
Abidjan a donné, mercredi 7 mai 2026, le coup d’envoi de « Diaspora for Growth 2026 », un forum international destiné à renforcer les liens entre la Côte d’Ivoire et sa diaspora. Portée par le Gouvernement ivoirien, cette initiative met en lumière le rôle stratégique des Ivoiriens de la diaspora dans le financement, l’innovation et le développement économique du pays. Dans cette interview suscitée par les quotidiens ivoiriens, DERNIERE HEURE, GENERATIONS NOUVELLES, le BELIER INTREPIDE et HERITAGE, le Professeur PRAO YAO SÉRAPHIN ne passe pas par quatre chemins. Pour lui, les diasporas africaines constituent une source stable de financement de nos économies. Pour la Côte d’Ivoire, l’Etat doit chercher des sources de financements alternatifs et innovants au lieu de recourir automatiquement à l’aide étrangère.
Question 1 : Bonjour prof. Prao Yao Séraphin. C’est quoi les « diasporas bonds »?
Réponse : Les « diaspora bonds » sont des instruments financiers (des emprunts obligataires) émis par un pays (ou une entreprise) pour lever des fonds auprès de sa diaspora, c’est-à-dire les communautés originaires de ce pays vivant à l’étranger. Concrètement, il s’agit d’obligations émises par un État (ou une institution publique), libellées généralement en devise étrangère, et proposées en priorité aux membres de sa diaspora vivant à l’étranger. En souscrivant à ces obligations, les expatriés prêtent de l’argent à leur pays d’origine pour une durée déterminée, en échange d’un intérêt annuel et du remboursement du capital à l’échéance. Sur le plan technique, un « diaspora bond » fonctionne comme un emprunt obligataire classique, à ceci près qu’il cible une base d’investisseurs spécifique et captive – les citoyens de la diaspora – en capitalisant sur leur sentiment d’attachement patriotique.
Question 2 : Quels sont les objectifs des émissions de « diasporas bonds »?
Réponse : L’objectif est de financer des projets de développement national, d’infrastructures ou de soutien économique, en transformant les transferts de fonds de la diaspora en investissements. Ces obligations peuvent offrir des taux plus avantageux que ceux des marchés internationaux, tout en étant plus sûres pour le pays émetteur et en permettant à la diaspora de contribuer au développement de son pays d’origine tout en obtenant un retour sur investissement.
En Côte d’Ivoire, depuis 2011, l’Etat est engagé dans un vaste programme de construction des infrastructures financé essentiellement par l’aide extérieure. Ce recours croissant à l’épargne étrangère après l’atteinte du point d’achèvement de l’initiative PPTE fait l’objet d’un vif débat. En 2023, selon le Ministre des Finances et du Budget, la dette de la Côte d’Ivoire se chiffre aujourd’hui à plus de 25 000 milliards CFA, soit 25739,2 milliards de franc CFA, fin juin 2023. Selon les données gouvernementales, la dette publique ivoirienne s’élevait à 28 944,7 milliards FCFA au 30 juin 2024, soit 55,2% du PIB. Elle devrait se situer 32000,1 milliards FCFA fin 2024 et 34 656,7 milliards FCFA en 2025, avec un taux de croissance annuel moyen de 8,5%. Cependant, le service de la dette devrait diminuer légèrement, passant de 4507 milliards FCFA en 2024 à 4181,2 milliards en 2025. C’est un peu plus de 3 000 milliards de FCFA que le gouvernement ivoirien a décaissés, de 2011 à 2022, pour la construction d’infrastructures routières. Ce qui a permis la construction de plus de 3000 km de routes neuves, 300 km d’autoroute et plus de 2500 km de route réhabilité sur les 4500 km de routes dégradées. Ces sommes faramineuses voire même colossales sont qui empruntées doivent être remboursées à des investisseurs étrangers et pourtant, la diaspora ivoirienne pourrait financer à prix réduits nos besoins d’investissement.
Question 3 : Quelle est la capacité de la Côte d’Ivoire en matière de mobilisation des ressources de sa diaspora?
