Les Nouvelles aventures de Tienigbanani en Côte-d’Ivoire ! Leçons d’un conte de la modernité

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Une Tribune Internationale de Ernest de Saint-Sauveur FOUA

Journaliste, Ecrivain, Editeur,

Président d’Honneur de l’Association des Ecrivains Ivoiriens

Le dictionnaire Larousse définit le conte, comme un récit assez court d’aventures imaginaires. Sur cette base, on a forgé l’expression, très significative en elle-même, de conte à dormir debout ; laquelle se rapporte à un récit peu vraisemblable ou sans fondement. On a encore une autre expression du même tonneau de sens, celle de conte de fées ; par laquelle l’on indexe un récit merveilleux dans lequel interviennent les fées. Vous savez, ces êtres imaginaires représentés sous les traits de femmes que l’on dit douées d’un pouvoir surnaturel.

Attention : merveilleux, ici, n’est pas à saisir au sens de ce qui suscite l’admiration par sa beauté, ses qualités exceptionnelles. Non. Il faut entendre merveilleux, plutôt comme ce qui s’éloigne du cours naturel ou ordinaire des choses ; est surnaturel. Ou encore, qui implique l’intervention de moyens et d’êtres surnaturels dans une œuvre ; comme, par exemple, dans les films ou… les contes.

Pris à l’endroit comme à l’envers, le conte, on le voit, n’a que très peu, pour ne pas dire du tout, de rapports avec la réalité. On admet que les enfants, de par la fraîcheur et la malléabilité de leur psychisme, sont sensibles au merveilleux, pris dans son sens second. C’est pourquoi les enfants ont été, de tout temps, le public cible du conte. On admet encore que, toutes les sociétés, à travers les âges, se sont servis du conte pour éduquer les enfants, les gagner aux vertus du bien, de la positivité et des principes intégrateurs observés dans ces communautés.

La texture du conte, du fait qu’elle ressort des constructions ordinaires, a contribué, il est vrai, à asseoir la bonne fortune, si l’on peut dire, des expressions susmentionnées, de conte à dormir debout ou de conte de fées, plus singulièrement ; et plus généralement, du conte lui-même, en tant que genre narratif. En effet, le conte se démarque des canons et canaux de réalités physiques, psychiques et psychologiques connus et admis : il mêle, autant dans les interactions verbales que sociales, les hommes et les animaux, les êtres et les choses. Il donne vie, sensibilité et intelligence, à toute chose, tout être. Ensuite, le conte se laisse toujours « géolocalisé » dans un espace rural (le village, la brousse) ; et pas dans la ville, la cité. D’une part. Et d’autre part, il se laisse décliner dans un passé lointain, très lointain et indéterminé ; jamais dans la contemporanéité : « Il était une fois, il y a très longtemps, dans un village reculé de la forêt… », fait le conteur en introduction à son récit. . Enfin, le conte se plie à être décliné sous les éclats (décadents, anciens et passés) d’un royaume ; et pas sous les élans et lambris de nos Républiques modernes. Et puis, tout dernier détail qui n’est pas sans importance ni signification, le conteur conclut ainsi son récit : « C’était là, mon mensonge du soir ! »

Mensonge absolu, le conte ? Les enfants, seuls destinataires du conte ? Prenons, sur ces questions, l’avis d’un maître du genre, le Très Honorable Amadou Hampâté Ba, tel qu’il l’expose en exorde de son célèbre récit Kaïdara, aujourd’hui mis au rang des Classiques : « Conte, conté, à conter… Es-tu véridique ? Pour les bambins qui s’ébattent au clair de lune, mon conte est une histoire fantastique. Pour les fileuses de coton pendant les longues nuits de la saison froide, mon récit est un passe-temps délectable. Pour les mentons velus et les talons rugueux, c’est une véritable révélation. Je suis donc à la fois futile, utile et instructeur… »

De tout ce qui précède – et que je n’ai pas évoqué gratuitement, vous le pensez bien –, l’on en est arrivé à se dire que le conte n’est plus d’époque ; qu’il n’est plus d’actualité, ne peut plus nous instruire, nous édifier en rien. Nous, les peuples d’aujourd’hui, investis jusqu’à la moelle des sucs de la rationalité, et qui n’avons désormais que faire du merveilleux qui dote les animaux, les arbres, les montagnes et les eaux de paroles et de gestes, crée la fantasmagorie et la fantaisie dans les formes, les rêves et les sentiments.

