Nouveau décor et vieilles recettes: A Nairobi « Macron out of Africa »

Leslie Varenne –

À Nairobi, une fois de plus, Emmanuel Macron a voulu innover : nouveau nom, nouveau format, nouveau décor. Mais derrière les slogans, le sommet Africa Forward a surtout donné l’impression d’un changement dans la continuité : mêmes effets d’annonce, mêmes séquences gênantes et même difficulté à masquer l’érosion de l’influence française sur le continent.

Le sommet de la dernière chance

C’était le premier véritable sommet Afrique-France d’Emmanuel Macron, puisqu’à Montpellier, en 2021, aucun chef d’État africain n’avait été invité. C’était aussi le dernier. Africa Forward était donc un grand rendez-vous en forme de bilan des neuf années de sa politique africaine.

Toujours en quête d’innovation, un sommet Afrique-France se tenait pour la première fois dans un pays anglophone afin d’afficher une rupture, une de plus. C’était aussi un choix contraint : il s’agissait d’éviter que cette grand-messe ne se transforme en procès de la politique française en Afrique. En outre, même parmi les chefs d’État réputés proches de Paris, peu auraient été enclins à accueillir l’événement.
Une photo de famille en format réduit

Pour réussir ce sommet de la dernière chance, le nombre de chefs d’État présents était crucial. Pendant des semaines, les organisateurs ont annoncé « plus de 30 », voire « 35 chefs d’État et de gouvernement africains ». Au final, le casting a tourné au camouflet. Sans compter Emmanuel Macron et William Ruto, les deux présidents hôtes, seuls seize chefs d’État africains étaient présents à Nairobi, selon notre décompte. Même en ajoutant les chefs de gouvernement ou les ministres des Affaires étrangères, le total atteint péniblement vingt-trois.

Pour mémoire, lors du dernier sommet Afrique-France à Bamako en 2017, trente-trois chefs d’État africains avaient fait le déplacement. Au dernier sommet Chine-Afrique, ils étaient cinquante, soit presque un carton plein. À Sotchi, en 2019, la Russie en avait réuni quarante ; dix-sept seulement à Saint-Pétersbourg en 2023, mais la guerre en Ukraine était passée par là.

Plus fâcheux encore : malgré le choix d’un pays anglophone, peu de dirigeants de cette zone ont fait le déplacement. Une grande absente : l’Afrique du Sud, qui n’avait aucune raison de faire un geste envers Paris après avoir vu son invitation au G7 d’Évian annulée sous pression de Donald Trump.

Les absents et les furtifs

Autre déconvenue majeure, l’Inde et l’Allemagne, pourtant invitées afin de donner au sommet une dimension plus « globale » pour sortir du face-à-face inconfortable entre Paris et l’Afrique, ont ignoré Africa Forward. New Delhi privilégie ses propres formats africains et évite d’apparaître comme partenaire secondaire d’une initiative française. Quant à Berlin, fidèle à sa prudence dès qu’il s’agit des aventures africaines de Paris, elle s’est bien gardée de venir partager une photo de famille politiquement risquée.

Plus révélateur encore : plusieurs Présidents présents à Nairobi ont traité Africa Forward comme une simple escale diplomatique. Félix Tshisekedi, Brice Oligui Nguema ou encore Faure Gnassingbé et Francisco Chapo du Mozambique ont effectué un aller-retour express avec Kampala pour assister à la septième investiture de l’Ougandais Yoweri Museveni, organisée le même jour. Dix chefs d’État africains étaient présents à cette cérémonie. À certains égards, Africa Forward a ainsi donné l’impression d’un sommet glissé entre deux obligations protocolaires plutôt que d’un rendez-vous diplomatique incontournable.

Malgré ces chiffres, une grande partie des médias a continué à reprendre les éléments de langage officiels sur les « 35 chefs d’État et de gouvernement » présents à Africa Forward. Pour autant, personne n’est dupe, les chancelleries des alliés comme celles des adversaires ont inévitablement scruté ce sommet à la loupe et fait les bons comptes. En lieu et place de rénover la relation, cet événement est surtout venu confirmer l’affaiblissement de la France sur le continent. Cruel.

