Six mois pour stopper l’orpaillage illégal en Côte d’Ivoire : effet d’annonce ou réveil tardif du CNS ?

Le Conseil national de sécurité (CNS) affiche désormais sa volonté d’en finir avec l’orpaillage illégal en Côte d’Ivoire dans un délai de six mois. Une annonce forte, accompagnée d’une remobilisation de l’appareil sécuritaire. Mais derrière cet ultimatum se pose une question : pourquoi avoir attendu que le phénomène atteigne une telle ampleur pour engager une riposte présentée aujourd’hui comme décisive ? D’autant que le ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Mamadou Sangafowa-Coulibaly, alertait depuis plusieurs mois et plaidait déjà pour une combinaison de sensibilisation et de répression.

C’est le genre d’annonce qui fait les gros titres des journaux télévisés et s’affiche à la Une de la presse nationale : le Conseil national de sécurité (CNS) tape du poing sur la table. Ultimatum fixé, appareil sécuritaire remobilisé et objectif clairement affiché : l’orpaillage clandestin, qui dégrade les sols, les forêts et les cours d’eau, doit être considérablement endigué, voire éradiqué, dans un délai de six mois.

L’annonce est spectaculaire. Elle traduit, au moins dans le discours, une volonté de reprendre la main sur un phénomène devenu un véritable problème national.

Mais elle soulève aussi une question embarrassante : pourquoi maintenant ?

Car cette mobilisation intervient après des mois d’alertes et d’actions engagées par le ministère des Mines. À regarder la chronologie, le spectaculaire réveil sécuritaire actuel ressemble autant à une accélération bienvenue qu’à un rattrapage tardif.

Un ministre au charbon, mais longtemps bien seul

Pour comprendre le malaise, il faut remonter le fil des derniers mois.

Mamadou Sangafowa-Coulibaly, ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, a entrepris une vaste campagne de sensibilisation contre l’orpaillage clandestin. Son diagnostic est sans détour : le phénomène ne prospère pas uniquement grâce aux orpailleurs venus exploiter clandestinement les terres. Il bénéficie aussi, dans de nombreuses localités, de l’acceptation, de la passivité ou de la complicité d’acteurs locaux.

Chefs traditionnels, responsables communautaires, organisations de jeunesse, cadres locaux et propriétaires terriens sont donc placés devant leurs responsabilités.

Le ministre ne s’est pas contenté des déclarations depuis Abidjan. Il a notamment sollicité la Chambre nationale des Rois et Chefs traditionnels et appelé les autorités préfectorales à prendre toute leur place dans la sensibilisation des populations.

L’approche défendue repose sur un principe simple : la pédagogie seule ne suffira pas.

Convaincre les populations est indispensable, mais lorsque les exploitations clandestines persistent, l’État doit être capable de faire respecter la loi. Autrement dit, la sensibilisation doit nécessairement être accompagnée d’une action coercitive efficace.

C’est précisément à ce niveau que se situe le problème.

L’étrange lenteur de l’appareil sécuritaire

Le ministère des Mines définit la politique minière et participe à la lutte contre l’exploitation clandestine. Mais il ne dispose pas, à lui seul, de l’ensemble des moyens coercitifs nécessaires pour démanteler durablement les sites, sécuriser les zones concernées et empêcher leur réinstallation.

La lutte opérationnelle mobilise plusieurs composantes de l’État, notamment les forces de défense et de sécurité et les unités spécialisées chargées de combattre l’orpaillage illégal.

Dès lors, une interrogation devient inévitable : l’appareil sécuritaire a-t-il accompagné avec la même intensité et la même constance l’offensive politique et administrative menée par le ministère des Mines ?

Les nombreuses opérations de destruction de sites clandestins montrent que l’État n’est certes pas resté totalement inactif. Il serait donc excessif d’affirmer que le CNS ou les forces de sécurité n’ont « rien fait ».

