Développement économique: la Côte-d’Ivoire devrait s’inspirer du modèle bancaire chinois en créant de grandes banques publiques

POUR SON DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE, LA CÔTE D’IVOIRE DOIT S’INSPIRER DU MODÈLE DE DÉVELOPPEMENT BANCAIRE DE LA CHINE EN CRÉANT DE GRANDES BANQUES PUBLIQUES

La Banque nationale d’investissement (BNI) a organisé une conférence le 10 juin 2026, à son centre intégré de Cocody, pour présenter le bilan et les résultats de son exercice 2025. La rencontre était présidée par son directeur général, Youssouf Fadiga. À cette occasion, le premier responsable de l’institution bancaire a dévoilé des résultats financiers en nette progression, confirmant ainsi le positionnement de la BNI comme une institution de référence dans le paysage bancaire ivoirien. Le 13 juillet 2026, nous apprenons que la banque cède 21,09 % du capital de la BICICI, qu’elle détenait à la société d’investissement Brandon & Mcain Capital. Face à cette nouvelle actualité, les quotidiens ivoiriens, DERNIERE HEURE, LE BELIER INTREPIDE, GENERATIONS NOUVELLES et HERITAGE, ont posé des questions au professeur Prao Yao Séraphin. Selon lui, au lieu d’affaiblir la BNI, l’Etat doit plutôt imiter le modèle de développement bancaire chinois, par la création de très grandes banques publiques.

 

Question 1 : Prof Prao Séraphin, pourquoi voulez-vous que la Côte d’Ivoire s’inspire du modèle de développement bancaire de la Chine?

Réponse : La Côte d’Ivoire peut s’inspirer du modèle de développement bancaire de la Chine car il a soutenu une croissance économique rapide grâce à trois piliers : l’alignement strict du crédit sur les objectifs de l’État, l’essor fulgurant du numérique et une forte résilience face aux crises.

La première raison est que le pays veut accélérer son développement économique à travers des plans nationaux de développement (PND). Le Plan national de développement (PND) 2026-2030 est destiné à transformer structurellement l’économie et à améliorer le bien-être des populations. En effet, le plan vise une croissance annuelle de 7,2 % en moyenne et un revenu par habitant de 4 500 USD d’ici 2030, afin de hisser le pays au rang de « pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure ». Dans ce plan, le gouvernement ambitionne de financer des investissements massifs dans les infrastructures. Or, les banques publiques chinoises ont joué un grand rôle dans le développement du pays en canalisant l’épargne nationale vers des investissements massifs dans les infrastructures (routes, ponts, énergie), stimulant directement le développement industriel.

La deuxième raison est la souveraineté et le contrôle stratégique. En effet, quand l’État conserve un rôle majeur dans le secteur bancaire, cela lui permet d’orienter l’épargne nationale vers le développement économique intérieur tout en se protégeant des chocs financiers internationaux. En outre, en conservant une forte maîtrise des capitaux, L’État protège ainsi le secteur bancaire des crises financières internationales et des chocs externes.

La troisième raison est la facilitation de linclusion financière par le numérique. En Chine, l’essor des géants de la « Fintech » (technologies financières) et des banques en ligne a permis de bancariser des centaines de millions de personnes, même dans les zones rurales, avec une très grande simplicité d’utilisation sur les téléphones mobiles.

La quatrième raison est que les banques constituent un soutien aux ambitions géopolitiques. Les institutions financières chinoises, telles que la Banque de Chine, soutiennent l’expansion internationale des entreprises nationales. Par exemple, L’Industrial and Commercial Bank of China (ICBC), contrôlée à plus de 70% par l’État chinois, est le bras armé financier de Pékin. Elle soutient l’économie réelle, finance les grands projets d’infrastructures et sert de fer de lance pour l’internationalisation du yuan (RMB) à l’échelle mondiale.  En tant que plus grande banque du monde par ses actifs, son poids dans la stratégie nationale s’articule autour de trois piliers clés. En premier lieu, le soutien à l’économie nationale. En effet, elle finance les méga-projets gouvernementaux, notamment les corridors logistiques des nouvelles routes de la soie (stratégie One Belt, One Road) ainsi que les secteurs de l’industrie, de l’énergie et des transports. En second lieu, l’expansion internationale. ICBC appuie les entreprises chinoises à l’étranger (projets Going Global) et s’implante dans des centres financiers stratégiques pour faciliter les flux commerciaux mondiaux. En troisième lieu, l’internationalisation du yuan. Elle est régulièrement désignée comme agent officiel de compensation (RMB clearing bank) dans des zones géographiques majeures (comme en Russie ou au Brésil), ce qui permet à Pékin de promouvoir sa monnaie et de réduire sa dépendance aux systèmes de paiement occidentaux.

Question 2 : Quel est l’état des lieux du système bancaire chinois?

