En Côte d’Ivoire, le Conseil des ministres du mercredi 15 avril a adopté une ordonnance portant création, organisation et fonctionnement du Fonds souverain stratégique pour le développement de la Côte d’Ivoire (FSD-CI). Le dispositif inclut un projet de loi de ratification et un décret d’application. Dans cette interview, le professeur PRAO YAO SÉRAPHIN répond aux questions des journalistes ivoiriens sur la création de ce fonds et les potentiels risques associés.
Pouvez-vous nous donner la définition d’un fonds souverain ?
Un fonds souverain (ou sovereign wealth fund) est un fonds d’investissement public, un fonds de placement financier détenu et contrôlé par un État. Contrairement aux fonds privés, il gère l’épargne nationale et les excédents financiers du pays pour atteindre des objectifs macroéconomiques à long terme. Le fonds souverain investit à long terme dans des actifs variés (actions, obligations, immobilier) pour diversifier l’économie et préparer l’avenir. Contrairement aux réserves de change classiques, les fonds souverains visent des rendements élevés en investissant dans des actifs variés (actions, obligations, immobilier, infrastructures) partout dans le monde.
En définitive, la création d’un fonds souverain est un acte stratégique par lequel un État décide de placer ses excédents financiers (issus des ressources naturelles ou du commerce) dans un véhicule d’investissement à long terme. Ces fonds visent à stabiliser l’économie face aux chocs, à épargner pour les générations futures ou à financer des projets de développement stratégiques.
Pouvez-vous nous donner les raisons de la création de ce fonds souverain ?
Vous savez que la Côte d’Ivoire devient un pays avec un sous-sol riche, et ses découvertes d’hydrocarbures invitent à penser non seulement sa gestion mais également aux générations futures. Le sous-sol de la Côte d’Ivoire, en pleine valorisation, contribue à environ 4,5 % du PIB grâce à l’or (58 tonnes en 2024), au manganèse, au nickel, et surtout à l’émergence d’hydrocarbures (gisements Baleine et Calao). Cette richesse minière et pétrolière en essor, générant des centaines de milliards de FCFA, transforme le pays en un pôle énergétique majeur en Afrique de l’Ouest.
En effet, avec des découvertes majeures comme le champ Baleine, la Côte d’Ivoire vise une production de plus de 200 000 barils de pétrole par jour à l’horizon 2027, s’affirmant comme un exportateur net. Le champ Baleine est estimé à 2,5 milliards de barils de brut. La production d’or a plus que doublé en dix ans, passant à 58 tonnes en 2024. Le secteur, avec des sites comme la mine d’Ity, génère des recettes fiscales importantes (plus de 94 milliards FCFA en 2019). Le pays exploite également du manganèse (production multipliée par 30), du nickel, de la bauxite, du diamant, et prospecte du lithium et du coltan.
Quels sont les objectifs assignés par le gouvernement ivoirien à la création de ce fonds souverain ?
Selon Amadou Coulibaly, porte-parole du gouvernement, la création du FSD-CI s’inscrit dans la continuité des réformes engagées depuis 2012 pour structurer un pôle financier public. Ce dispositif s’appuie notamment sur la Caisse des dépôts et consignations de Côte d’Ivoire, le Fonds de garantie pour les PME et les caisses de retraite réformées.
Le nouveau Fonds vient compléter cet ensemble afin de renforcer les capacités de financement de l’économie et de soutenir la mobilisation de ressources adaptées aux besoins d’investissement. Cette intégration traduit une évolution du rôle de l’État dans l’allocation des ressources et dans l’accompagnement des projets d’infrastructures. Elle vise à structurer l’intervention financière sur des horizons de moyen et long terme.
Le FSD-CI est une personne morale chargée de la gestion et de la valorisation des actifs de l’État, ainsi que du financement et de la structuration de projets d’infrastructures et d’investissements liés à la transformation de l’économie. Le Fonds est créé pour répondre à trois objectifs : financer les infrastructures stratégiques et prioritaires de la Côte d’Ivoire ; assurer la stabilisation économique face aux chocs exogènes liés à un environnement international aléatoire ; constituer une épargne publique de long terme.
À quoi servent les fonds souverains et quels sont leurs types ?
Les fonds souverains sont devenus des acteurs majeurs de la finance internationale, si l’on en juge notamment par leur encours total sous gestion, estimé en 2017 à 9,4 trillions de dollars. En 2025, les fonds souverains du Golfe contrôlaient collectivement plus de 5 350 milliards de dollars, soit près de 40 % des actifs sous gestion (AUM) des fonds souverains dans le monde, estimés à 13 000 milliards de dollars. Leur essor rapide au cours des 20 dernières années a été favorisé par la hausse des prix des matières premières et celle des excédents des balances des paiements de certains pays, notamment émergents.
On distingue généralement trois types de fonds souverains :
- Les fonds de stabilisation, destinés à faire face aux chocs macroéconomiques ;
- Les fonds d’épargne, orientés vers les générations futures ;
- Les fonds de développement, axés sur l’investissement domestique.
Quels sont les 10 premiers fonds souverains dans le monde et leurs zones d’investissement ?
Le premier est le Government Pension Fund Global (Norvège) avec plus de 2 000 milliards de dollars. Le deuxième est le SAFE Investment Company (Chine) avec 1 690 milliards de dollars, le troisième est le China Investment Corporation (CIC) avec 1 570 milliards de dollars. Viennent ensuite Abu Dhabi Investment Authority (ADIA), Public Investment Fund (Arabie Saoudite), Kuwait Investment Authority (KIA), Danantara Investment Authority, GIC Private Limited (Singapour), HKMA Investment Portfolio (Hong Kong) et Qatar Investment Authority (QIA).
Concernant les zones d’investissement, l’Amérique du Nord reste dominante, suivie de l’Europe, de l’Asie et des marchés émergents.
La création du FSD-CI est-elle une innovation majeure ? Quels sont ses mécanismes de financement ?
Oui, la création du fonds est une innovation majeure dans le financement des infrastructures et la gestion des ressources financières du pays. Le financement repose sur les ressources extractives et les actifs publics, notamment une part des revenus issus de l’exploitation minière et énergétique, ainsi que le transfert d’actifs publics.
Quels sont les risques associés à la création du FSD-CI ?
Malgré les mécanismes de gouvernance prévus, plusieurs risques existent :
- Le manque de transparence dans les nominations ;
- Une mauvaise discipline budgétaire ;
- Une utilisation non optimale des ressources ;
- Le non-respect des règles économiques comme la règle de Hotelling ;
- Une mauvaise allocation des actifs.
Quelles sont les bonnes pratiques à imiter ?
Les modèles de la Norvège (GPFG) et du Botswana (Pula Fund) offrent des exemples pertinents en matière de gouvernance, de transparence et de gestion prudente.
Mot de fin ?
La création du fonds souverain est une avancée majeure pour la Côte d’Ivoire. Toutefois, son succès dépendra de l’adoption de bonnes pratiques internationales, notamment les Principes de Santiago, garants de transparence, de bonne gouvernance et de gestion rigoureuse.







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