Mais le simple fait qu’il soit aujourd’hui nécessaire d’annoncer une nouvelle mobilisation générale et de fixer un délai de six mois pour reprendre le contrôle révèle au minimum que les dispositifs précédents n’ont pas produit les résultats attendus.

Et c’est là que le discours actuel devient politiquement gênant.

Six mois : l’aveu implicite des insuffisances passées ?

Les mesures aujourd’hui mises en avant ne sont pas entièrement nouvelles.

Mobiliser les préfets, responsabiliser les chefs traditionnels, sensibiliser les communautés, renforcer la coordination administrative et accompagner cette politique par une répression plus ferme : plusieurs de ces pistes étaient déjà défendues par le ministère des Mines.

Le changement majeur semble donc moins résider dans la découverte de nouvelles solutions que dans la volonté annoncée de les appliquer simultanément et avec davantage de moyens coercitifs.

D’où une autre question : si ces leviers étaient connus, pourquoi n’ont-ils pas été actionnés plus tôt avec la même intensité ?

L’ultimatum de six mois peut ainsi être lu de deux manières.

Il peut marquer une véritable prise de conscience et le début d’une offensive enfin coordonnée de l’État. Mais il peut également apparaître comme l’aveu implicite que les mécanismes précédents étaient insuffisants, mal coordonnés ou appliqués sans la détermination nécessaire.

Dans les deux cas, le CNS ne peut échapper au débat sur le bilan des années précédentes.

Un problème de coordination autant que de répression

Car l’orpaillage clandestin n’est pas apparu hier.

Le phénomène s’est progressivement enraciné dans plusieurs régions, au point de constituer aujourd’hui un défi environnemental, économique, social et sécuritaire majeur.

Des sites démantelés peuvent réapparaître. Des exploitants peuvent se déplacer vers d’autres zones. Et tant que les réseaux de financement, les acheteurs, les intermédiaires et les soutiens locaux ne sont pas durablement neutralisés, détruire des machines et des installations ne suffit pas nécessairement à éradiquer le phénomène.

C’est pourquoi l’annonce d’une campagne de six mois devra être jugée non pas sur le nombre de communiqués ou d’opérations spectaculaires, mais sur ses résultats concrets.

Combien de sites auront réellement disparu ? Combien auront été réoccupés après le passage des forces de sécurité ? Les commanditaires et financiers seront-ils identifiés ? Les circuits d’écoulement de l’or clandestin seront-ils démantelés ? Les complicités éventuelles seront-elles poursuivies, quel que soit le statut des personnes concernées ?

C’est à ces questions que devra répondre le CNS.

Le réveil tardif du CNS

L’État semble donc vouloir passer à la vitesse supérieure. C’est une évolution qu’il faut constater. Mais cette nouvelle détermination ne doit pas effacer une question fondamentale : pourquoi une mobilisation d’une telle ampleur n’est-elle déclenchée que maintenant ?

Les moyens institutionnels existaient. Les structures spécialisées existaient. Les alertes étaient connues. Le ministère des Mines avait déjà engagé la sensibilisation des autorités administratives et traditionnelles.

Si le CNS estime aujourd’hui possible d’obtenir en six mois des résultats décisifs, il devra expliquer pourquoi cette puissance d’action n’a pas été mobilisée plus tôt avec la même vigueur.

La communication ne suffira donc pas.

Dans six mois, le véritable bilan ne se mesurera ni au nombre de réunions, ni aux déclarations martiales, ni aux images d’engins détruits. Il se mesurera à la capacité de l’État à empêcher durablement le retour des orpailleurs clandestins dans les zones évacuées et à s’attaquer à l’ensemble de la chaîne qui fait vivre cette économie illégale.

Le CNS vient de se donner six mois. En fixant lui-même ce délai, il s’impose désormais une obligation de résultat. À l’échéance, il sera beaucoup plus difficile d’invoquer le manque de temps.

 

Avec Enquête Média

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