Et si la véritable solution au problème du prix du cacao n’était plus seulement de demander davantage à l’État, mais de permettre aux producteurs de contrôler une plus grande partie de la chaîne de valeur ?
La Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao. Pourtant, une question demeure : pourquoi ceux qui produisent la matière première captent-ils une part aussi limitée de la richesse créée par le cacao ?
À chaque campagne, le débat revient avec la même intensité : prix bord-champ, rémunération des planteurs, rôle de l’État, poids des exportateurs et des intermédiaires. Les producteurs dénoncent régulièrement un système dans lequel ils restent les maillons les plus vulnérables d’une chaîne pourtant extrêmement rentable.
Mais une autre voie mérite aujourd’hui d’être sérieusement explorée : faire du producteur ivoirien non seulement un fournisseur de fèves, mais aussi un industriel et un actionnaire de la transformation du cacao.
De la fève au chocolat : changer de modèle
Pendant des décennies, le modèle ivoirien a essentiellement reposé sur la production et la commercialisation des fèves. Or, la valeur économique du cacao ne s’arrête pas à la sortie de la plantation.
Entre la fève et le produit vendu au consommateur se trouvent plusieurs étapes : collecte, fermentation, séchage, stockage, transport, transformation, fabrication, conditionnement, distribution et commercialisation.
C’est précisément dans cette chaîne que se crée une grande partie de la valeur.
Pourquoi les producteurs ne pourraient-ils donc pas investir collectivement dans des unités de transformation capables de produire de la pâte de cacao, du beurre, de la poudre, des nibs et, progressivement, du chocolat et d’autres produits dérivés ?
Le changement serait considérable.
Le producteur ne vendrait plus uniquement une matière première. Il deviendrait copropriétaire d’une entreprise qui valorise cette matière première.
Transformer les coopératives en véritables entreprises
Le modèle des coopératives doit lui aussi évoluer.
Il ne s’agit plus simplement de regrouper les fèves de plusieurs producteurs pour les vendre à un acheteur. Les coopératives doivent progressivement devenir de véritables entreprises industrielles et commerciales, dotées de compétences en gestion, finance, qualité, transformation, marketing et exportation.
Des coopératives régionales pourraient ainsi regrouper plusieurs milliers de producteurs et devenir actionnaires d’unités industrielles.
Le principe serait simple :
Notre cacao, notre usine, notre marque, notre marché et une partie de nos bénéfices.
Une telle organisation permettrait aux producteurs de participer à la création de valeur au lieu de rester cantonnés au premier maillon de la chaîne.
L’intermédiaire n’est pas toujours l’ennemi
Il serait toutefois dangereux de considérer tous les intermédiaires comme des acteurs inutiles.
Certains assurent des fonctions indispensables : transport, stockage, financement, collecte ou accès aux marchés.
Le véritable enjeu est plutôt de réduire les intermédiaires qui ne créent aucune valeur réelle, tout en augmentant la transparence de ceux qui interviennent dans la chaîne.
La digitalisation peut jouer
ici un rôle déterminant.
Chaque lot de cacao pourrait être identifié et suivi depuis la plantation jusqu’à l’usine et, ensuite, jusqu’au marché international.
Le producteur pourrait connaître le volume vendu, la qualité de son cacao, son prix de référence et la destination commerciale de son produit.
L’information devient alors un instrument de pouvoir économique.
Pourquoi ne pas créer une plateforme numérique du cacao ?
La Côte d’Ivoire pourrait également mettre en place une plateforme numérique permettant aux producteurs et à leurs organisations de suivre les principaux paramètres du marché :
cours internationaux ;
prix de référence ;
coûts de transport ;
coûts de transformation ;
prix d’exportation ;
évolution des marchés ;
marges des différents maillons de la chaîne.
Une telle transparence contribuerait à réduire l’asymétrie d’information qui fragilise souvent le producteur.