Réponse : Notons que le développement du secteur financier chinois a débuté avec la conversion du pays à l’économie de marché à partir des réformes entamées en 1978. Mais ce n’est qu’après la crise financière de 2008 que sa croissance s’est fortement accélérée, portée notamment par l’expansion des banques. Le secteur bancaire en Chine est désormais de très loin le plus grand au monde, avec l’équivalent de quelque 33 milliers de milliards de dollars à son actif à fin 2018, autant qu’au bilan des banques de l’ensemble des pays de la zone euro. En seulement une décennie, la Chine a ainsi transformé les contours du système financier mondial. Ce développement s’est effectué à l’intérieur de frontières fermées. La faible concurrence et la posture conciliante des autorités, qui souhaitaient avant tout soutenir la croissance économique, ont permis l’essor d’un vaste secteur de l’ombre, opaque et vecteur de risque systémique, et entraîné une explosion du taux d’endettement des agents économiques.

Fin 2025, le total des actifs du secteur bancaire chinois a atteint environ 467 300 milliards de yuans (soit près de 65 milliards de dollars selon les taux de l’époque), en hausse de 7,9 % sur un an. Les actifs des grandes banques commerciales dominaient avec 204 200 milliards de yuans. Les quatre plus grandes banques mondiales sont chinoises (ICBC, China Construction Bank, Agricultural Bank of China et Bank of China), dominant un secteur qui pèse plus de 44 000 milliards de dollars. Ce mastodonte, fortement contrôlé par le gouvernement, finance près de 195 % du PIB du pays.

Question 3 : Quel est l’état des lieux du système bancaire ivoirien?

Réponse : Le système bancaire ivoirien est le leader incontesté de l’UEMOA, concentrant environ 35,6% des parts de marché régionales.

Le secteur bancaire ivoirien en 2025 affiche une excellente santé financière et une solidité confirmée. Il domine l’espace UEMOA en concentrant près de 36 % des parts de marché régionales. Malgré une croissance ralentie par le contexte électoral, la rentabilité et le total bilan des établissements de crédit ont poursuivi leur progression.

Concernant la structure du marché bancaire, le système compte 28 banques agréées et 4 établissements financiers à caractère bancaire. La Côte d’Ivoire abrite la majorité des banques ayant un total bilan supérieur à 1 000 milliards de FCFA dans la sous-région. Notons que la Société Générale Côte d’Ivoire (SGCI) reste le leader historique du marché. Mais, le paysage est marqué par l’ascension spectaculaire de banques locales comme la BNI, devenue la deuxième plus grande banque du pays grâce à une forte croissance de son bilan (atteignant plus de 3 166 milliards FCFA), et NSIA Banque.

Concernant la performance, le bilan global fait ressortir que les encours de crédits aux entreprises et aux particuliers sont en hausse, soutenus par le dynamisme des crédits de trésorerie, du crédit-bail et de la consommation. Au niveau de la rentabilité, les Produits Nets Bancaires (PNB) et les résultats nets ont enregistré de solides progressions en 2025, témoignant d’une excellente maîtrise des charges et des risques.

En matière de respect des dispositifs règlementaires, le cadre prudentiel a été renforcé, notamment sur les exigences de fonds propres et les dispositifs de Lutte Contre le Blanchiment de Capitaux et le Financement du Terrorisme (LBC/FT). Plus de 90 % des banques ivoiriennes respectent rigoureusement les exigences de fonds propres et les normes prudentielles de la Commission Bancaire de l’UMOA.

 

 

 

Question 4: Quel est l’état des lieux des banques publiques ivoiriennes ?

Réponse : La Côte d’Ivoire comptait 5 banques publiques. La BNI (Banque Nationale d’Investissement), anciennement Caisse Autonome d’Amortissement, elle a été transformée en banque en 2004. C’est un pilier du développement économique du pays, qui gère notamment les dépôts des établissements publics et participe activement aux investissements stratégiques. Puis la BHCI (Banque de l’Habitat de Côte d’Ivoire). Autrefois institution publique de référence créée pour soutenir le secteur immobilier, elle a fait l’objet d’un processus de restructuration et de privatisation partielle. Ensuite la Banque des Dépôts du Trésor Public, bien qu’ayant une nomenclature spécifique, est souvent agréé dans la liste officielle des banques pour centraliser les dépôts de l’État et des comptables publics. On avait également Versus Bank, une institution historiquement reconnue pour être un acteur majeur du financement et de l’accompagnement des petites et moyennes entreprises. Enfin, la Banque Populaire de Côte d’Ivoire, anciennement appelée la Caisse nationale des caisses d’épargne, détenue à 100% par l’État ivoirien. Mais deux banques sont passées du côté du secteur privé.  En effet, l’État a cédé ses parts. Versus Bank n’est plus une banque publique depuis décembre 2024, date à laquelle l’homme d’affaires Koné Daouda Soukpafolo, à travers HARVEST Capital Holding, a racheté 52,89 % des parts. De même, la Banque Populaire de Côte d’Ivoire (BPCI) n’est plus une banque publique. Fin décembre 2023, l’État ivoirien a officiellement transféré la totalité de ses actifs et le contrôle de l’établissement à Atlantic Financial Group (AFG).

