Chaque semaine ou presque, les mêmes images déchirent les cœurs de
Ivoiriens. Un car renversé dans un ravin. Un minicar écrasé contre un camion.
Des motos pulvérisées sur le bitume. Des familles en pleurs. Des enfants
devenus orphelins. Des parents qui ne reverront jamais leurs fils, leurs filles,
leurs époux ou leurs épouses. Le lendemain, l’émotion retombe. Les
déclarations officielles se succèdent. Les promesses reviennent. Puis le
silence s’installe… jusqu’au prochain drame.
À quel moment cette hécatombe est-elle devenue une fatalité nationale ?
Combien de morts faudra-t-il encore compter avant que la sécurité routière ne
devienne une priorité absolue ?
Des milliers de vies ont déjà été emportées. Des milliers d’autres ont été
mutilées à vie. Des milliers de familles portent désormais une blessure qui ne
guérira jamais.
Pourtant, le massacre continue. Le plus inquiétant est peut-être cette forme de
résignation collective qui s’installe peu à peu. Comme si mourir sur une route
ivoirienne faisait désormais partie du quotidien. Comme si chaque accident
spectaculaire n’était qu’un fait divers de plus destiné à disparaître des unes
des journaux après quarante-huit heures. Mais un pays ne peut pas s’habituer
à enterrer ses citoyens.
Une question fondamentale mérite d’être posée : quelle est aujourd’hui la
véritable politique du transport routier en Côte d’Ivoire ? Existe-t-elle
réellement sur le terrain ?
La sécurité routière ne se résume pas à quelques campagnes de
sensibilisation ou à des opérations ponctuelles de contrôle. Elle repose sur
une vision globale à savoir : prévention, contrôle permanent, infrastructures
modernes, sanctions équitables et formation rigoureuse des conducteurs. Or
beaucoup d’usagers ont le sentiment que ces piliers restent insuffisants. Dans
de nombreux témoignages relayés après les accidents, revient une
préoccupation récurrente : certains chauffeurs prendraient le volant malgré
une consommation de stupéfiants ou d’autres substances altérant leurs
capacités. De tels comportements constituent un danger majeur non
seulement pour les passagers, mais aussi pour tous les usagers de la route.
Un conducteur dont les réflexes sont diminués devient une arme lancée à
pleine vitesse.
Peut-on accepter que des dizaines de passagers confient leur vie à quelqu’un
qui ne serait plus pleinement maître de lui-même ?
Si ce risque est réel, alors les contrôles doivent être renforcés, les dépistages
multipliés et les sanctions appliquées avec rigueur, dans le respect de la loi.
Mais le comportement humain n’explique pas tout. Les routes ivoiriennes
elles-mêmes interrogent. Certaines chaussées sont dégradées. D’autres
manquent de signalisation, d’éclairage ou de marquages visibles. Des nids-de-
poule apparaissent là où circulent quotidiennement des milliers de véhicules.
Certains axes sont saturés tandis que le trafic ne cesse d’augmenter. Chaque
défaut d’infrastructure augmente le risque d’un nouveau drame.
À cela s’ajoute parfois l’état préoccupant de certains véhicules : freins usés,
pneus lisses, éclairages défectueux, surcharge chronique. Des cars
transportent parfois bien plus de passagers que prévu. Des camions circulent
avec des charges mal arrimées. Des véhicules continuent de rouler alors qu’ils
auraient dû être immobilisés depuis longtemps.
Peut-on véritablement parler de prévention lorsque ces situations persistent ?
La responsabilité est collective mais avant tout politique. Les chauffeurs
doivent respecter le Code de la route. Les transporteurs doivent entretenir
leurs véhicules. Les propriétaires doivent privilégier la sécurité plutôt que la
rentabilité immédiate. Les passagers eux-mêmes doivent parfois refuser de
monter dans un véhicule manifestement dangereux.
Mais les pouvoirs publics ont également un rôle essentiel : fixer des règles, les
faire respecter et investir durablement dans des infrastructures et des
contrôles efficaces. Un État n’attend pas qu’un accident fasse cinquante morts
pour agir. Il agit avant. Il contrôle avant. Il sanctionne avant. Il protège avant.
Chaque victime représente bien plus qu’un simple chiffre dans un bilan
statistique. C’était un père. Une mère. Un étudiant. Un enseignant. Un
commerçant. Un agriculteur. Un enfant. Une vie entière interrompue. Derrière
chaque cercueil se cache une famille brisée, des rêves anéantis et un avenir
effacé. Le coût humain est immense. Le coût économique l’est tout autant :
hospitalisations, handicaps permanents, pertes de revenus, enfants
déscolarisés, entreprises fragilisées, familles plongées dans la précarité.
La route ne devrait jamais être une loterie où chacun espère simplement
rentrer vivant. La Côte d’Ivoire avec son niveau d’endettement extérieur
possède les moyens d’améliorer durablement la sécurité routière si cette
question demeure au premier rang des priorités publiques. Chaque accident
évité est une famille sauvée. Chaque contrôle efficace est une tragédie
empêchée. Chaque conducteur correctement formé est une vie protégée.
La véritable richesse d’une nation ne se mesure pas uniquement à des ponts
confinés dans la capitale ou à une croissance économique portée par des
secteurs de rente.
Elle se mesure aussi et surtout à sa capacité à protéger la vie de ses citoyens.
Car aucune route, aucune rue, aussi moderne soit-elle, ne vaut le prix d’une
seule vie humaine.
© DR KOCK OBHUSU
Économiste – Ingénieur






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