La Côte-d’Ivoire aspire à la réconciliation – Témoignages de citoyens

Source: la-croix.com

Samedi 21 mai, la Côte d’Ivoire célèbre l’investiture de son président. Près de cinq mois après l’élection présidentielle, après une crise qui, selon les autorités, a coûté la vie à 3 000 personnes, Alassane Ouattara prend en main la destinée de son pays.

La cérémonie qui se tient à Yamoussoukro, capitale politique du pays, réunit plusieurs chefs d’État dont le président français Nicolas Sarkozy. Ils se retrouveront tous à 19 heures dans la basilique pour une célébration inter-religieuse réunissant les catholiques, les protestants et les musulmans ivoiriens. Un geste symbolique par lequel le nouveau président entend signifier sa volonté de réconcilier et d’unir les principales composantes d’un pays où de graves exactions ont été commises des deux côtés.

La Croix a demandé à dix personnes d’horizons divers la manière dont elles envisageaient cette réconciliation. Par-delà les différences, une même volonté se dessine : en finir avec la violence et la division. Témoignages.

Frédéric B., entrepreneur français installé en Côte d’Ivoire depuis trente ans
« Le défi est d’abord économique »

« Tout le monde est prêt pour la reprise économique. Il y a eu beaucoup de casse et certains secteurs seront plus longs à redémarrer. Mais là, nous avons l’impression d’avoir enfin touché le fond. Je suis parti visiter, pour mon travail, plusieurs villages en brousse qui avaient voté majoritairement Ouattara. Partout, les gens me remerciaient.

Pas pour moi, mais parce que je suis français. Les gens ont le sentiment de l’avoir échappé belle et remercient la France d’avoir mis fin à la crise, par son intervention. On est passé à deux doigts d’un carnage.

La réconciliation va prendre un certain temps. Je suis frappé de l’arrogance de certains pro-Gbagbo. Ils ont le sentiment de n’avoir pas complètement perdu la partie. C’est dommage. Du côté des chefs de guerre du Nord, je pense que Ouattara arrivera à les contrôler.

Les “corps habillés” (militaires) du Nord qui patrouillent en ville sont plutôt sympathiques. On commence à revoir la police nationale. Le défi du président va avant tout être économique. La formation du nouveau gouvernement, la semaine prochaine, va donner une direction. »

Nicolas (1) G., commerçant à Bouaké, membre de l’importante communauté libanaise de Côte d’Ivoire
« Le pays est toujours coupé en deux »

En 2002, il n’a pas quitté Bouaké, après la prise de la principale ville du Nord par les « Forces nouvelles ». Celles-ci ne lui ont pas laissé que des bons souvenirs, notamment après une agression violente dont il a été victime.

« Tout le monde ne veut maintenant qu’une seule chose : la paix et la tranquillité. Quand Gbagbo a été pris, quelques jeunes ont fait la fête à Bouaké. Le pays est toujours coupé en deux. Il y a un contrôle douanier à Tiébissou. Cela va être difficile pour Alassane Ouattara de remettre la main sur le Nord, qui a pourtant voté massivement pour lui.

Quelques chefs de guerre ont pillé le Nord pendant presque dix ans. Ils n’ont aucune envie que cela s’arrête. Ils ont monté des affaires, perçoivent des droits de douane. Que va-t-on leur donner en compensation, demain ? Aujourd’hui, ils sont tous à Abidjan. Là-bas, beaucoup de Libanais avaient peur des représailles après la chute de Gbagbo, car l’ambassadeur libanais était l’un des rares étrangers à avoir assisté à son investiture.

Ces commerçants ont payé des éléments des forces républicaines pour protéger leurs boutiques. Aujourd’hui, ces éléments continuent à leur demander de l’argent, en l’absence de police. Ils se demandent comment se débarrasser de ce racket. »

Évelyne TOURÉ, doctorante en physique, université de Cocody à Abidjan, 28 ans, vit dans le quartier d’Abobo
« Nous sommes condamnés à vivre ensemble »

« Au cœur de la crise, il y a notre difficulté à accepter nos dissemblances. Nous n’avons pas toléré la diversité de nos opinions, de nos modes de vie, de nos points de vue. Nous sommes condamnés à vivre ensemble. Acceptons cela ! Il est grand temps de se mettre au travail.

À l’université, nous avons subi la loi de la Fédération des étudiants et scolaires de Côte d’Ivoire, un syndicat d’étudiants qui passait son temps à faire de la politique au mépris des études, à brimer ceux qui ne partageaient pas leurs opinions. Il ne s’agit pas de régler nos comptes, de nous venger… mais de retrouver, tous, le chemin des salles de cours. »

P. SERGE, jésuite, du Centre de recherche et d’action pour la paix (Cerap), 42 ans, prêtre d’Abidjan
« L’Église ivoirienne doit reconnaître sa part de responsabilité »

« Pour que l’on puisse mettre en œuvre la réconciliation ici, il me semble important d’insister sur trois principes généraux. Ne pas accuser les structures des crimes commis, mais les personnes. Ce sont des hommes et des femmes qui ont commis ces actes, et non pas les institutions. Par ailleurs, s’il y a des coupables dans les deux camps, tout le monde ne l’est pas au même niveau.