Question 5 : Quel est la situation de la Banque Nationale d’Investissement (BNI)?

Réponse : En pleine croissance, la Banque Nationale d’Investissement (BNI) est devenue la 2ᵉ banque de Côte d’Ivoire en termes de total de bilan. Pour l’exercice 2025, le total du bilan s’établit à 3 166 milliards de FCFA, soit une hausse de 34 % par rapport au 31 décembre 2024, où il était de 2 358 milliards de FCFA. De son côté, le Produit Net Bancaire (Pnb) atteint 118,2 milliards de FCFA, en progression de 17 % comparé aux 100,7 milliards de FCFA réalisés en 2024. La dynamique de croissance se confirme également au niveau du résultat net qui s’élève à 46,8 milliards de FCFA en augmentation de 20 % par rapport à l’exercice précédent où la banque a eu 38,9 milliards de FCFA. Sur le plan du positionnement, la BNI a amélioré son rang sur le marché ivoirien, passant de la 3ᵉ à la 2ᵉ place en termes de total bilan. Cette performance repose notamment sur une amélioration globale des indicateurs de rentabilité portée par la diversification du portefeuille et une meilleure maîtrise des charges. On note une progression remarquable du Produit Net Bancaire sur le long terme avec une hausse cumulée de +269 % entre 2018 et 2025, soit une croissance annuelle moyenne de 20,5 %. Selon le Directeur Général, Youssouf Fadiga, « Ces résultats solides démontrent notre capacité à anticiper les évolutions du secteur et à répondre efficacement aux attentes de nos clients ».

Question 6 : La BNI vient de céder sa participation de 21,09 % dans la BICICI à Brandon & Mcain Capital. Que pensez-vous de ce retrait?

Réponse : Je ne pense pas que cela soit une bonne chose pour la BNI qui recevait des dividendes de la BICICI.  En effet, l’établissement public créé en 1959 a conclu un accord portant sur la cession de l’intégralité de sa participation, représentant 3 514 941 actions, soit 21,09 % du capital de la BICICI, à la société d’investissement Brandon & Mcain Capital. Au moins, trois raisons militent en faveur de mécontentement.

La première est que la BNI soutient activement le secteur agricole en Côte d’Ivoire. En effet, elle a financé près de 160 000 tonnes de cacao, soit environ 175 milliards de FCFA en revolving à mi-novembre 2022. La BNI a historiquement été et demeure un partenaire clé du secteur agricole ivoirien. En 2023, le montant de l’enveloppe des financements des campagnes agricoles s’élevait à 200 milliards de FCFA répartis entre les campagnes café-cacao, anacarde, huile de palme et hévéa. Les retours sur investissement ont été significatifs avec une progression des encours de crédit de 21 milliards de FCFA par rapport à l’exercice 2022. Cet indicateur, bien qu’encourageant, est tout de même à modérer au regard du taux d’utilisation (60 %) de l’enveloppe qui a été allouée à l’ensemble des acteurs de la filière et des conditions météorologiques qui ont eu un impact sur les niveaux de récolte. De ce point de vue, l’Etat devrait renforcer financièrement la BNI au lieu de la laisser céder ses parts de la BICICI.

Deuxièmement, dans les trois banques publiques ivoiriennes, la BNI a joué un rôle crucial dans le financement et la mise en œuvre des initiatives du Plan national de développement 2023-2025. Leur implication dans le soutien financier aux PME et dans le renforcement des champions nationaux stimule la croissance économique et favorise l’autonomisation des entreprises locales. La BNI continue encore de soutenir des projets prioritaires dans des secteurs clés, contribuant ainsi à la croissance économique et à la création d’emplois. La BNI est un instrument de la politique gouvernementale et un levier de croissance pour la Côte d’Ivoire. Elle a la noble mission d’accompagner non seulement l’État dans tous ses projets de développement, mais aussi tous les acteurs privés de l’écosystème socio-économique dans la satisfaction de leurs besoins pour la construction d’une nation à fort impact sur l’échiquier régional et international.

Troisièmement, la BNI a pour ambition de financer le secteur minier e à favoriser les investissements de la diaspora. En effet, sous le leadership Youssouf Fadiga, la bni voudrait accompagner les acteurs du secteur minier, de la phase de recherche à celle de l’exploitation, puis la mise en place de programmes destinés à favoriser les investissements de la diaspora, ainsi que le renforcement de l’appui aux PME dans la structuration et le financement de leurs projets. Cette orientation s’inscrit dans la dynamique impulsée par le gouvernement en faveur d’une plus grande implication des investisseurs nationaux dans les secteurs stratégiques.

 

 

 

 

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