Réponse : Pour la Côte d’Ivoire, en 2015, selon l’étude réalisée par le cabinet Valyans, la diaspora ivoirienne était estimée à 1.240.000 personnes, soit 5,4 % de la population ivoirienne. En 2020, la diaspora ivoirienne était estimée à environ 1,3 million de personnes, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Elle est souvent qualifiée de « 32ᵉ région » du pays. En 2024, on estimait que plus de 1,5 million d’Ivoiriens vivaient à l’étranger. En 2023, les transferts de fonds des Ivoiriens de l’étranger ont représenté environ 1,2 % du Produit intérieur brut (PIB), favorisant des investissements dans des secteurs clés tels que l’éducation, la santé et le logement. Selon la Banque mondiale, les transferts de fonds de la diaspora ivoirienne ont atteint 1,09 milliard de dollars en 2024, soit 1,3% du PIB, contre 440 millions de dollars (377 millions d’euros) en 2021. En 2025, ce sont 938,8 milliards FCFA qui ont été transférés en Côte d’Ivoire. Sur ce montant, plus de la moitié pouvait être convertie en « diaspora bond ».
Question 4 : Quels sont les avantages potentiels pour la Côte d’Ivoire en emettant les « diaspora bonds?
Réponse :
Premièrement, les « Diaspora Bonds » aide à la réduction de la dépendance financière extérieure. Pour les États, ces bons représentent une source de financement alternative aux emprunts sur le marché international ou auprès des institutions de Bretton Woods. Pour financer son développement, la côte d’ivoire s’est fortement endettée à l’extérieur. Aujourd’hui, nous avons le stock de la dette qui dépasse les 35 000 milliards de FCFA, pour un ratio de la dette sur le PIB qui est de 57%. La mobilisation de l’épargne de la diaspora ivoirienne afin de financer l’investissement tout en limitant le recours à l’endettement, reste une meilleure option.
Deuxièmement, les « Diaspora Bonds » réduisent la vulnérabilité financière liée aux fluctuations des devises, car pouvant être libellés en monnaie locale ou dans des devises fortes détenues par la diaspora. Les transferts envoyés par les Ghanéens de l’étranger ont fortement augmenté en 2025, passant d’environ 4,6 milliards de dollars en 2024 à près de 7,8 milliards de dollars en 2025. Selon la Banque du Ghana, ces flux représentent environ 6% du PIB et dépassent désormais les investissements directs étrangers. Et pourtant, le pays a sollicité l’aide du FMI, en 2023, de 3 milliards de dollars.
Troisièmement, pour la diaspora, les « Diaspora Bonds » constituent un placement sûr, au rendement garanti, ainsi que l’occasion de contribuer au financement de projets structurants pour le développement du pays d’origine. Depuis les années 2000, seuls cinq pays, principalement en Afrique anglophone, ont émis des diaspora bonds : Éthiopie, Ghana, Kenya, Nigéria et Rwanda. En 2017, le Nigéria a émis avec succès ses premiers bons : 300 millions de dollars dédiés aux projets d’infrastructure.
Quatrièmement, les « diaspora bonds » améliorent la capacité à rembourser la dette extérieure et par conséquent leur solvabilité. En effet, les volumes et souvent la stabilité des entrées de devises dans les pays de destination, peuvent générer une meilleure cote de crédit se traduit par des coûts d’emprunt plus faibles. Par exemple, en 2024, la Côte d’Ivoire devrait consacrer près de 4 036,9 milliards FCFA au service de sa dette, soit environ 52 % de ses ressources budgétaires propres, selon les dernières données disponibles. Selon le document de programmation budgétaire et économique pluriannuelle 2025-2027, le service de la dette totale est attendu à 5.635,7 milliards de FCFA en 2025 et baisserait pour ressortir à 5.186,6 milliards de FCFA en 2027.
Cinquièmement, les « diaspora bonds » peuvent soutenir le développement national sur le long terme.
