les mêmes. Mais une chose est sûre, en décembre 1999, sous le régime Pdci du Président Henri Konan Bédié, toute la direction du Rdr était emprisonnée : Henriette Diabaté, Amadou Gon Coulibaly, Jean-Jacques Béchio, Ali Coulibaly… Ils étaient accusés d’atteinte à la sûreté de l’Etat pour avoir organisé une marche. Le pouvoir Pdci croyait alors étouffer l’opposition. Résultat : 6 jours plus tard, le 24 décembre 1999, le Général Robert Guéi renverse Bédié dans le premier coup d’Etat de l’histoire du pays. L’emprisonnement de l’opposition n’avait pas consolidé le régime, il l’avait délégitimé et précipité sa chute.

Leçons d’ailleurs

Le scénario a des précédents. Au Sénégal, la tentative de disqualification de Ousmane Sonko par le biais de procédures judiciaires a débouché sur les émeutes les plus meurtrières depuis l’indépendance. En Tunisie, Kaïs Saïed a incarcéré sous motif de « complot contre la sûreté de l’Etat » Rached Ghannouchi et Abir Moussi, plongeant le pays dans l’impasse. Partout, la criminalisation produit l’effet inverse : elle radicalise et martyrise.

De la responsabilité historique de ceux qui gouvernent

Le Rhdp se réclame d’Houphouët-Boigny. Or la philosophie houphouétiste, c’est le dialogue, la fraternité, le pardon. Houphouët disait à juste titre : « Le dialogue est l’arme des forts ». Aujourd’hui, sous couvert de la lutte contre l’impunité (qui concerne un seul camp), le régime crispe la vie politique du pays en comptant sur son apparente hégémonie politique. Il judiciaire à souhait le champ politique.  Il emprisonne à tout va. Or, « il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice », écrivait Montesquieu. Hannah Arendt nous rappelait que quand la loi cesse d’être un rempart et devient une arme, la République se défait.

Au lieu de construire une paix durable par l’ouverture, le Rhdp prend le pari risqué de vider la scène politique pour 2026-2030. Mais une victoire sans adversaire est une défaite de la démocratie. Et l’histoire ivoirienne a montré que la prison n’a jamais fait taire une idée, elle l’a toujours amplifiée.

SD à Abidjan

sdebailly@yahoo.fr

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