Vous êtes, amis lecteurs, de ces gens de la modernité, du pragmatisme et de la raison, qu’aucun conte ne peut plus émouvoir, ni instruire en aucune façon ? Les contes appartiennent au registre des instruments pédagogiques, d’élévation à la connaissance et à la sagesse des sociétés anciennes et passées, à l’usage des jouvenceaux, croyez-vous ? Alors, écoutez ce conte que m’a soufflé le vent, il y a peu. Si vous êtes bien installés

, en cercle sur des nattes de préférence, pour favoriser l’ambiance d’échange et d’interaction, on peut y aller. Un détail protocolaire, pour commencer : chez nous, au pays gouro, le récitant introduit ainsi : « Talalé ! » Le public répond : « Aman talalé !» Cette interpellation reviendra, à intervalles réguliers, dans le cours du récit. A la fin, le conteur conclut : « An lé fiin ! » Et l’assistance lui répond : « Yé guié ! » On joue le jeu ? Ok, si vous êtes prêts, on y va !

Talalé !
Aman talalé !
« Il était une fois, il n’y a pas très longtemps, un pays de l’ouest africain dont les pieds baignaient dans la mer. Il avait, par le passé, été dirigé par un Vieux Sage (ou VS) qui en avait consolidé les assises en l’ouvrant au monde ; aussi l’appelait-on le pays de l’hospitalité. C’était un pays où la paix n’était pas un vain mot, mais un comportement présidant à une heureuse cohabitation entre les filles et fils du cru et les étrangers qu’ils avaient accueillis, les bras grandement ouverts. Conséquemment, certains le nommaient encore le Pays de la paix, quand d’autres disaient : le pays de la vraie fraternité.

Le pays connaissait, de temps à autre, des remous, principalement sous la poussée coléreuse des « citoyens autochtones » ; lesquels n’appréciaient que très modérément de devoir partager leur citoyenneté avec les « allogènes », adoubés et protégés du Vieux Sage. Néanmoins, en s’appuyant sur la synergie, l’alchimie, qu’il avait su opérer des forces endogènes ou autochtones et des forces allogènes ou étrangères, VS avait amené son pays aux portes du développement, de la prospérité. Et ces heureuses perspectives, ces acquis bienfaisants ne demandaient plus qu’à être consolidés, ancrés dans la durabilité ; comme les pays occidentaux en offraient le plaisant visage.

Mais, sous la force d’un décret divin, les jours terrestres de VS arrivèrent à terme. S’engagea alors une féroce bataille entre ces héritiers – enfin, ceux qui s’en donnaient le statut – et ceux qui lorgnaient de longue date son héritage. Les héritiers putatifs s’abimèrent dans la division, se mangèrent, comme l’on dit aux pays des hospitaliers, le nez ; au lieu de s’entendre pour conforter l’héritage et garder leur nation dans la trajectoire ascensionnelle que VS lui avait tracée. Alors, cette mésintelligence ouvrit, comme dans la fable d’Ali Boron, une occasion inespérée dont se saisit prestement et habilement un larron convoiteur. Sans faire dans le détail, l’homme coupa des têtes, sur sa droite et sur sa gauche, devant lui et derrière lui, pour s’imposer et s’établir. A l’heure même où il était hissé sur le pavois de la régence et sacré maître du pays, ses hommes enterraient encore des prétendus adversaires, des Nordistes majoritairement, dans un charnier hâtivement creusé au sein d’un bois jouxtant la prison civile.

