CHRONIQUE Koumassi-Campement : l’émoi sélectif et la vérité du terrain

Par Traoré Noham Badjan, journaliste enquêteur à RHDP ACTU

Il est des indignations qui ressemblent à de la compassion et qui ne sont, à l’examen, que du calcul. Depuis la conférence de presse du procureur de la République, le 16 septembre dernier, une partie de l’opposition et ses relais numériques ont trouvé leur cible : Cissé Ibrahima Bacongo. Vidéos montées à la hâte, articles à charge, sentences prononcées avant tout jugement. Le procès est instruit sur les réseaux sociaux, et le verdict a été rendu avant même la première audience. Il faut donc remettre les choses dans l’ordre : les faits d’abord, la morale ensuite, la polémique jamais.

Ce que le procureur a réellement dit Commençons par ce que les procureurs autoproclamés de la toile se gardent bien de citer. Le procureur Koné Braman Oumar a établi une distinction nette : d’un côté, une décision de justice obtenue par un particulier, Alloui Brou Jacques, qui n’autorisait que le déguerpissement de cinq habitations, sans démolition, et qui n’a jamais été exécutée ; de l’autre, une opération du District menée au titre du plan ORSEC. « Ce sont donc deux choses différentes », a-t-il tranché.

Que retenir ? D’abord, que le ministre-gouverneur ne s’est ni caché ni dérobé. Entendu le 24 juin par le Premier président de la Cour d’appel, il a répondu. Il a assumé l’action de ses services et en a donné le fondement. Dans un pays où l’on a trop longtemps vu des responsables se défausser sur des subalternes, un homme qui dit « c’est moi, et voici pourquoi » mérite au minimum qu’on examine ses raisons avant de le lapider. Ensuite, que l’enquête suit son cours. Le parquet vérifie l’applicabilité du plan ORSEC et le degré d’implication de chacun. D’autres personnes sont citées, un député notamment, et il appartient à la justice, et à elle seule, d’établir les responsabilités. La présomption d’innocence n’est pas un privilège qu’on accorde à ses amis et qu’on refuse à ses adversaires : elle vaut pour tous. Ceux qui l’invoquent à grands cris lorsque l’un des leurs est interpellé devraient s’en souvenir aujourd’hui. Ce qu’était Koumassi-Campement Venons-en à ce que l’émoi collectif s’efforce de faire oublier. Koumassi-Campement n’était pas un quartier paisible brutalement arraché à la quiétude. C’était une zone précaire, édifiée pour une large part sur des remblais gagnés sur la lagune Ébrié, sans voirie digne de ce nom, sans assainissement, sans les infrastructures de base qu’on doit à toute population.

Un bidonville dense, desservi par une seule issue : en cas d’incendie, d’effondrement ou d’inondation, ni les secours ni les habitants n’auraient pu y circuler. C’est précisément le type de configuration que la puissance publique a le devoir de prévenir, et non d’attendre qu’une catastrophe vienne lui donner raison, des cadavres à l’appui.