En effet, l’intérêt pour le pays émetteur est double : (1) accéder à des fonds en devises moins chers qu’un emprunt commercial classique grâce au « rabais patriotique » consenti par les expatriés, et (2) attirer des capitaux plus stables et “patients” car issus de compatriotes disposés à soutenir le développement national sur le long terme. En effet, les diasporas, ayant une meilleure connaissance et confiance dans les perspectives de leur pays, acceptent souvent un taux d’intérêt inférieur à celui exigé par des investisseurs étrangers ordinaires pour une dette souveraine similaire. Cette différence de taux, c’est le dividende patriotique : par exemple, les obligations de la diaspora nigériane de 2017 offraient un coupon de 5,625 % seulement, bien inférieur au coût qu’aurait eu un eurobond nigérian classique à l’époque. Pour l’investisseur de la diaspora, le diaspora bond permet de « joindre l’utile à l’agréable » : obtenir un rendement modeste mais correct sur son épargne tout en contribuant directement au développement de son pays d’origine. Comme le résume un expert, « ce n’est pas qu’un investissement financier, c’est un investissement dans son identité » – la motivation émotionnelle compense en partie la faiblesse du rendement.
Les recettes de l’obligation pourraient être affectées à des projets d’infrastructures clés, notamment l’électrification rurale, les routes, les chemins de fer ou les aéroports.
Question 5 : Quels sont les précurseurs concernant les « diasporas bonds » ?
Réponse : les deux expériences réussies dans le monde sont : Israël et l’Inde.
Israël est le cas d’école en la matière. Dès 1951, l’État d’Israël a créé la Development Corporation for Israël chargée d’émettre chaque année des obligations à destination de la diaspora juive à travers le monde. Ce programme permanent d’« Israël Bonds » a permis de lever plus de 44 milliards de dollars depuis 1951 pour financer la jeune nation puis ses infrastructures.
L’Inde a su, à plusieurs reprises, faire appel à ses expatriés (les Non-Resident Indians, NRI) pour surmonter des pénuries de devises. Notamment en 1991, lors d’une grave crise de balance des paiements, l’Inde a émis des diaspora bonds en urgence (India Development Bonds), levant avec succès 11 milliards $US grâce à sa diaspora. D’autres opérations ont suivi, comme les Resurgent India Bonds (1998) et India Millennium Deposits (2000), à chaque fois pour renflouer les réserves en devises lors de tensions économiques.
En Afrique, des exemples existent. L’Éthiopie a été pionnière en Afrique en lançant des diaspora bonds dès 2008 (Millennium Corporate Bond) puis en 2011 (Renaissance Dam Bond) pour financer notamment le Grand Barrage de la Renaissance (GERD) sur le Nil. Hélas, ces initiatives ont connu un succès mitigé, avec des souscriptions très en deçà des attentes.
En 2007, à l’occasion de son cinquantième anniversaire, le Ghana a émis des bons d’épargne d’une valeur totale de 50 millions de dollars à l’intention des Ghanéens résidant dans le pays ou à l’étranger. Les fonds ainsi recueillis devaient être investis dans des projets d’infrastructure. Pourtant, cette initiative s’est avérée infructueuse, l’obligation ayant été sous-souscrite à 60 %.
Depuis 2009, le Kenya a proposé au moins six obligations d’infrastructure, dont cinq destinées à tous les investisseurs, sans cibler explicitement la diaspora kenyane. Cependant, en 2011, suite à la crise financière mondiale, le gouvernement a cherché à cibler particulièrement la diaspora kenyane. L’opération s’est avérée infructueuse, les fonds collectés de 141 millions de dollars US étant bien inférieures à l’objectif de 600 millions de dollars US. Suite à l’expérience de 2011, le Kenya a repris avec succès ses émissions périodiques d’obligations d’infrastructure, attirant ainsi l’épargne des investisseurs de la diaspora et d’autres pays, tout en évitant de cibler explicitement sa diaspora.
Le Nigeria, première économie d’Afrique, a lancé son premier diaspora bond en 2017. L’émission de 300 millions $US à 5 ans, coupon 5,625 %, ciblait les Nigérians résidant aux États-Unis, en Europe et ailleurs. Sur-souscrite à 130 %, elle a été un succès retentissant, attestant d’un intérêt marqué de la diaspora nigériane pour ce type de placement.
Au Sénégal, des « Diaspora Bonds » ont été émis par la BHS pour un montant de 20 milliards en 2019, pour un taux de rémunération 6,25%. Les coupons à durée de vie égale ou supérieure à 5 ans procuraient un avantage fiscal, car l’investisseur récupère cet impôt sous forme de crédit.