Sa régence s’emmanchait donc cahoteusement, calamiteusement. Mais le nouveau maître du pays de la paix menait sa barque, sans s’embarrasser outre mesure. Il était bien aise d’être encensé et idolâtré par ses partisans, aux yeux de qui il représentait « le Mâle », au sens machiste du garçon intrépide, fort et audacieux. Par contre, il était détesté et raillé de ses opposants qui l’avaient affublé du sobriquet de boulanger. Pour ces derniers, jamais, au pays de l’hospitalité, dirigeant ne maniait autant que lui l’art de rouler son monde dans la farine ; disant une chose, le matin et la révoquant, le soir venu. Ses inconditionnels se recrutaient, essentiellement, au sein du groupe des « citoyens autochtones » ; ceux-là même qui, depuis toujours, menaient une fronde sourde contre VS, le tenant pour un « traître » qui avait vendu la patrie aux « citoyens allogènes » et aux Blancs du pays de Gaulle.

Se disant socialiste et appelé, lui et ses amis du Front Pour l’Intégralité autochtone, à refonder la nation, le « Mâle » n’avait en réalité de cesse que de débarrasser le Pays de l’hospitalité de l’autre fraction de ses nationaux, ceux dits « citoyens allogènes », usurpateurs, selon eux, de la nationalité hospitalière. Il s’engagea alors dans une politique d’épuration identitaire, dont les Nordistes firent les frais. Son administration nommait ainsi, en les amalgamant dans un même dessein d’usurpation et de forfaiture, les « Hospitaliers » originaires du nord du pays et les allogènes issus des contrées frontalières alignées le long du septentrion hospitalier. Tracas administratifs, dépossessions, expulsions, assassinats : lesdits Nordistes vivaient, au vrai, une galère sombre, infinie. Cette politique d’épuration identitaire, on doit à la vérité de dire que le « Mâle » l’avait piquée au Fils de l’Eau, nommé encore Le Sphinx. Ce dernier, issu de la formation politique dont le symbole était le Bélier, avait occupé le trône, à la mort de VS, durant une courte période, avant qu’un coup de force mené par un Général sans épaisseur psychologique, ne le boute hors du pouvoir. Mais le chef du Front Pour l’Intégralité autochtone était allé plus loin que le Sphinx : il avait scellé dans le marbre de la Constitution la politique de discrimination dite de l’Intégralité autochtone.

Vivre un enfer perpétuel, dans leur propre pays ? Les Nordistes nationaux nageaient dans la détresse. Certes, ils s’étaient regroupés au sein d’une organisation dite de la Case ; mais celle-ci était impuissante à les rétablir dans leurs droits politiques et citoyens. Ils en étaient ainsi réduits à subir, dans les pleurs et les larmes, le joug rude et mortifère du Mâle et de ses impitoyables escadrons de la mort et autres patriotes vénéneux.

Talalé !
Aman talalé !
Les Nordistes nationaux semblaient sans recours ni secours. Mais, parce qu’aucune détresse humaine ne reste sans connaître une trêve, il se leva, en leur sein, un jeune homme qui se détermina à mettre fin aux souffrances des siens et à les rétablir dans leur dignité de fiers « Hospitaliers ». Tiéni G., c’était son nom. Mais on l’appelait encore « Beau… go… tas ». Une de ses condisciples d’université, amoureuse de lui, s’était ainsi extasiée, un jour, devant une amie : « Ma copine, je ne te dis pas ! Le gars-là est beau gosse, tas comme ça ! » Traduction : « Il est joli garçon, tout plein ! » Sur le campus, la fille reçut le surnom de « Beau… go… tas » ; le garçon, objet de sa flamme, itou.

Leader d’un mouvement estudiantin qui, par ses mouvements d’humeur et revendications hurlées, occasionnait des nuits blanches au gouvernement, Tiéni G. avait, lui-même, été, à plusieurs reprises, victime d’entraves et de déni de nationalité par la soldatesque du « Mâle ». Sa vie menacée, il s’exila dans le domaine voisin des « Hommes preux ». Là, il se rapprocha d’un groupe des soldats déserteurs ; nordistes, comme lui et qui, eux aussi, avaient dû fuir le quadrilatère hospitalier devenu inhospitalier, pour ne pas finir dans de sinistres fosses communes.

