Commune du Plateau : les 14 milliards de Jacques Ehouo, véritable enjeu derrière les appels à sa suppression ?

Avec un budget communal présenté comme avoisinant 14 milliards de FCFA pour seulement 7 186 habitants, le Plateau, cœur administratif et financier d’Abidjan, se retrouve au centre d’une nouvelle controverse. Derrière les appels à la suppression de cette commune dirigée par Jacques Ehouo, cadre du PDCI-RDA, se profilent des enjeux financiers, administratifs et politiques. La question est désormais de savoir si les critiques visent réellement une meilleure gestion des ressources publiques ou si le contrôle d’un budget aussi important constitue l’un des ressorts de cette offensive.

Quatorze milliards de francs CFA. C’est le montant autour duquel se cristallise aujourd’hui une partie du débat sur l’avenir de la commune du Plateau. Une enveloppe budgétaire considérable, rapportée à une population résidente relativement faible, qui nourrit interrogations, critiques et arrière-pensées politiques.

Au centre de cette controverse, Jacques Ehouo, maire PDCI-RDA de la commune qui abrite la présidence de la République, de nombreuses institutions, des banques, des sièges d’entreprises et une bonne partie de l’administration ivoirienne.

Mais derrière la question apparemment technique de la pertinence d’une commune de quelque 7 000 habitants, une autre interrogation émerge : qui aurait intérêt à voir disparaître une collectivité disposant d’importantes ressources financières et administrée par un élu de l’opposition ?

Une vieille idée de suppression qui refait surface

La remise en cause du statut communal du Plateau n’est pas nouvelle.

En avril 2024, une proposition de suppression de cette collectivité territoriale avait déjà provoqué une vive polémique, notamment dans les rangs du PDCI-RDA. Face aux réactions suscitées, les autorités de tutelle avaient alors assuré qu’aucune suppression n’était envisagée.

Deux ans plus tard, le débat ressurgit.

Dans une lettre ouverte datée du 16 octobre 2026 et adressée au ministre de l’Intérieur, Oupoh Laurent remet sur la table la question de la pertinence administrative et financière du Plateau.

L’argument central repose notamment sur le contraste entre la faiblesse de la population résidente et l’importance des ressources budgétaires mobilisées par la municipalité.

Mais ce raisonnement soulève lui-même plusieurs questions.

Le Plateau peut-il être administré comme une commune résidentielle ordinaire ? Son budget doit-il être apprécié uniquement à l’aune de ses habitants officiellement recensés ? Et surtout, la suppression de la mairie garantirait-elle réellement une meilleure utilisation de l’argent public ?

Quatorze milliards de FCFA : le véritable nœud gordien ?

Le budget communal du Plateau, présenté comme avoisinant 14 milliards de francs CFA, constitue l’un des principaux points de cristallisation de la polémique.

À titre purement arithmétique, une telle enveloppe représenterait près de deux millions de francs CFA par habitant si elle était rapportée aux 7 186 résidents évoqués dans le débat.

Un ratio spectaculaire, mais qui peut être trompeur.

Car le Plateau n’est pas une commune comme les autres. Chaque jour, des dizaines de milliers de travailleurs, d’usagers des administrations, de clients des banques et de visiteurs y convergent.

Cette fréquentation génère des charges importantes en matière d’entretien de la voirie, de propreté, d’éclairage, de sécurité urbaine, d’assainissement et d’aménagement des espaces publics.

La population résidente ne reflète donc qu’une partie des besoins réels de la commune.

Pour autant, cette particularité ne saurait dispenser la municipalité de rendre compte de l’utilisation de ses ressources.

Sur les 14 milliards annoncés, combien sont effectivement dépensés ? Quelle proportion finance le fonctionnement de la mairie ? Quelle part est consacrée aux investissements ? Et quels résultats concrets peut-on attribuer à ces dépenses ?

Autant de questions auxquelles seuls les documents budgétaires officiels, les comptes administratifs et les bilans d’exécution peuvent apporter des réponses précises.

Le montant de 14 milliards lui-même mérite d’être confirmé et rattaché à un exercice budgétaire déterminé.

Jacques Ehouo, une mairie stratégique aux mains de l’opposition

La dimension politique de cette controverse est difficile à ignorer.

Jacques Ehouo dirige une commune qui occupe une position particulière dans l’organisation institutionnelle et économique du pays.

Le Plateau concentre des administrations centrales, des représentations diplomatiques, des sièges de grandes entreprises et une part importante des activités financières d’Abidjan.

Sa mairie représente donc bien davantage qu’une simple administration de proximité.

Elle dispose d’un budget, d’un patrimoine, de compétences locales et d’une visibilité institutionnelle qui lui confèrent un poids particulier.

Dans ce contexte, la proposition de suppression d’une commune administrée par un élu du PDCI-RDA peut difficilement échapper aux interprétations politiques.

Pour les partisans de Jacques Ehouo, une telle initiative pourrait apparaître comme une remise en cause de l’autonomie d’une collectivité dirigée par l’opposition.

Ses détracteurs, à l’inverse, peuvent faire valoir qu’aucune commune ne devrait être soustraite à une réflexion sur l’efficacité de l’organisation territoriale, quelle que soit l’appartenance politique de son maire.