« Je suis hyper fier de mon bilan »

Cela n’a pas empêché Emmanuel Macron lors de son entretien avec France 24, RFI et TV5 Monde de déclarer : « Je suis hyper fier de mon bilan (…) Je n’ai pas de regret. (…) C’est une vraie révolution. On a bousculé les choses dans toutes les dimensions du jeu. »

Et pour illustrer cette « révolution », Emmanuel Macron a cité, dans l’ordre, la restitution d’œuvres d’art, la construction de 500 infrastructures sportives et la co-production de vaccins. Le plus frappant est peut-être qu’il semble lui-même ne pas mesurer à quel point ce bilan paraît dérisoire au regard des ambitions affichées depuis 2017 et des revers accumulés.

Le président français a également mis en avant les « 23 milliards » annoncés à Nairobi. En réalité, il s’agit essentiellement de promesses d’investissements privés et d’engagements financiers dont personne ne pourra réellement mesurer l’effectivité. En effet, ce sommet était précisément placé sous le signe de l’économie et du business. Depuis le début de son premier quinquennat, Emmanuel Macron a multiplié les annonces d’investissements, les forums économiques et les déclarations sur les partenariats « gagnant-gagnant », avec des résultats difficiles à vérifier sur le terrain. À l’Ouest donc, rien de nouveau.

Le Président du show permanent

Fidèle à lui-même dans ce type de grand rendez-vous, Emmanuel Macron s’est beaucoup mis en scène, au risque de transformer un sommet diplomatique en show présidentiel. Emmanuel en footing avec la star du marathon Eliud Kipchoge, Emmanuel en cuisine, Emmanuel esquissant quelques pas de danse avec des Kényanes…

Mais la séquence qui a le plus marqué les esprits fut celle où, agacé par le bruit dans la salle, le président français a brusquement bondi sur l’estrade en lançant un tonitruant « Hey hey hey guys » avant d’annoncer qu’il venait « rétablir l’ordre ». Une scène massivement relayée sur les réseaux sociaux où, une quasi-unanimité a dénoncé le retour du vieux réflexe colonial. Après avoir déjà largement enflammé la toile francophone au fil de ses mandats, Emmanuel Macron a cette fois réussi l’exploit de provoquer l’agacement dans les sphères anglophones. Il faut reconnaître qu’à ce niveau-là, c’est presque un art. Et bien entendu, les comparaisons avec le célèbre épisode de la climatisation à Ouagadougou en 2017 ont ressurgi. Tout changer pour que rien ne change.

Le retour du procès sahélien

Emmanuel Macron a aussi renoué avec son obsession sahélienne. Lors de ses interventions au sommet comme dans son entretien accordé à France 24, RFI et TV5 Monde, il a lancé ses banderilles en direction des pays de l’AES. Une nouvelle fois, il a dénoncé « l’ingratitude » des juntes sahéliennes, laissant transparaître un ressentiment intact. « J’en veux beaucoup à ces dirigeants », a-t-il déclaré, les accusant notamment de ne « pas vouloir combattre le terrorisme », ce qui est pour le moins audacieux au regard de la situation sécuritaire actuelle. Il a également regretté que ces trois pays aient décidé de « se mettre en dehors du club », sans jamais préciser de quel club il parlait exactement.

Malgré les retraits militaires, les ruptures diplomatiques et l’effondrement de l’influence française au Sahel, Emmanuel Macron continue de raconter la même histoire : celle d’une France généreuse injustement rejetée par des dirigeants ingrats manipulés par la Russie. Il réitère également le reproche selon lequel les pays sahéliens auraient oublié de remercier la France pour ses interventions militaires.

Le problème est sans doute là. Après neuf années de crises africaines, Emmanuel Macron continue de croire qu’il a profondément transformé la relation entre Paris et le continent, tout en refusant toujours d’entendre ce qu’une partie des opinions exprime depuis des années. Lorsque le président français affirme n’être« jamais en désaccord avec les peuples », il leur explique en réalité qu’ils pensent mal ! Derrière les discours sur le partenariat « d’égal à égal », Paris continue ainsi de parler à l’Afrique comme un professeur déçu corrigeant des élèves indisciplinés.

À Nairobi, Emmanuel Macron voulait tourner la page ; il a surtout continué à écrire le même chapitre.

Avec Mondafrique

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