Au pays des hommes preux, Tiéni G. et ses amis exilés restaient amers. Les nouvelles qui leur parvenaient de la mère patrie, n’étaient pas bonnes : « Le Mâle » s’était maintenant tout à fait glissé dans le costume sombre de dictateur, et les Nordistes souffraient le martyre, dans leur âme et dans leur chair, sous son joug féroce de discrimination et d’exclusion. Les exilés se raffermirent, à ces tristes échos, dans l’idée de retourner un jour au pays, pour bouter hors du pouvoir le « Boulanger », et libérer la terre du Vieux Sage des démons de la division et de la haine. Ce dessein des Nordistes exilés parvint bien aux oreilles du maître du « Pays de l’hospitalité » ; mais, vautré dans les luxures et les corruptions du pouvoir, il balaya cette menace du revers de la main, arguant que son armée avait une puissance de feu capable de pulvériser cent mille légions de comploteurs. Et que ce n’était pas une poignée de renégats que, du reste, ses espions suivaient à la trace, dans leurs moindres mouvements, leurs sorties en boîte de nuit et en ville, dans la capitale du « Pays des Hommes preux », qui lui ôterait le sommeil.

Mais l’homme, à l’évidence, n’avait pas lu Zakwato, long pleur lyrique dans lequel le poète Azo Vauguy met en scène ce conducteur de peuple qui s’était juré de veiller sur les siens, même au prix du sommeil. Mais il cèderait aux charmes de Morphée, offrant aux assaillants la voie pour massacrer les siens. Revenu à lui, Zakwato, ravagé par le chagrin, va s’arracher les paupières pour ne plus faillir, mais garder un état de veille permanent. En vertu de quoi le « Mâle » verra sa régence brutalement ébranlée, la nuit d’un 19 septembre d’horreur, par une rébellion déterminée, venue du « Pays des hommes preux ». L’abasourdissement était total, au « Pays de l’hospitalité » et en dehors. On s’interrogeait encore sur l’identité des assaillants et sur leurs mobiles, quand, d’une voix franche et d’un pas sûr, Tiéni G. se détacha des rangs coléreux des exilés, s’avança en tête de file et revendiqua la rébellion. Il écrirait même, dans la foulée, un livre pour éclairer l’opinion sur sa colère et celle de ses hommes.

Ce n’était pas une colère égoïste, singulière ; c’était une colère altruiste, plurielle. D’aucuns, parmi les plus sensibles et éveillés à l’humanisme, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, y virent même un cri. De détresse, de désespoir. C’était donc la colère ou le cri de tout un peuple, frustré d’être frappé d’apatridie et d’illégitimité, sur les terres même de ses aïeuls : le peuple du Nord. C’est pourquoi, principalement ce peuple nordiste, accueillit-il cette rébellion avec des hourras et s’offrit-il à héberger les insurgés, dans ses vastes zones du Centre, du Nord et de l’Ouest, quand ceux-ci, ayant échoué à évincer le Mâle de la capitale, durent se replier dans l’hinterland.

Ce repli en des zones qui ne leur étaient point hostiles, fut une stratégie salutaire, pour les rebelles. Cela leur permit même d’équilibrer d’une certaine façon un rapport de force ou plutôt de belligérance, que la communauté des Sociétés civilisées du monde prit en compte, pour, dans un premier temps, obtenir un cessez-le-feu puis, dans un second temps, amener le Mâle, qui ne régentait plus que la partie sud du pays, à cogérer le territoire hospitalier avec les rebelles… le temps d’établir un climat de sérénité et de réconciliation, qui favoriserait des élections libres, inclusives et transparentes, à la satisfaction de tous.

Talalé !
Aman talalé !
Faut-il le dire, l’action de Tiéni G et ses hommes avait rendu aux gens de la Case, leur liberté : liberté de parole, de mouvement et d’expression. Cela leur avait encore rendu leur dignité et leurs droits, les avait rétablis dans leur pleine autochtonie. Ils allaient et venaient, de jour comme de nuit, la sérénité retrouvée, le cœur et les lèvres chargés d’hommages, de gratitude et de reconnaissance pour leur sauveur, leur rédempteur : Tiéni G. Eux et leur Brave, ne juraient plus que par ce jeune homme téméraire.