La question essentielle demeure : la suppression du Plateau répondrait-elle à une nécessité administrative démontrée ou à une volonté de redistribution de ses ressources et de ses compétences ?

À ce stade, aucun élément ne permet d’établir que les promoteurs de cette idée poursuivent un objectif de captation du budget communal. Mais les conséquences financières d’une éventuelle suppression méritent d’être examinées avec autant de rigueur que les arguments administratifs avancés.

Qui récupérerait les ressources de la commune ?

C’est probablement l’une des questions les plus sensibles du dossier.

En cas de suppression de la commune du Plateau, que deviendraient ses recettes fiscales, son patrimoine immobilier, ses équipements, ses engagements financiers et ses personnels ?

Quelles structures seraient chargées de reprendre ses missions ?

Le District autonome d’Abidjan pourrait-il absorber tout ou partie de ses compétences ? Et selon quelles modalités juridiques et financières ?

La disparition d’une commune ne signifie pas automatiquement la disparition de ses charges. Les routes doivent toujours être entretenues, les déchets collectés, les espaces publics aménagés et les services administratifs assurés.

Autrement dit, supprimer une mairie ne revient pas nécessairement à réaliser des économies.

Il faudrait encore démontrer que la nouvelle organisation serait moins coûteuse et plus efficace que celle actuellement en place.

Sans étude financière comparative, l’argument des économies budgétaires reste une hypothèse.

La gestion de Jacques Ehouo doit aussi être examinée

La dimension politique de la controverse ne doit cependant pas occulter les responsabilités de l’équipe municipale.

Un budget de plusieurs milliards de francs CFA impose une exigence élevée de transparence.

Jacques Ehouo et son conseil municipal doivent pouvoir présenter un bilan détaillé des recettes, des dépenses et des investissements réalisés.

Combien la commune consacre-t-elle à l’entretien des infrastructures ? Quels équipements ont été construits ou réhabilités ? Quel est le coût de fonctionnement de l’administration municipale ? Quels programmes sociaux bénéficient effectivement aux populations ?

Ces questions sont légitimes et ne sauraient être écartées au seul motif que le maire appartient à l’opposition.

Mais inversement, l’importance du budget communal ne constitue pas une preuve de mauvaise gestion.

Une évaluation sérieuse devrait comparer les objectifs annoncés, les crédits votés, les dépenses exécutées et les résultats obtenus.

Elle devrait également prendre en compte les contraintes particulières d’une commune qui accueille quotidiennement une population de travailleurs et d’usagers bien supérieure à sa population résidente.

Derrière les 14 milliards, une bataille pour le contrôle du Plateau ?

Au fond, la polémique dépasse la seule personne de Jacques Ehouo.

Elle pose la question de la place des collectivités territoriales dans un système où les décisions financières et administratives demeurent fortement liées au pouvoir central.

Le Plateau concentre des enjeux symboliques, économiques et institutionnels considérables. Toute modification de son statut aurait donc des conséquences dépassant largement les limites géographiques de la commune.

La coïncidence entre son importance financière, son positionnement stratégique et son administration par un élu de l’opposition nourrit naturellement les interrogations.

Mais pour établir que les 14 milliards constituent le véritable moteur des appels à la suppression, encore faudrait-il identifier les bénéficiaires potentiels d’une telle réorganisation et documenter les intérêts en présence.

En attendant, une chose apparaît clairement : le débat ne peut être réduit à une simple division du budget communal par le nombre d’habitants.

Il doit porter sur les compétences exercées, les charges supportées, les recettes mobilisées et les services effectivement rendus.

Supprimer le Plateau ou exiger des comptes ?

La controverse offre finalement l’occasion d’engager un débat plus large sur la gouvernance locale en Côte d’Ivoire.

Pourquoi le Plateau devrait-il faire l’objet d’une remise en cause particulière ? Existe-t-il d’autres communes présentant un déséquilibre comparable entre population résidente, ressources et charges administratives ? Quels critères objectifs devraient justifier une suppression ou une fusion de collectivités ?

Une réforme territoriale crédible ne saurait reposer uniquement sur la situation d’une municipalité ou sur son appartenance politique.

Elle devrait s’appuyer sur des critères transparents, applicables à l’ensemble du territoire national.

En attendant, Jacques Ehouo dispose d’un moyen concret de répondre à ses critiques : rendre accessible un bilan financier détaillé de sa gestion, accompagné d’un inventaire des investissements réalisés et des services financés.

Ses détracteurs, de leur côté, devraient démontrer en quoi la suppression de la commune améliorerait la qualité des services publics et permettrait une utilisation plus efficace des ressources.

Car derrière les 14 milliards de francs CFA du Plateau, la véritable question n’est pas seulement celle de la survie d’une mairie dirigée par l’opposition. Elle est aussi celle du contrôle des ressources publiques, de l’autonomie des collectivités territoriales et de la transparence dans la gestion de l’argent des contribuables.

Et sur ce terrain, ni les partisans du maintien de la commune ni les défenseurs de sa suppression ne devraient pouvoir faire l’économie d’une démonstration chiffrée.

Albert Yao

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