
La publication récente d’une photographie historique de l’immeuble Alpha 2000, symbole architectural du Plateau dans les années 1980, accompagnée du rappel qu’Abidjan était alors surnommée le « Manhattan des tropiques », a suscité une réaction du professeur Mamadou Koulibaly.
L’ancien président de l’Assemblée nationale et économiste estime que cette comparaison, souvent reprise dans le débat public ivoirien, repose sur une profonde confusion entre modernité architecturale et développement économique.
Pour lui, comparer Abidjan à Manhattan relève davantage du slogan que de l’analyse économique.
« L’erreur fondamentale consiste à réduire Manhattan à ses gratte-ciels », explique-t-il. Selon lui, Manhattan ne se résume pas à un paysage urbain impressionnant. Il est avant tout le produit d’un écosystème économique, financier, technologique, éducatif et institutionnel construit sur plusieurs générations.
« Réduire Manhattan à ses immeubles revient à réduire Wall Street à une simple avenue de quartier », souligne-t-il.
Au-delà de l’image, Mamadou Koulibaly pose une question de fond : comment mesure-t-on réellement la puissance d’une économie ?
Est-ce par le nombre de tours et d’infrastructures visibles ou par la capacité du pays à former les compétences capables de les concevoir, de les financer, de les construire, de les exploiter et de les entretenir ?
Pour l’économiste, le développement repose avant tout sur le capital humain. Une nation progresse lorsqu’elle forme ses architectes, ses ingénieurs, ses urbanistes, ses financiers, ses techniciens et ses entrepreneurs, et lorsqu’elle dispose d’entreprises capables de répondre à ses besoins tout en exportant leur savoir-faire.
À l’inverse, avertit-il, lorsqu’un pays importe les financements, les technologies, les plans et parfois même la main-d’œuvre qualifiée nécessaires à la réalisation de ses infrastructures, il construit davantage sa dépendance que son autonomie.
« Que des entreprises françaises, chinoises, américaines ou japonaises réalisent des routes, des ponts, des échangeurs ou des tours modernes ne transforme pas automatiquement un pays en économie développée », affirme-t-il.
Ces infrastructures peuvent améliorer le cadre de vie, mais elles ne remplacent ni la maîtrise technologique ni la capacité productive locale.
Selon lui, le danger est de bâtir des vitrines spectaculaires sans construire les fondations économiques qui leur donnent un sens durable. Derrière les façades de verre et de béton peuvent persister les mêmes fragilités : chômage des jeunes, faible industrialisation, dépendance technologique et difficultés d’entretien des ouvrages réalisés.
Le professeur rappelle ainsi que le développement ne se mesure pas à la hauteur des immeubles mais à la capacité d’une société à créer de la valeur, produire des connaissances, maîtriser les technologies et offrir des opportunités à sa population.

À ses yeux, le véritable défi de la Côte d’Ivoire n’est pas de ressembler à Manhattan, mais de bâtir un modèle de développement fondé sur ses propres compétences, sa capacité d’innovation et l’émergence d’un tissu économique capable de soutenir une prospérité durable.
La photographie de l’immeuble Alpha 2000 rappelle une époque où Abidjan incarnait une ambition de modernité. Mais pour Mamadou Koulibaly, la véritable question demeure : la Côte d’Ivoire veut-elle seulement reproduire l’apparence du développement ou en construire les fondements ?





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