(Reportage) La longue agonie d’une fumeuse: une vie consumée à petit feu par la cigarette

Le week-end dernier, je décide de changer d’air en me rendant à Grand-Bassam, histoire de profiter de l’occasion pour m’entretenir avec une amie de longue date, au sujet du tabagisme.

Le temps de passer un coup de fil à mon amie AC que je suis en route pour la cité balnéaire. Sur la route, par l’ancienne voie qui mène à Grand-Bassam, je ne m’ennuie pas dans le véhicule de transport en commun que j’ai emprunté. Le paysage est magnifique, avec les nombreux cocotiers qui semblent avoir formé une haie d’honneur. En toile de fond, l’océan se laisse admirer dans toute son immensité et la brise de mer survolant la plage ne manque pas de caresser le visage des passagers. En tout cas, en route pour la première capitale de la Côte d’Ivoire, on est séduit par les bâtisses et autres appartements sortis de terre et par les belles œuvres d’art des artisans massés le long des voies.

Le temps de réaliser la rapidité avec laquelle l’urbanisation s’est faite dans cette zone que je suis déjà à Grand-Bassam.
Mon hôte est heureuse de me revoir après toutes ces années. C’est que AC est une bonne amie depuis les années collège que j’avais perdue de vue. C’est donc à juste titre que les retrouvailles sont chaleureuses.

« Dans la vie on meurt de quelque chose… »

Pendant que je lui donne de mes nouvelles, pour sacrifier à la tradition, je suis surpris de la voir allumer une cigarette et tirer instinctivement des bouffées. Moi qui voulais changer d’air en venant à Grand-Bassam, me voilà pris dans le piège d’une fumée toxique, exposé à mon corps défendant au tabagisme.
« Je ne supporte pas la cigarette, chère amie; encore que c’est dangereux pour la santé », ai-je protesté calmement. Paradoxalement, AC est restée de marbre, se contentant d’esquisser un sourire mesquin.
Réalisant finalement mon indignation, AC se lâcha: « Voyons, Sylvain, tu ne vas pas en faire des tonnes pour si peu! Dans la vie, on meurt de quelque chose ».
Enchainant cigarette sur cigarette, AC me fait part de son addiction pour le tabac. Pour cette dame d’une quarantaine d’années, tout a commencé dans les années collège. Appartenant à un groupe d’amies dénommé « les Spice Girls » qui se voulaient « branchées », AC a fumé la cigarette par mimétisme. Au début, a-t-elle expliqué, c’était juste pour impressionner. Et au fur et à mesure, elle a pris goût, surtout lors de leurs multiples virées nocturnes en boîtes de nuit. Parfois, « Les Spices Girls » pouvaient se partager la même cigarette; une solidarité toxique, qui avait fini par les enfermer dans le cycle infernal du tabagisme. A cet instant, je ne pus m’empêcher de penser à la chanson « Prends mon ‘cra’, tu es mon cendrier » de l’artiste zouglou ivoirien Mano Lélé, qui traduit une réalité dramatique entre fumeurs, prêts à s’agripper sur un mégot de cigarette appelé dans le jargon « cra ».

Des décès en hausse mais un appétit du tabac qui ne s’estompe pas

Hélas, comme mon amie AC, ce sont des milliers de personnes qui sont victimes des effets nocifs du tabagisme, pouvant entraîner des infections pulmonaires, des maladies respiratoires et neurologiques, des troubles cardiovasculaires, les cancers, voire la mort. D’ailleurs, selon les chiffres du Ministère de la Santé, de l’hygiène Publique et de la Couverture Maladie Universelle de la Côte d’Ivoire, on enregistre malheureusement chaque année, plus de 5 mille décès liés au tabagisme, avec 90% de cas de cancers du poumon directement provoqués par la consommation de tabac.

C’est dire que, dans la plupart des cas, le salaire du tabagisme, c’est le cancer. Fumer, c’est se suicider par bouffées; et qui sème la nicotine, récolte la guillotine.

