Le Burkina, un pays qui marche

Dire aujourd’hui que le Burkina Faso est un pays qui marche peut surprendre certains observateurs. Beaucoup s’empresseront d’évoquer les difficultés sécuritaires, les défis économiques ou les tensions diplomatiques. Pourtant, cette expression mérite d’être comprise dans toute sa richesse. Le verbe « marcher » doit être entendu dans ses deux acceptions anglaises : to work, c’est-à-dire fonctionner, et to walk, c’est-à-dire avancer, se déplacer, suivre son propre chemin. Sous ces deux aspects, le Burkina Faso offre une expérience qui mérite d’être observée sans préjugés et sans les lunettes déformantes des discours convenus.

D’abord, le Burkina est un pays qui fonctionne. Cette réalité se découvre dès l’arrivée à l’aéroport. Les services de la police et de la gendarmerie accomplissent leur mission avec professionnalisme, rapidité et, fait remarquable dans un contexte africain souvent caricaturé, avec honnêteté. Le voyageur est accueilli par des agents qui inspirent confiance et donnent le sentiment que l’État est présent. Cette première impression est essentielle, car elle témoigne d’une administration qui cherche à remplir sa mission de service public.

Cette impression se confirme dans la vie quotidienne. Les administrations fonctionnent. Les commerces ouvrent leurs portes et approvisionnent les populations. Les transports permettent aux citoyens de circuler. Les écoles continuent d’assurer leur mission éducative malgré les difficultés. Les maquis, les restaurants et les bars accueillent les amateurs de la Sobbra, de la Beaufort ou de la Brafaso, dans une ambiance conviviale qui témoigne que la vie continue. Les marchés restent animés, les artisans poursuivent leur travail et les citoyens refusent de céder au découragement. Le Burkina n’est pas un pays paralysé. C’est un pays qui vit, qui travaille et qui résiste.

Mais marcher ne signifie pas seulement fonctionner. Marcher, c’est aussi avancer. C’est refuser l’immobilisme. C’est choisir une direction et progresser malgré les obstacles. Or, on ne peut marcher lorsque les pieds et les mains sont liés. Avant toute marche, il faut briser les chaînes qui empêchent le mouvement. Ces chaînes peuvent être politiques, économiques, militaires, culturelles ou psychologiques. Elles peuvent aussi prendre la forme d’une dépendance intellectuelle qui pousse un peuple à croire qu’il ne peut réussir qu’en suivant les modèles élaborés ailleurs.

Pendant des décennies, de nombreux pays africains ont été invités, parfois contraints, à emprunter les chemins dessinés par les anciennes puissances coloniales ou par les grandes institutions internationales. Les politiques économiques, les orientations diplomatiques et même certaines réformes institutionnelles étaient souvent pensées à Paris, Londres, Bruxelles ou Washington avant d’être appliquées en Afrique. Cette situation a entretenu une forme de dépendance qui a empêché les peuples africains de construire leur propre trajectoire historique.

Le Burkina Faso a fait un autre choix. Ce choix ne consiste pas simplement à quitter un ancien partenaire pour en rejoindre un autre. Il consiste d’abord à revendiquer le droit de décider par soi-même. Le pays cherche à définir ses priorités, à élaborer ses propres solutions et à assumer les conséquences de ses décisions. Cette volonté d’autonomie explique autant l’admiration qu’elle suscite que les critiques dont elle fait l’objet.

Ce qui fascine dans l’expérience burkinabè, ce n’est donc pas l’idée d’une perfection inexistante. Aucun pays n’est exempt de difficultés. Le Burkina lui-même continue de faire face au terrorisme, aux contraintes économiques et aux nombreuses attentes de sa population. Ce qui impressionne, c’est la détermination d’un peuple qui refuse de se résigner. Malgré les épreuves, il s’est relevé. Il s’est mis debout. Il avance pas à pas, convaincu que l’avenir ne se reçoit pas comme un cadeau, mais se construit par le courage et la persévérance.

Cette attitude rappelle les magnifiques vers du poète espagnol Antonio Machado : « Voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. » Cette pensée résume parfaitement la situation actuelle du Burkina Faso. Aucun peuple ne découvre un itinéraire tout tracé vers le développement, la souveraineté ou la dignité. Chaque nation doit inventer sa route au fil des expériences, des réussites et parfois des erreurs. C’est précisément en avançant que l’on construit son destin.
Cette réalité échappe souvent à ceux qui observent l’Afrique uniquement depuis les capitales occidentales. Il est difficile de comprendre ce qui se passe réellement au Burkina Faso lorsqu’on reste confortablement installé à Paris, Londres ou Bruxelles, en se contentant de lire « Libération » ou d’écouter France 24 et RFI. Les médias sont utiles, mais ils ne remplacent jamais l’observation directe. Ils sélectionnent les informations selon leur propre ligne éditoriale et mettent souvent l’accent sur les crises plutôt que sur les dynamiques de transformation.

Rien ne remplace l’expérience du terrain. Il faut rencontrer les populations, parcourir les rues, discuter avec les commerçants, écouter les étudiants, les chauffeurs de taxi, les fonctionnaires, les militaires, les paysans et les artisans. C’est seulement à cette condition que l’on peut saisir les espoirs, les inquiétudes et les aspirations profondes d’un peuple. On apprend davantage en quelques jours passés au Burkina qu’en plusieurs mois de commentaires à distance.

Le Burkina Faso est aujourd’hui un laboratoire qui interpelle toute l’Afrique. Son expérience ne prétend pas constituer un modèle universel, mais elle rappelle une vérité fondamentale : aucun peuple ne peut construire son avenir en marchant éternellement dans les pas des autres. Il lui faut avoir le courage de tracer son propre chemin, d’assumer ses choix et de corriger ses erreurs au fur et à mesure de la marche. Car, comme l’avait compris Antonio Machado, ce n’est pas le chemin qui fait le marcheur ; c’est le marcheur qui fait le chemin.

Jean-Claude Djéréké

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