Affaire Apoutchou National: le procureur du PPEF revendique un tournant dans la lutte contre le blanchiment de capitaux

L’affaire Apoutchou National marque-t-elle un tournant dans la lutte contre le blanchiment de capitaux en Côte d’Ivoire ?** Pour le procureur du Pôle pénal économique et financier (PPEF), Jean-Claude Aboya, la réponse est clairement affirmative. Face à la presse mercredi à Abidjan, le magistrat a estimé que ce dossier très médiatisé a permis à son institution de renforcer ses capacités d’investigation, notamment dans l’univers numérique, tout en envoyant un signal fort aux auteurs d’infractions économiques et financières.

« Oui, cette affaire nous a apporté un plus », a déclaré le procureur, revenant sur la condamnation de l’influenceur Agbré Stéphane, plus connu sous le pseudonyme d’Apoutchou National, à trois ans de prison pour blanchiment autonome de capitaux.

Une affaire devenue emblématique

L’affaire Apoutchou National avait suscité un vif débat dans l’opinion publique ivoirienne. Certains y voyaient une simple poursuite liée à l’exhibition de liasses de billets de banque sur les réseaux sociaux, tandis que d’autres considéraient qu’elle constituait un test grandeur nature de la volonté des autorités de lutter contre les flux financiers suspects.

Le procureur financier a tenu à clarifier les choses.

Selon lui, les poursuites engagées n’ont jamais été fondées sur la simple diffusion de vidéos ou de contenus sur Internet. Les réseaux sociaux n’ont constitué qu’un point d’entrée permettant aux enquêteurs de s’intéresser à certains faits.

« Nous ne poursuivons pas les gens parce qu’ils publient des vidéos. Nous nous appuyons sur des éléments objectifs recueillis dans le cadre des enquêtes », a-t-il expliqué.

Pour le magistrat, l’infraction de blanchiment de capitaux repose sur des critères juridiques précis, notamment lorsqu’une personne convertit, transfère ou utilise des biens dont elle sait ou aurait dû savoir qu’ils proviennent d’une activité criminelle ou délictuelle.

Le PPEF se dote d’une veille numérique

L’un des principaux enseignements tirés de cette affaire concerne l’utilisation des outils numériques dans les enquêtes financières.

Jean-Claude Aboya a reconnu que les réseaux sociaux occupent désormais une place importante dans les stratégies de détection des infractions économiques.

« Si auparavant nous ne faisions pas particulièrement attention aux réseaux sociaux, aujourd’hui nous avons développé une véritable veille numérique », a-t-il affirmé.

Cette évolution témoigne de l’adaptation progressive des services d’enquête aux nouvelles formes de criminalité financière, dans lesquelles l’exposition publique de richesses, les transactions numériques et les activités en ligne jouent un rôle croissant.

Le procureur a également révélé que d’autres dossiers étaient actuellement en cours de traitement grâce à cette approche plus proactive.

« Les résultats sont là. Il y a d’autres procédures et cela va continuer », a-t-il averti.

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La pression de la liste grise du GAFI

L’action du PPEF s’inscrit dans un contexte particulier pour la Côte d’Ivoire.

En octobre 2024, le pays a été inscrit sur la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI), l’organisme international chargé de surveiller les dispositifs de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.

Cette décision a placé Abidjan sous une surveillance renforcée de la communauté financière internationale.

Pour les autorités ivoiriennes, l’enjeu dépasse désormais le cadre judiciaire. Il s’agit également de restaurer la crédibilité du système financier national et de démontrer la capacité du pays à détecter et sanctionner les flux financiers illicites.

« Le PPEF ne laissera personne compromettre les efforts entrepris pour repositionner la Côte d’Ivoire parmi les États respectant les standards internationaux », a insisté Jean-Claude Aboya.

Les influenceurs dans le viseur, mais pas seulement

L’affaire Apoutchou National a également attiré l’attention sur le rôle croissant des influenceurs dans l’espace public.

Toutefois, le procureur a tenu à préciser que le PPEF ne mène pas une croisade contre les créateurs de contenus numériques.

Selon lui, plusieurs influenceurs ont déjà fait l’objet de vérifications sans qu’aucune infraction ne soit finalement retenue contre eux.

Dans certains cas, les intéressés ont simplement été sensibilisés ou conseillés afin d’éviter certains comportements susceptibles d’attirer l’attention des enquêteurs.

« Nous avons donné des conseils à certains pour qu’ils ne prêtent pas le flanc », a-t-il indiqué.

L’affaire du pasteur et la question du patrimoine

Au cours de sa conférence de presse, le procureur a également évoqué une autre procédure en cours impliquant un responsable religieux.

Sans entrer dans les détails du dossier, il s’est interrogé sur certaines situations patrimoniales qui, selon lui, méritent une attention particulière de la part des services spécialisés.

Jean-Claude Aboya a notamment cité l’exemple d’un parc automobile évalué à plusieurs centaines de millions de francs CFA, estimant que de tels patrimoines peuvent légitimement susciter des interrogations sur l’origine des ressources ayant permis leur acquisition.

Cette déclaration confirme la volonté du PPEF d’élargir son champ d’action à toutes les catégories sociales, sans distinction de statut ou de profession.

Des condamnations exemplaires

Le 2 juin dernier, le tribunal a condamné Apoutchou National à trois ans d’emprisonnement et à une amende de 264 millions de francs CFA pour blanchiment autonome de capitaux.

Le jugement prévoit également plusieurs peines complémentaires : privation des droits civiques pendant trois ans, retrait du passeport, confiscation de biens immobiliers et mobiliers, interdiction d’émettre des chèques ainsi qu’interdiction temporaire d’exercer certaines fonctions de direction.

Dans le même dossier, l’influenceur Lionel PCS a écopé de cinq ans de prison pour plusieurs infractions, notamment blanchiment de capitaux, transfert illicite d’argent, prise de paris illicite et violation de la réglementation de la BCEAO.

« La Côte d’Ivoire ne sera jamais une terre d’accueil pour les capitaux criminels »

Au terme de son intervention, Jean-Claude Aboya a adressé un message de fermeté à l’ensemble des acteurs économiques.

« La Côte d’Ivoire n’est pas et ne sera jamais une terre d’accueil pour les capitaux criminels à col blanc », a-t-il déclaré.

Le procureur a assuré que la lutte contre le blanchiment de capitaux constitue désormais une priorité stratégique de l’État ivoirien et qu’elle sera menée dans le strict respect des droits de la défense et des principes de l’État de droit.

À travers cette prise de parole, le PPEF entend démontrer sa détermination à renforcer la transparence financière et à contribuer à la sortie de la Côte d’Ivoire de la liste grise du GAFI. Une bataille qui, au regard des enjeux économiques et de réputation pour le pays, ne fait sans doute que commencer.

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