En Côte d’Ivoire, en dépit des efforts du Ministère en charge de la Santé et du soutien de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), ayant permis de réduire significativement la prévalence du tabagisme au sein de la population générale (actuellement de plus de 8%), la situation reste préoccupante, voire alarmante. Il ne peut en être autrement, car c’est un réel problème de santé publique, qui revient cher à l’Etat, contraint de décaisser 28 milliards de francs CFA annuellement pour la prise en charge des patients. Même la loi de juillet 2019 pour renforcer la lutte contre le tabagisme, appuyée par le décret d’octobre 2012 portant interdiction de fumer dans les lieux publics et les transports en commun, restent insuffisants pour pouvoir contrer réellement les effets néfastes du tabac et ses produits dérivés.

A la réalité, il existe une hypocrisie ambiante, qui ne dit pas son nom. Car, comment comprendre que sur les paquets de cigarettes, extrêmement dangereux pour la santé, il soit marqué, de manière cynique : « Abus dangereux pour la santé »? Abus de langage pour nous enfumer davantage.
Si tant il est vrai que la cigarette représente un réel danger pour la santé, eu égard à ses composantes toxiques, pourquoi veut-on faire croire que c’est le fait d’en abuser qui pose problème ? Pourquoi ne pas interdire tout simplement la cigarette, qui ne cesse de semer mort et désolation au sein des populations depuis des lustres?

Disons-le tout net, l’Etat se retrouve piégé entre le marteau et l’enclume; la pression des firmes et multinationales de l’industrie du tabac et des produits dérivés (cigarettes classiques, cigarettes électroniques, cigares, pipes, chichas etc.), juste préoccupées à faire des profits colossaux et la nécessité de prendre en charge médicalement les victimes du tabagisme, qui se comptent par milliers.

Dans ce jeu de poker menteur qui ne dit pas son nom, on célébrera à grands renforts de publicité, comme chaque année, la journée mondiale de lutte contre le tabagisme, le 31 mai. On se désolera du décompte macabre lié au tabagisme, en condamnant avec la dernière énergie les effets dévastateurs du tabac, qui abat les populations. En attendant la prochaine célébration de la lutte contre ce grave problème de santé publique, le sixième doigt (la cigarette) continuera à cracher du feu et à expédier six pieds sous terre, des milliers de fumeurs, qui meurent d’envie de s’empoisonner. Malheureusement, les non-fumeurs subissent les bouffées toxiques des fumeurs, qu’ils respirent à leur corps défendant, à pleins poumons; exposés qu’ils sont aux conséquences liées au tabagisme passif.

C’était ce que je subissais face à mon amie AC, qui enchaînait les cigarettes, de manière désinvolte, tout au long de notre entretien.

Au moment où je m’y attendais le moins, une toux rauque déchira le silence; une toux forte qui secouait AC, se tenant la poitrine. Visiblement, elle avait mal et se tordait de douleur. Après, ce fut l’accalmie. L’inquiétude se lit aussitôt sur le visage de mon amie, qui m’informa que depuis quelques semaines, cette violente toux ne la lâchait pas. Avant de prendre congé d’elle, je lui conseillai d’aller le plus rapidement possible, consulter un spécialiste et faire des examens médicaux pour voir de quoi elle souffrait exactement. Je lui remis un contact que j’avais, celui du Professeur de Pneumophtisiologie (PPH), Pr Méliane N’dhatz Sanogo, actuelle Directrice Générale de l’INFAS.

Sur le chemin du retour pour Abidjan, j’étais plongé dans mes pensées, attristé par le sort de mon amie AC. Je n’étais pas dupe. Après avoir passé plusieurs années à fumer avec insouciance des paquets de cigarettes, AC serait-elle sur le point de payer maintenant le prix fort? Le volcan de la maladie était-il en éruption ? En tout cas, je redoutais le cancer de poumons que seule une consultation médicale pourrait confirmer ou infirmer. Et si c’était trop tard pour ma pauvre amie AC ? Et si je me faisais inutilement du mauvais sang?

Quelques jours plus tard, le coup de fil de mon amie m’assomma. C’était confirmé, elle avait un cancer des poumons. Elle était condamnée. Son cancer était en phase terminale.

Légende photo : onze minutes de vie perdues pour une cigarette brûlée. Ça suffit ! (Ph : DR)

SD à Abidjan
sdebailly@yahoo.fr

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