
- La fracture politique du Sahel : La géopolitique régionale a volé en éclats. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont acté leur divorce avec la CEDEAO pour fonder l’Alliance des États du Sahel (AES). Ces trois pays, utilisateurs historiques du Franc CFA, évoquent désormais la création de leur propre monnaie commune, fragmentant durablement l’espace monétaire ouest-africain.
- La guerre des modèles de change : Deux visions s’affrontent. D’un côté, les pays francophones de l’UEMOA bénéficient d’un Franc CFA stable car arrimé à l’Euro ; ils souhaitent transposer ce mécanisme de parité fixe à l’Eco pour rassurer les marchés. De l’autre, le Nigeria et les pays anglophones rejettent catégoriquement toute forme de tutelle européenne et exigent un taux de change flexible, indexé sur les marchés mondiaux.
La dernière hypothèse (le statu quo numérique) : Face aux blocages politiques, le projet de monnaie physique semble gelé au profit d’une interconnexion des systèmes de paiement numériques régionaux. Dans ce dernier cas, nous resterons en l’état initial, situation figée.
Les clés de voûte d’une monnaie réussie
Pour éviter que l’Eco ne devienne un piège économique — à l’instar des crises passées de la zone euro —, plusieurs mécanismes monétaires devront impérativement être mis en œuvre :
1. Arbitrer le régime de change
Le choix du mécanisme définira la viabilité de la monnaie. À court terme, un régime de change fixe (arrimé à un panier de devises : Euro, Dollar, Yuan) apporterait la stabilité immédiate nécessaire aux économies fragiles. À long terme, un régime flexible est recommandé : la valeur de l’Eco fluctuerait selon l’offre et la demande, permettant aux économies d’absorber les chocs externes en dépréciant automatiquement la monnaie si le cours des matières premières (pétrole nigérian, cacao ivoirien) venait à chuter.
2. Activer les leviers de solidarité
Le fédéralisme budgétaire : Privés de l’outil de la dévaluation nationale en cas de crise asymétrique (comme une sécheresse au Sahel), les États auront besoin d’un fonds de stabilisation régional ou d’un budget communautaire fort pour transférer des capitaux vers les zones en difficulté.
Une Banque Centrale indépendante : Pour rompre avec la tentation de la « planche à billets » parfois observée au Nigeria pour couvrir les déficits, la future Banque Centrale de l’Afrique de l’Ouest devra être totalement autonome. Son mandat principal : maintenir une inflation sous la barre des 5 % pour garantir sa crédibilité internationale.
La mise en commun des réserves : Centraliser une partie des réserves de change agira comme un bouclier financier massif contre les crises de balance des paiements, renforçant le pouvoir de négociation de la région sur les marchés mondiaux. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Si ces garde-fous sont respectés, les bénéfices pour l’Afrique de l’Ouest s’annoncent historiques. L’Eco signerait la fin des coûts de transaction, stimulant un commerce intra-CEDEAO qui stagne aujourd’hui entre 11 % et 15 %. Pour les pays francophones, ce serait le symbole d’une rupture post-coloniale définitive avec la fin de la présence française dans les instances de gestion. Pour les pays anglophones habitués aux dévaluations chroniques, à l’instar de la Sierra Leone ou du Ghana, l’Eco offrirait enfin le cadre d’une discipline monétaire protectrice. En bref : L’époque où la CEDEAO attendait le feu vert économique de tous ses membres est révolue. C’est désormais la stratégie du « noyau dur » qui prévaut : avancer avec les États prêts, et laisser la porte ouverte aux retardataires.
Professeur Lacisse ABDOU : Cadre PDCI Délégation Lyon-Ouest (France)
Vice Président Concorde Nationale Axe-Europe.





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