Mali: Sadio éteint, sa lumière reste

Le ministre malien de la Défense et architecte de l’alliance avec la Russie — qui a contribué à détourner le pays de l’Occident pour le rapprocher de mercenaires — est décédé le 25 avril à l’âge de 47 ans.

L’explosion qui a détruit une grande partie de la résidence de Sadio Camara à Kati, la ville militaire située près de Bamako où il avait grandi, n’était pas la première tentative contre sa vie. Et, aux yeux de nombreux Maliens, elle n’était pas totalement inattendue. Le 25 avril, des jihadistes du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et des rebelles touaregs ont lancé une attaque coordonnée contre la capitale et plusieurs autres villes. Parmi leurs cibles figuraient les domiciles des principaux responsables de la junte. Pour le colonel Assimi Goïta, président du pays, l’attaque a été surmontée. Pour son ministre de la Défense et allié de longue date, le général Sadio Camara, elle s’est révélée fatale. Le magazine Jeune Afrique, habituellement prudent dans sa couverture de la politique sahélienne, a confirmé sa mort le lendemain matin.

Camara n’a jamais été le visage le plus visible du régime militaire malien. Ce rôle revenait à Goïta, le colonel au visage juvénile qui a pris le pouvoir à deux reprises en 2020 et 2021. Pourtant, peu doutaient de celui qui tirait réellement les ficelles en coulisses. Diplômé de l’École Militaire Interarmes de Koulikoro, la même institution qui a formé toute une génération de putschistes, Camara était l’homme de confiance de la junte, son intermédiaire avec la Russie et son opérateur le plus redoutable. Il incarnait le pari central du régime : qu’un contingent de mercenaires russes pouvait réussir là où les troupes françaises et les casques bleus de l’ONU avaient échoué.

Né à Kati en 1979, Camara était issu du cœur même de la caste militaire malienne. Son père était officier ; la caserne fut son terrain de jeu. Il intègre la Garde nationale, gravit les échelons et, en 2020, dirige le Prytanée militaire de Kati. Lorsque des soldats mutins arrêtent le président Ibrahim Boubacar Keïta en août de cette année-là, Camara n’est pas seulement présent : il est l’un des principaux organisateurs du coup d’État. Goïta, chef nominal, s’appuie largement sur lui. Lorsque le premier gouvernement de transition tente d’écarter les éléments les plus durs en mai 2021, Camara participe à l’orchestration du second coup d’État qui les ramène au pouvoir. Écarté brièvement du ministère de la Défense, il est rapidement rétabli dans ses fonctions. Dès lors, il devient incontournable.

Son œuvre majeure reste le pivot vers Moscou. Fin 2021, Camara multiplie les déplacements en Russie pour négocier l’accord qui permet l’arrivée des mercenaires du Wagner Group, ensuite rebaptisés Africa Corps, au Mali. Les forces françaises, frustrées par le refus de la junte de partager le renseignement ou de limiter les exactions, sont poussées vers la sortie. Les Russes prennent leur place. Camara défend ce choix avec franchise : selon lui, les partenaires occidentaux donnaient des leçons de droits humains tandis que les jihadistes progressaient ; les Russes, quels que soient leurs moyens, obtenaient des résultats. Des sanctions américaines suivent en 2023 ; il les arbore comme un insigne d’honneur. Début 2026, alors que Washington cherche à renouer le dialogue avec la junte, ces sanctions sont discrètement levées.

Le prix à payer est lourd. Les opérations de Wagner se distinguent par leur brutalité, même selon les standards du conflit malien. Des massacres à Moura et ailleurs sont largement attribués à des combattants russes opérant aux côtés des forces maliennes sous le commandement de Camara. Le ministre de la Défense ne nie pas cette collaboration ; il la justifie comme nécessaire. Pendant ce temps, la situation sécuritaire se dégrade. Les jihadistes étendent leur influence. L’économie, déjà fragilisée par les sanctions et les séquelles du COVID-19, s’enfonce davantage. Les luttes internes au sein de la junte s’intensifient. En août 2025, les tensions entre Camara et Goïta deviennent visibles, suivies de purges visant les officiers proches du ministre. Pourtant, en février 2026, un remaniement le ramène au premier plan. Il avait survécu à l’exil politique — mais pas aux jihadistes.

Camara n’était pas un idéologue. C’était un soldat convaincu, avec un pragmatisme austère, que la survie du Mali exigeait des alliances sans états d’âme. Peu loquace en public, il cultivait une image de discrétion inquiétante et était respecté pour sa discipline et son refus de s’enrichir. Sa fille a échoué à deux reprises au concours de l’académie militaire qu’il dirigeait ; il n’a jamais accepté d’en fausser les règles, même pour sa famille. Dans un pays où le clientélisme est monnaie courante, une telle intégrité était rare.

Sa mort rend à premiére vue, la junte plus vulnérable que jamais depuis sa prise de pouvoir. Le cercle rapproché de Goïta perd à la fois son exécutant le plus efficace et son principal relais avec Moscou. Les attaques du 25 avril ont mis en lumière la fragilité du régime. Le renseignement n’a pas pu/su prévenir…

Le pari de Camara — que la puissance de feu russe pourrait stabiliser le Mali là où l’Occident avait échoué — apparaît aujourd’hui plus incertain que jamais.

Pourtant, dans la mort comme dans la vie, il restera comme celui qui a transformé un pays ouest-africain en terrain d’expérimentation des rivalités entre grandes puissances.

L’homme fort de l’ombre n’est plus. Mais les ombres, elles, demeurent. Sa lumière éternelle.

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