La cogestion du territoire hospitalier, entre le Mâle et Tiéni G., ne fut pas un long fleuve tranquille. Il y eut parfois des moments de tensions et de fureurs martiales où, comme engagés dans un bras de fer, les deux régents se jaugeaient virilement. Une paix fourrée, incontestablement, raidissait les rapports citoyens, au Pays de l’Hospitalité, les partisans de ces deux « cerveaux » se mettant au diapason de leurs leaders. Mais, au bout du compte, l’équilibre plusieurs fois menacé, ne se rompit pas ; la communauté des Nations civilisées restant vigilante à ce que le Rubicon ne fût pas franchi, au Sud comme au Nord. En sorte que, même si, à plusieurs reprises, il avait rusé à se cramponner au fauteuil présidentiel sans aucune légitimité électorale, le « Mâle » avait enfin consenti à aller aux élections, presque dix ans après l’électrochoc de la rébellion.

L’homme n’avait aucun doute qu’il étalerait ses adversaires, quels qu’ils soient et de quelque bord qu’ils vinssent. Sûr, il rempilerait pour une nouvelle ère de régence. Il disait avoir compris le mécanisme de la corruptibilité de l’espèce humaine : l’argent. Or, il tenait ferme, dans ses mains, la clé du gigantesque coffre-fort public. Et puis, les sondages faits, relativement à l’élection à venir, le confortaient quant à l’issue du scrutin. Même si, comme il ne l’ignorait pas, ceux-ci étaient réalisés dans des fiefs qui lui restaient acquis, et sur les réseaux sociaux où ses affidés se montraient très affûtés à racoler des voix, au prix même de la théorie de la mauvaise foi qu’il affectionnait et maîtrisait parfaitement. Ses partisans et lui étaient dans une telle conviction de victoire écrasante, qu’ils s’étaient forgés, pour la circonstance, un slogan implacable : « On gagne ou on gagne ». Façon de dire que rien ni personne, ne pouvait contrarier leur triomphe à venir.

Mais c’était sans compter avec la formidable coalition que les familles du Fils de l’eau et du Brave avaient entre-temps établie, pour en finir avec le règne fait de populisme bon marché et de violences politiques, du Mâle. Après deux tours de vote, le Brave fut déclaré élu par l’instance nationale en charge des élections. Ce qu’entérinèrent aussitôt les organismes internationaux appelés à la validation du scrutin. Foutaises ! S’écria le Mâle, ivre de colère. Foutaises ! Renchérirent ses partisans, civils et militaires, blêmes de rage. Et comme ils avaient décrété que « On gagne ou on gagne », ils passèrent à la phase absolue : la guerre.

Las ! C’était encore sans compter avec le légalisme et le sens du devoir de Tiéni G. Voué à servir l’intérêt public, le garçon répondit sans atermoiement à l’appel au secours empressé du « Brave » et de la coalition. Elevé, dans l’urgence, au rang de chef des armées, investi des pleins pouvoirs de sauvegarde de la République, l’intrépide et dévoué garçon se mit en mission, le poing vigoureux, au-devant de ses hommes. Privés des colossaux moyens de défense de l’Etat, encore aux mains du dictateur battu, ils réussirent néanmoins à contrecarrer les desseins de l’ennemi ; parvenant, au bout d’une courte mais intense période de combats qui se soldera par 3000 victimes officielles, à briser le bunker dans lequel s’était retranché le mauvais perdant de l’élection présidentielle. Pour dire vrai, un appui aérien de l’ancien colonisateur, leur fut utile, à Tiéni G. et à ses boys, pour parvenir à débusquer le Mâle de son refuge de béton et d’acier. Ainsi fut abrégée la coulée de sang qui rougissait les terres de la Patrie de la fraternité.

Talalé !
Aman talalé !
Le Brave et ses alliés de la coalition pouvaient alors gouverner, sereinement. D’autant plus sereinement que, répondant favorablement aux exigences du Tribunal International qui le poursuivait pour crimes contre l’humanité, ils avaient laissé cette instance mondiale transférer le Mâle dans ses geôles, en Occident. Une nouvelle fois, sous le sceau du patriotisme et de la vérité, Beau… go… tas, se posant en héros, venait de sauver la mise au Brave et à son clan de la Case, à la République et à la nation hospitalière.