Notons que l’Union africaine a officiellement adopté lors de sa 40e session tenue les 2 et 3 février 2022 à Addis-Abeba, la création du « Cadre stratégique, commercial et opérationnel pour une Société Financière de la Diaspora Africaine (ADFC)». Il s’agit d’un projet de l’Union africaine sur les investissements de la diaspora approuvé par les ministres africains des Finances et le Comité des Représentants permanents (COREP) de l’UA le 17 décembre 2021.
Question 6 : Quelles sont les contraintes liées à la mobilisation des fonds de la diaspora ?
Réponse :
En premier lieu, les facteurs liés à la gestion macroéconomiques
Les envois de fonds et les obligations-diasporas donnent lieu à des entrées de devises substantielles qui appellent une gestion macroéconomique rigoureuse, particulièrement en ce qui concerne les taux de change et la capacité qu’ont les destinataires d’absorber et de dépenser ou d’investir ces ressources. L’exploitation de l’épargne de la diaspora est un processus à long terme, s’étalant sur plusieurs années, dont le succès dépend de facteurs politiques, économiques et techniques.
En second lieu, les facteurs réglementaires
L’infrastructure réglementaire et logistique des diaspora bonds implique la mise en place d’un cadre juridique et institutionnel clair, de canaux d’achat accessibles et de dispositifs de confiance pour mobiliser des capitaux auprès des diasporas afin de financer des projets de développement.
En troisième lieu, les facteurs institutionnels et politiques
Les réticences de la diaspora peuvent être aggravées par une méfiance, d’ordre politique, culturel, social et autre, accumulée au fil de générations de déconnexion et d’incertitude sur les questions nationales, entre le pays d’origine et sa diaspora diversifiée.
Question 7 : Quelles sont les Conditions de réussite des « diaspora bonds » ?
Réponse :
Il faut instaurer la confiance et la bonne gouvernance. C’est le fondement principal. Les membres de la diaspora n’investiront que s’ils ont confiance dans le fait que leur argent sera utilisé à bon escient et remboursé conformément aux termes. La lutte contre la corruption, la transparence budgétaire et la stabilité politique jouent un rôle crucial. Il est recommandé de flécher les fonds vers des projets précis et visibles (par exemple une école, une route), avec un dispositif de suivi et de reporting régulier accessible aux souscripteurs.
Il faut proposer à la diaspora des incitations financières attractives. Il s’agit de trouver le juste équilibre entre le rabais patriotique et un minimum de rendement est essentiel. Si le taux proposé est trop bas par rapport au risque pays, même la fibre patriotique ne suffira pas (cf. le cas du Népal où un diaspora bond trop faiblement rémunéré a été massivement boudé).
Il faudra également faire en sorte que les émissions se fassent dans un cadre juridique respectant les conformités internationales. Un diaspora bond doit être simple à acheter pour un expatrié, sans que celui-ci craigne d’enfreindre les lois de son pays de résidence. D’où l’importance pour les États africains de s’enregistrer auprès des régulateurs des grands marchés où réside la diaspora (États-Unis, Europe notamment).
Il est bon pour les pays de prendre un engagement institutionnel envers la diaspora. En effet, les pays qui réussissent avec la diaspora ont généralement mis en place des institutions dédiées : Israël a des organismes spécifiques pour les Israel Bonds, l’Irlande et la Géorgie ont créé des ministères ou secrétariats d’État chargés de la diaspora, le Nigeria s’est doté en 2017 d’une commission de la diaspora.
Enfin, pour réussir l’opération, il faudra engager un marketing efficace et une communication ciblée. Un diaspora bond ne se vend pas tout seul. Il faut aller convaincre activement les membres de la diaspora, via des campagnes d’information et de promotion adaptées. Les canaux peuvent être : des événements spéciaux (tournées du ministre des Finances ou de l’Économie dans les communautés expatriées, webinaires d’investissement), des partenariats avec des associations diasporiques et les églises/mosquées (lieux de rassemblement de la communauté), la mobilisation de leaders d’opinion de la diaspora (hommes d’affaires, célébrités d’origine nationale) comme ambassadeurs du projet.

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