Enfin, l’esprit qui doit nous animer ne doit pas être celui de la vengeance mais bien celui de la réconciliation. Comment ensuite mettre en œuvre cette réconciliation ? Cela passe d’abord par des poursuites judiciaires. Sur ce point, il semble préférable que Laurent Gbagbo soit jugé par une cour internationale, afin de garantir l’indépendance de la cour.

Il faut également que des coupables des deux camps soient jugés par des tribunaux nationaux : il faut donner les moyens à la justice de se réconcilier avec elle-même, et à la population de se réconcilier avec sa justice. Autrement dit, rétablir la confiance dans les tribunaux. Enfin, il y a le travail de la Commission dialogue, vérité et réconciliation.

Après avoir bien défini la période sur laquelle elle intervient, elle ne doit pas avoir peur d’aborder toutes les causes qui ont conduit à nous déchirer : politiques, bien sûr, mais aussi foncières et ethniques. Ce cadre posé, il faut qu’elle puisse donner la parole à toutes les victimes et à tous les bourreaux. Les victimes doivent être dédommagées, et les bourreaux sanctionnés !

Enfin, l’Église ivoirienne ne peut pas échapper à ce processus. Il serait juste et bon qu’elle vienne s’exprimer devant la Commission. Je crois qu’elle doit reconnaître sa part de responsabilité dans ce que nous venons de vivre : son silence devant certains événements et sa prise de parole en faveur de Laurent Gbagbo, tout le monde à Abidjan se souvient de ces paroles ! »

Sœur FABIENNE (1), religieuse travaillant pour le ministère de l’éducation nationale, proche de Laurent Gbagbo
« Il est temps de faire un travail d’introspection »

« Pour se réconcilier, il faut se parler, accepter d’entendre la douleur de l’autre. Ce qui n’est pas simple pour nous. Dans mon groupe ethnique, les Akans, dans ma famille, et moi-même, nous avons trop souvent balayé d’un revers de main les paroles de ceux avec qui nous n’étions pas d’accord. Ainsi, j’ai nié la souffrance des Malinkés, je ne les ai pas crus lorsqu’ils disaient être traités comme des sous-citoyens. J’ai eu tort.

Dans cette crise, tout le monde a souffert. Il est temps, pour nous tous, de faire un travail d’introspection, de s’interroger personnellement sur notre responsabilité dans la souffrance vécue par les uns et les autres. C’est difficile, mais c’est nécessaire. J’essaye de vivre cela en communauté, avec mes sœurs: chez nous, il y a des Françaises, des Ivoiriennes.

Nous n’étions pas toutes d’accord, mais nous devons nous écouter et nous parler franchement. Nous devons permettre à chacun d’avoir sa place ici. Par la parole, nous nous libérons de nos schémas, de nos attaches, de notre grille d’interprétation. Le pardon viendra après. »

Mamadou DOMBIA, imam de Duékoué, une ville de l’Ouest où l’affrontement interethnique a été épouvantable, ami de l’imam tué
« Que les criminels soient jugés et punis »

« Avant la libération de la ville par les FRCI, nous étions sans défense contre les miliciens. Aujourd’hui, nous ne voulons pas nous venger. Nous disons à nos frères : “Pardonnez-leur, laissons à Dieu le soin de juger et de punir.”

Je déplore les conditions de vie des 27 500 réfugiés guérés de la mission catholique de Duékoué. Nous ne leur voulons pas de mal. Il y a même une ONG musulmane locale qui vient à leur secours. En revanche, nous surveillons les miliciens, les responsables des exactions que nous avons subies. Nous savons que les assassins de l’imam se sont réfugiés dans la mission.

Dès qu’ils sortiront, nous les remettrons entre les mains de la police. Nous ne souhaitons qu’une chose : que ces criminels soient jugés et punis. Vivre ensemble, c’est tout à fait possible, mais cela ne doit pas se traduire par une impunité offerte aux responsables des crimes. »

Augustine ESSOUBO, cadre du PDCI, fait partie de l’équipe qui met en scène l’investiture du président
« Il faut que nous ayons confiance en nous-mêmes »

« J’habite toujours à l’hôtel du Golf. C’est plus pratique pour mon travail. Je n’ai pas besoin de me déplacer et d’affronter les embouteillages qui ont repris avec l’activité économique, dans Abidjan. Sans le soutien de mon parti, qui est l’un des plus anciens d’Afrique, Alassane Ouattara n’aurait pas pu gagner les élections.