Mais, c’est dans leur nature : les hommes sont oublieux. Oublieux des bienfaits et des grâces que leur accorde la Providence, sous les couleurs d’intrépidité et de détermination dont elle investit ses missionnés, les héros. Lorsque ceux-ci ont fini de donner des suites heureuses à leurs prières instantes, de les libérer du joug de l’oppresseur, les hommes croient ne plus rien leur devoir. Tiéni G. n’échapperait pas à cette règle de la mauvaise foi et de l’ingratitude humaines.

Une fois rentrés dans l’ère des jouissances, honneurs et privilèges que le pouvoir octroie, les gens de la Case retirèrent leurs yeux de la personne de celui qui, hier, était pour eux le sauveur, le héros. Ils les reportèrent sur leur « Brave » et sur eux-mêmes. Comme ils avaient été vaillants à résister au « Mâle », à défier son autorité puis à s’en défaire ! Comme ils se trouvaient beaux et fiers, après les heures de martyre que ce dictateur leur avait fait subir ! Ah, quelle mérite ils avaient tous unis, hommes et femmes nordistes, d’avoir su se galvaniser autour de leur « Brave », pour le porter enfin à la régence nationale, à lui promise par les oracles depuis l’enfance ! Tiéni G. ? Que lui devaient-ils ? Rien. En quoi avait-il été déterminant et décisif dans leur marche épique vers la libération, vers la victoire ? Celle-ci, cette victoire qu’ils savouraient enfin, par effet de rattrapage de leur longue mise à l’écart des jouissances et gestions administratives, ils ne la devaient qu’à eux-mêmes et au « Brave ».

Dans la Case, désormais, Beau… go… tas était persona non grata. Alors que, hier, les Casiens et Casiennes se réunissaient, dans leur domaine, pour réfléchir aux actions qu’ils mèneraient pour célébrer et rendre hommage à Tiéni G. ; aujourd’hui, au contraire, ils se retrouvaient pour flétrir le jeune homme, l’incendier, échafauder les moyens de le détruire. « Si Tiéni G. s’amuse, on va le détruire ! », entendait-on fuser, à présent, dans la case, de la bouche de certains. Là où, hier, résonnaient uniformément des « Vive Tiéni G. ! »

Détruire Tiéni G. ? Ce n’était pas vraiment l’envie qui avait manqué jusque-là, aussi bien à ses amis qu’à ses ennemis. A plusieurs reprises, ces « âmes bienveillantes » avaient tenté d’envoyer le garçon, plus tôt que sa destinée ne le prévoyait, ad patres. Ils avaient lancé à ses trousses les troupes de la galaxie des Frontistes… incendié un bâtiment dans lequel il se trouvait en visite… dynamité le Fokker qui le ramenait d’un voyage… Tout. Ils avaient tout tenté. Mais, comme le vent que ni l’eau ni le feu ne peuvent enserrer, le jeune homme était à chaque fois sorti indemne de ces chausse-trappes et coups tordus. Il avait, de toute évidence, l’âme chevillée au corps.

Ce retournement d’opinion, à l’intérieur de la Case, contre Tiéni G., avait une explication. Et celle-ci était que, le Brave avait épuisé son temps de régence, à la tête du Pays de la paix. Du moins, ce temps allait-il sur sa fin. Et comme l’on sait, les fins de règne éveillent les appétits d’autorité et d’élévation au trône des lieutenants et autres ambitieux de tous bords. A l’intérieur de la Case, est-ce utile de le mentionner, des khalifes qui, depuis toujours, se voyaient beaux à succéder au Brave, avaient commencé de s’agiter. Eux, pensaient-ils, tenaient la légitimité de s’asseoir dans le grand fauteuil, après le Brave. Ils étaient les enfants naturels du Mentor de la Case. Avec lui, ils avaient vécu toutes les galères de la conquête de la dignité puis de l’autorité, en avaient vu des vertes et des pas mûres. Et aujourd’hui, Tiéni G., que le Brave n’avait adopté qu’en cours de chemin, se lèverait pour leur contester le trône ? Et que veulent dire ces impatiences qu’il manifeste à chausser les bottes de grand vizir, pour quelqu’un qui a le temps de voir venir ? A quoi répondent ces instincts martiaux et violents qui ne le quittent jamais ? Et ses envies ignobles de parricide ? Et les amitiés inconvenantes, qu’il signe avec les ennemis jurés de la Case, pour accomplir ce parricide ? Intolérable, tout cela !