Ce quartier servait aussi, chacun à Koumassi le sait, de repli à une délinquance qui empoisonnait la vie de toute la commune. Les familles honnêtes qui y vivaient en étaient les premières victimes, prisonnières d’un espace que l’État ne pouvait plus ni sécuriser, ni desservir, ni assainir. Et le cadastre, cité par le procureur lui-même, achève de dissiper l’illusion. Sur 250 lots répartis en sept îlots, 205 ne disposent d’aucun titre. Seuls 28 ont un ACD et 4 un titre de pleine propriété. Huit relèvent d’un titre foncier au nom de l’État. Plus de huit parcelles sur dix étaient donc occupées sans aucun droit reconnu. Voilà la réalité foncière que l’on maquille aujourd’hui en « quartier historique » injustement rasé. Cela ne signifie pas que la détresse des familles déplacées soit feinte. Elle est réelle, et elle appelle des réponses d’accompagnement. Mais on ne rend service à personne en transformant une zone de non-droit foncier et de danger permanent en symbole de martyre, simplement parce que cela permet de viser un homme. Un homme qui n’a jamais reculé devant le désordre Car c’est bien l’homme qui est visé, et l’on comprend pourquoi. Cissé Ibrahima Bacongo n’a jamais été l’homme des compromis avec l’anarchie. Juriste de formation, compagnon de route de la première heure du Président Alassane Ouattara, il a toujours choisi la voie difficile lorsque la facilité aurait été confortable. Ministre de l’Enseignement supérieur au sortir de la crise postélectorale, il a pris en 2011 la décision que peu auraient osé prendre : fermer des universités dévastées pour les réhabiliter, plutôt que de laisser des générations d’étudiants étudier dans des ruines. Et il est allé plus loin. L’Université Félix Houphouët-Boigny abritait en son sein onze villages et une église, durablement installés sur un domaine voué au savoir, au point que l’on ne savait plus très bien où finissait le campus et où commençait l’occupation. Aucun de ses prédécesseurs n’avait osé y toucher. Lui l’a fait. En novembre 2012, il a tranché le conflit qui opposait l’université à l’Église des Assemblées de Dieu de Cocody autour d’un terrain de 16 500 m², une affaire que beaucoup jugeaient intouchable, rendant à l’université son espace et sa vocation. On l’a vilipendé alors. On a ensuite rouvert des campus remis à neuf, et le temps a jugé. Maire de Koumassi, il a engagé contre l’insalubrité et l’occupation anarchique de l’espace public un combat que ses prédécesseurs avaient jugé impopulaire. Gouverneur du District autonome d’Abidjan, il porte la même exigence à l’échelle de la capitale économique. Boribana en est l’illustration la plus éclatante. Ce quartier tristement célèbre, que plusieurs autorités avaient tenté de libérer sans jamais y parvenir, semblait condamné à demeurer une exception à la loi commune. Là où d’autres avaient reculé, Cissé Bacongo a tenu. À chaque étape, les mêmes cris. À chaque étape, les mêmes résultats.

Voilà le vrai grief. On ne reproche pas à Bacongo d’avoir fauté ; on lui reproche d’être constant. Constant dans l’intégrité, constant dans le courage, constant dans la fidélité au projet du Président Ouattara : une Côte d’Ivoire moderne, où la ville n’est plus abandonnée au plus fort ni au plus rusé.

L’hypocrisie comme programme Il y a quelque chose de profondément hypocrite dans cette agitation. Ceux qui dénoncent aujourd’hui la disparition de Koumassi-Campement sont souvent les mêmes qui, hier, dénonçaient l’insécurité à Koumassi, l’insalubrité d’Abidjan, les inondations meurtrières de chaque saison des pluies. On ne peut pas exiger de l’État qu’il protège les populations et lui reprocher d’agir lorsqu’il le fait. On ne peut pas pleurer les victimes des éboulements et défendre, dans le même souffle, les zones qui les rendent possibles. Il faut enfin se demander à qui profitait le désordre. Deux cent cinq lots sans le moindre titre ne sortent pas de terre par hasard. Derrière chaque parcelle occupée sans droit, il y a presque toujours une vente sans acte, un loyer encaissé sans quittance, un « propriétaire » qui n’en avait que le nom. Les bidonvilles d’Abidjan ne sont pas seulement des lieux de misère : ce sont aussi des marchés prospères pour ceux qui vendent ce qui ne leur appartient pas et s’enrichissent sur la précarité des plus pauvres. En mettant fin à cette économie de l’ombre, ce ne sont pas les familles modestes que l’on prive d’un avantage, elles qui en étaient les premières victimes ; ce sont ceux qui en vivaient que l’on dérange. Il n’est pas interdit de penser que certaines indignations bruyantes viennent de là. Le vrai scandale n’est pas qu’on ait mis fin à cette situation : c’est qu’on l’ait laissée durer si longtemps. La justice dira le droit sur l’applicabilité du plan ORSEC et sur les responsabilités de chacun. C’est son rôle, et nous l’attendons sereinement. Mais d’ici là, que l’on cesse de réécrire l’histoire d’un quartier que tous connaissaient, et de salir un homme dont le parcours parle pour lui. L’émotion est légitime. L’instrumentalisation, elle, ne l’est jamais.

Traoré Noham Badjan Journaliste enquêteur à RHDP ACTU

 

Commentaires Facebook

Laisser un commentaire

Retour en haut