Aujourd’hui, l’Ivoirien de la rue se sent libéré d’une dictature de dix années. Nous sommes libres et nous ne regrettons pas Laurent Gbagbo. Bien sûr, ce sera difficile de se retrouver entre frères. Nous sommes obligés de le faire, mais il y a beaucoup de fractures entre nous. Il faut que nous ayons confiance en nous-mêmes.

La semaine dernière, nous avons commémoré les morts de cette crise post-électorale, pendant trois jours. Maintenant, nous allons investir le président de la République, à Yamoussoukro. Nous allons faire une grande fête. Il y tient ! »

Vivien (1) S., député FPI (parti de Laurent Gbagbo), élu du Nord, vit reclus dans un quartier résidentiel d’Abidjan
« La façon de traiter Gbagbo sera un test »

« Je n’étais pas dans le dernier carré du président Gbagbo. Les bombardements, avant sa chute, ont été particulièrement pénibles à Abidjan. Depuis, je crains pour ma sécurité, car il n’y a pas de forces de police à qui s’adresser en cas de problèmes. Le nouveau chef de l’État prône la réconciliation, mais il faut que ses collaborateurs mettent en pratique ses paroles.

La façon dont on traitera Laurent Gbagbo sera un test pour les 46 % de la population qui ont voté pour lui. Pour l’instant, le traitement des prisonniers que l’on a disséminés dans le Nord ne me rassure pas. Les militants de mon parti sont désemparés : le président Gbagbo, le fondateur du FPI, le premier et le second vice-président du parti sont en prison. Nous sommes inquiets. Il y a encore des exactions. Il est vrai que nous allons vers la normalité.

Tous ceux qui ne reconnaissaient pas Alassane Ouattara sont en train de le faire. C’est le cas du président de l’Assemblée nationale. Mais la session parlementaire n’a pas été ouverte comme le calendrier le prévoyait. Je ne peux pas retourner dans ma circonscription, car ma sécurité n’est pas assurée. Pourtant, il va bien falloir une opposition pour faire fonctionner la démocratie ivoirienne ! »

Fofana AMARA, coordinateur de la Coalition pour le changement à Adjamé, un des relais de l’équipe Ouattara dans Abidjan
« Ceux qui ont commis des exactions doivent être arrêtés »

Caché dans un entresol pendant deux mois, il organisait le réseau des jeunes résistants dans le quartier d’Adjamé. Il tentait de mettre en œuvre les appels à la grève lancés, depuis l’hôtel du Golf, par les cadres de son parti, le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP, pro-Ouattara).

« Je suis parti d’Abidjan deux semaines avant la chute de Gbagbo pour me cacher à Gagnoa, où l’on ne me connaissait pas. C’est la ville natale de l’ancien président. Après sa chute, là-bas, la population était partagée entre l’inquiétude et l’espoir. Certains voulaient croire un prophète évangélique qui assurait que Gbagbo allait revenir au pouvoir après trente-trois jours.

Aujourd’hui, j’ai le sentiment du travail bien accompli. J’ai confiance dans l’application du programme du président Ouattara qui prévoit des emplois pour les jeunes comme moi. J’attends aussi que les cadres du parti, qui étaient “bunkérisés” à l’hôtel du Golf, tiennent leurs promesses vis-à-vis des jeunes qui se sont engagés dans la lutte, en ville.

Je n’ai pas de haine à l’égard de tous les pro-Gbagbo, mais ceux qui ont commis des exactions doivent être arrêtés. Il n’y aura pas de réconciliation sans justice. Il faut faire la lumière sur tout ce qui s’est passé. Après on pourra passer au stade du pardon. »

Yro FIRMIN, 39 ans, marié, 4 enfants, réfugié guéré dans la mission catholique de Duékoué
« Pas de réconciliation si la question foncière n’est pas réglée »

« À mes yeux, il ne peut pas y avoir de réconciliation sérieuse si la question foncière n’a pas été réglée. Et pour cela, il faut ouvrir ce dossier sans tabous. Ici, nous vivions en bonne intelligence avec les Malinkés (NDLR : nom donné à tous ceux qui ne sont pas originaires de la région) dans les années 1980. En 1995, un nouveau préfet, ressortissant du Nord, a permis l’installation des Dozos, une ethnie du Nord, pour officiellement chasser les coupeurs de routes.

La crise de 2002 entre nordistes et sudistes s’est traduite ici par l’expulsion des Guérés de leur village. Nous avons été victimes d’un vaste plan d’expropriation de nos terres perpétré par le RHDP. Pendant cette crise, les Malinkés ont multiplié par deux la surface de leurs terres cultivées. La réconciliation ne peut passer que par un chemin : celui de la restitution de nos terres. »

(1) Pour des raisons de sécurité certaines identités ont été changées ou effacées
PIERRE COCHEZ et LAURENT LARCHER

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