Talalé !
Aman talalé !
Ainsi donc, les ennemis de l’intérieur de Tiéni G. s’activaient à le briser, voyant en lui un sérieux et redoutable concurrent, qui pourrait contrarier leurs desseins inavoués. Ces gens étaient, en réalité, dans une tactique de dénigrement tous azimuts qui, l’escomptaient-ils, leur rapporterait des dividendes électoraux, le moment venu. Car, pour ce qui était de lui, Tiéni G. n’avait jamais dit à personne, ni en public ni en privé, qu’il se mettait en posture de conquérir le trône du Pays de l’hospitalité, à tout prix. Même au prix du sang des Hospitaliers ; en avançant vers son but, imperturbable et indifférent, au milieu de mille âmes fauchées sur sa droite et de mille autres fauchées sur sa gauche ; comme le « Mâle » s’en était vanté, lors de son avènement au pouvoir.

Un épouvantail ! Un garçon exagérément et inutilement pressé ! Voilà, la façon dont ses parents de la Case, voyaient Tiéni G., à l’heure où se rapprochait l’échéance de la retraite constitutionnelle du Brave. Mais, face aux ignominies et aux outrances dont les autres le chargeaient, le garçon restait serein, prêchant partout où il allait, à l’intérieur comme à l’extérieur, le pardon, la réconciliation et la paix, parmi les Hospitaliers.

Il y avait ainsi, comme un malaise lourd, dans la Case. Mais, pas seulement. Car, pour ne rien arranger, un autre malaise, tout aussi lourd, plombait l’atmosphère, au sein de la coalition que le Brave et le Fils de l’eau avaient assise, pour cogérer le Pays de l’Hospitalité. Dans le même ton que les Casiens, les gens du « Bélier », je veux dire les suiveurs du Fils de l’eau, élevaient, eux aussi, au même instant, des prétentions à hériter du trône que le Brave quitterait bientôt. C’était là, juraient-ils, la promesse que le Mentor de la Case avait faite à leur grand chef, à l’heure où ces dirigeants avaient synergisé les forces de leurs deux familles politiques, pour venir à bout, dans les urnes, du « Mâle » et le chasser démocratiquement du pouvoir. « Faux ! Répliquaient les Casiens. Jamais le Brave n’a fait pareille promesse à quiconque ! On ne conquiert pas le pouvoir au détour de tant de souffrances et de sacrifices, pour l’offrir libéralement à un tiers, comme on offrirait une orange, au déjeuner, à un commensal, tout de même ! »

Bref, d’un malaise à un autre, le climat était réellement délétère, au Pays de la paix. Le Brave était toujours aux affaires, pour des ans encore, et l’on se battait déjà à lui succéder. Les urgences sociales n’étaient plus vraiment le souci, pour tous ces ambitieux de politiques. La dispersion et l’excitation les avaient tous gagné. Même le Fils de l’eau, dirigeant rompu et d’ordinaire peu loquace, s’était rendu en terre de Gaulle, avait ameuté les grands médias et leur avait dévoilé des confidences que Tiéni G. lui auraient faites, relativement à ses ambitions de succession. Pour sa part, Tiéni G. gardait la tête froide, n’ayant de cesse d’appeler à la cohésion et à l’entente tous les Hospitaliers, de droite comme de gauche. Avait-il besoin de s’exciter, de tomber dans la fébrilité ? Non, puisqu’il savait.

Talalé !
Aman talalé !
Que savait-il, me demandez-vous ? Ce que les autres ignoraient, pardi ! Je veux parler de ceux qui le dénigraient, lui prêtant hypocritement leurs intentions inavouées. Mais, parce qu’il n’était pas homme à trahir une parole, à planter un couteau dans le dos, ce qu’il savait, Tiéni G. le gardait pour lui-même ; attendant, serein et imperturbable, que tout s’accomplît. Je sais, vous n’êtes pas plus avancés, dans votre attente de connaître le secret que Tiéni G. taisait. Mais, rassurez-vous, je ne vais pas vous faire languir davantage. Ce secret, figurez-vous, j’en ai eu le partage, en me transformant en petite souris du conte, dans les allées du Palais.