Le véritable défi : passer du cacao ivoirien au chocolat ivoirien
La question fondamentale est peut-être celle-ci :
Pourquoi la Côte d’Ivoire devrait-elle rester principalement connue comme le premier producteur mondial de cacao alors qu’elle pourrait également devenir une puissance africaine de transformation et de production de chocolat ?
Il ne suffit pas d’augmenter les volumes transformés localement.
Il faut également créer des marques ivoiriennes fortes, capables de conquérir les marchés africains et internationaux.
Un chocolat fabriqué en Côte d’Ivoire à partir de cacao ivoirien, commercialisé sous une marque ivoirienne et dont une partie des bénéfices revient aux producteurs : voilà un modèle qui pourrait changer profondément l’économie de la filière.
Créer un fonds d’investissement des producteurs
Pour y parvenir, un mécanisme financier spécifique pourrait être créé : un Fonds d’investissement des producteurs de cacao.
Ce fonds pourrait mobiliser les contributions des coopératives, des banques, des investisseurs institutionnels et des partenaires au développement afin de financer :
des centres modernes de fermentation et de séchage ;
des entrepôts ;
des laboratoires de contrôle qualité ;
des unités de première transformation ;
des chocolateries industrielles ;
des équipements de conditionnement ;
des plateformes numériques ;
des réseaux commerciaux en Afrique et à l’étranger.
L’objectif ne serait pas de remplacer l’État, mais de permettre aux producteurs de devenir progressivement propriétaires d’une partie de l’outil industriel.
Le producteur doit gagner deux fois
C’est peut-être le cœur de la réforme.
Aujourd’hui, le producteur tire principalement son revenu de la vente de ses fèves.
Demain, il pourrait gagner :
une première fois en vendant son cacao à son entreprise coopérative ;
une deuxième fois en percevant sa part des bénéfices réalisés par la transformation et la commercialisation.
C’est ce changement de position économique qui pourrait modifier durablement le rapport de force dans la filière.
L’État doit devenir davantage régulateur qu’intermédiaire économique
Cette évolution ne signifie pas qu’il faille opposer les producteurs au gouvernement.
L’État conserve un rôle essentiel : réglementation, contrôle, qualité, traçabilité, infrastructures, fiscalité, diplomatie commerciale et protection de la filière.
Mais une filière durable devrait pouvoir reposer sur trois piliers :
un État régulateur ;
des producteurs fortement organisés ;
des entreprises industrielles et commerciales appartenant en partie aux producteurs.
C’est cette combinaison qui permettrait de réduire la dépendance excessive à l’égard des décisions administratives et des intermédiaires.
« Cacao 2035 » : une nouvelle ambition pour la Côte d’Ivoire ?
La Côte d’Ivoire pourrait se donner une ambition nouvelle : passer progressivement de « premier producteur mondial de cacao » à « grande puissance mondiale du cacao et de ses produits dérivés ».
Cela supposerait une stratégie de long terme autour de cinq priorités :
1. Organiser les producteurs ;
2. Financer leur accès à l’outil industriel ;
3. Transformer davantage le cacao sur place ;
4. Développer des marques ivoiriennes ;
5. Accéder directement aux marchés internationaux.
Le débat sur le cacao ne devrait donc plus se limiter à une question :
« Quel prix le gouvernement va-t-il fixer au producteur ? »
Il devrait évoluer vers une question beaucoup plus stratégique :
« Comment faire en sorte que le producteur ivoirien participe à la création et à la captation de la valeur générée par son cacao, de la plantation jusqu’au consommateur final ? »
Car au fond, le problème n’est pas seulement le prix de la fève.
C’est la propriété et le partage de la valeur de toute la chaîne.
Et tant que le producteur restera propriétaire de la plantation mais pas suffisamment de la transformation, de la marque et du marché, il restera vulnérable aux rapports de force qui se jouent en aval de la filière.
Antoine Kemonsei
akemonsei1@ yahoo. fr






Commentaires Facebook