Talalé !
Aman talalé !
Eh bien, mes amis, Tiéni G. s’était vu convié, par le Brave, à un rituel ancestral : celui de la noix de cola. C’était à l’époque où, encore sous la poigne rude du Mâle, il se demandait qui les sortirait, lui et son clan, de cet effroi sans fin. Les oracles lui avaient soufflé le nom de l’intrépide garçon, l’enjoignant de partager une noix avec ce dernier. Mais, on le sait, la noix de cola a deux valves ou deux morceaux, si vous voulez. Dans ce rituel, dès lors que l’invisible agrée votre requête, vous êtes astreint à manger une moitié de la noix et à en réserver la seconde à l’élu des oracles. Par son entremise, les mânes partagent alors le repas, l’écot que vous payez ainsi ; en l’occurrence, la noix de cola. Or il s’est trouvé qu’ayant dû, guidé par le souci d’un plus large rassemblement des intérêts convergents, requérir aussi le soutien du Fils de l’eau et de ses suiveurs afin de faire plier l’échine complètement au « Mâle », le Brave, pas très au fait des choses de l’ancestralité, à cause de sa culture essentiellement occidentale, avait proposé au Commandeur de l’Ordre du Bélier, la même moitié de cola.

Un drap ! Comme on dit au Pays de l’Hospitalité. Vous-mêmes, vous voyez la situation, n’est-ce pas, les amis ? La noix de cola a deux moitiés ; elle se divise donc en deux, pas en trois ni en quatre. Si l’on en a croqué la première moitié, il n’est pas question de briser la moitié restante en deux parts, pour contenter son monde. Les mânes n’ont pas intégré cette donne ; elles ne le tolèrent donc pas. Parce que cela serait contraire à la parole de base, la parole donnée. Et la parole, comme nul ne l’ignore, est sacrée ; car étant d’essence divine. Une rupture dans la parole, requiert toujours justice, réparation.

Voilà où les Hospitaliers en étaient ; dans ce temps où le Mentor de la Case s’attelait à bien faire pour offrir à ses compatriotes, quand il s’en irait sous peu, comme il le leur avait promis, un héritage sain et durable. C’est dans le silence que l’on accède à la parole droite. Et c’est la parole droite qui redresse la parole faussée, ainsi que les effets de celle-ci. La parole s’accomplit toujours, inexorablement. Le divin y veille. Elevé dans la profondeur du silence et du sacré, Tiéni G. se tenait, rempli de ces vérités essentielles. On pouvait l’agonir d’injures, le traiter de fils indigne, de personnage pressé et impatient, ce n’était pas lui qui révèlerait l’épisode du rituel de la cola aux populations. Non, il n’irait pas, tel un manant ou un malappris, sur la grand-place, crier que sa part de cola lui avait été refusée. Parce que des politiques et une certaine opinion lui imputaient le tort là où, au contraire, éclatait son droit, il mettrait à nu, flétrirait l’honneur de ses aînés, ses pères, les Commandeurs de la Case et du Bélier ? Or, il avait bien l’oreille et même plus, de l’un et de l’autre. Mais, quand on a été élu par le Destin dès le sein maternel, on n’a pas de ces fébrilités, de ces inconduites. C’est pourquoi, muré dans le silence mais néanmoins actif à prôner la paix et la concorde dans son pays, le garçon œuvrait à s’acquitter du mieux possible des tâches et missions que la collectivité lui confiait. La parole, le temps et les mânes lui étaient déjà acquis. Alors…

Talalé !
Aman talalé
An lé fiin ?
Yé guié ! »
Je vous l’avais dit : le conte s’inscrit encore bien dans la modernité. Il en sera toujours ainsi, tant que les hommes seront des hommes… et qu’ils auront à apprendre de la sagesse de la vie. C’est du reste ce qu’atteste le Sage de Marcory, Hampaté Bâ, quand il dit que : « Un conte est un miroir où chacun peut découvrir sa propre image. »

Source: guillaumesoro.ci

26 août 2017

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