Médias: DUR, DUR D’ETRE JOURNALISTE !

Dure dure la vie de journaliste ! Vous connaissiez sûrement les 12 travaux de l’éléphant d’Afrique. Vous connaissez sans doute les 12 travaux d’Hercule, et peut-être même les 12 travaux d’Astérix, où le petit gaulois frétillant flanqué de son bedonnant compère doit accomplir toute une série d’épreuves afin de ne pas tomber sous la coupe de César. L’une de ces épreuves consiste à ressortir sain d’esprit de la maison des fous, métaphore à peine voilée de cette machine à broyer qu’est l’administration. En ce qui me concerne, j’ai beau m’être fait trimballer de service en service et de département en département au point d’avoir suffisamment de matière pour écrire un roman de 500 pages rien que sur les tours du Plateau, je débarque toujours avec la même naïveté dans les bureaux et sur les boîtes mail et messageries des Dg, Dga, Dc, Dca, Dcm, Crp, j’en passe et des meilleures, persuadée, je ne sais pourquoi, que ma bonne étoile m’aidera à parvenir à mes fins et boucler mon papier dans les temps. Parfois ça passe, souvent ça casse, mais de façon générale, je pense pouvoir dire sans me tromper que les cas où l’on m’a reçue sans salamalecs ni catapultage dans les labyrinthes infinis de la procédure hiérarchique se comptent sur les doigts d’une seule main. Le dernier qui m’ait fait cet honneur était d’ailleurs M. Jean-Michel Moulod, député-maire de Bassam, paix à son âme…

« Hiérarchie ». Un mot qui sonne le glas de toute démarche spontanée, et fait résonner aux oreilles crispées du plumitif de bonne volonté les 7 mots que Dante, dans sa Divine comédie, a choisi d’inscrire au fronton de l’enfer : « Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance ». Et pourtant, nous n’avons d’autre choix que d’y croire, parce que notre pain quotidien est précisément conditionné à notre capacité d’enfoncer des portes fermées, et que nous ne faisons qu’exécuter les commandes de notre hiérarchie à nous (généralement composée d’un seul +1 : le rédac-chef éternellement pressé et pressant, et non de 150 intermédiaires dévolus qui au marketing, qui aux relations presse, qui à la communication publique, personnelle, ministérielle, etc., ad libitum). Non, être journaliste n’est définitivement pas une sinécure, et vous n’avez pas idée de la créativité dont il faut parfois faire preuve et des nerfs d’acier qu’il faut avoir pour durer dans ce métier.

La relation entre le journaliste et son interlocuteur, souvent ambiguë, évoque un peu le « Je t’aime moi non plus » de la chanson de Gainsbourg. Au nom des comportements et méthodes fort peu orthodoxes, il faut bien le reconnaître, qu’adoptent à l’occasion certains d’entre nous (Frantz Olivier Giesbert, lui-même, n’hésite pas à qualifier les journalistes d’étourneaux, ces oiseaux opportunistes et omnivores volant d’arbre en arbre en quête de fruits à becqueter, au grand dam des cultivateurs), c’est la profession dans son ensemble qui se trouvera systématiquement stigmatisée et sur laquelle on jettera l’anathème pour les 8 générations à venir : si vous n’avez pas l’appui et la carte de presse d’un support brassant suffisamment d’argent, de publicité et de notoriété, vous pouvez toujours vous brosser pour l’avoir, votre interview.

Phénomène des plus étranges, les hommes et femmes qui font l’actualité, qu’il s’agisse du domaine politique ou purement économique, ainsi que ceux par lesquels il faut (malheureusement) inévitablement passer pour accéder à eux, semblent vivre dans un espace-temps où l’on ignore tout des notions de délais et d’urgence (c’en est même à se demander comment ils font pour diriger des sociétés et des structures). Or l’homme de presse, comme son nom l’indique, est pressé, a des obligations de résultat, et traite des commandes et des sujets « périssables » à périodicité plus ou moins rapprochée dans le temps. Ainsi, quand les puissants de ce monde ne croient pas que vous êtes là pour leur vendre de la pub ou des publireportages (secteurs qui font beaucoup de mal à la profession et dont les représentants ont par ailleurs contribué à dangereusement brouiller les frontières entre le vrai et le faux journalisme, particulièrement en Côte d’Ivoire), ils peuvent vous faire poireauter toute une semaine dans l’attente d’une confirmation de rendez-vous, parce qu’ils ont des responsabilités et qu’ils travaillent, eux, alors qu’un journaliste ne travaille pas, c’est bien connu (un journaliste, messieurs-dames, est surtout très reconnaissant quand on évite de lui faire perdre un temps dont il ne dispose déjà pas ou trop peu au moment où l’on lui commande un sujet). Le long chemin de croix commencera donc par une demande de courrier officiel, même si vous avez la chance de connaître « quelqu’un de l’intérieur », que votre meilleur ami qui a soi-disant ses ouvertures partout vous a promis qu’il pouvait vous faire rencontrer Soro le soir même à l’allocodrome de Cocody ou que vous avez sympathisé avec un grand ponte… lequel vous a (malheureusement pour vous) remis entre les mains de son directeur marketing et communication… , et se poursuivra, dans le meilleur des cas, par un rendez-vous dit de « prise de contact », où l’on examinera votre requête avec une attention officielle et soignée et déterminera le chronogramme à tenir afin d’y accéder via un plan quinquennal bien précis.

Finalement parfois, la condition de journaliste serait presque flatteuse : à force de tant de méfiance et de réticence, on se sentirait presque dans la peau d’un héros de roman d’espionnage en quête de précieux microfilms, ou d’un Albert Londres emportant à bord du Georges Philippar les secrets d’un scandale qu’il était sur le point de révéler, alors que dans un simple souci de professionnalisme, nous, modestes gratte-papier, sommes juste venu recueillir à la source des informations officielles relevant déjà du domaine public, ou en recouper d’autres afin de livrer une information viable. Et le pire, c’est que ce sont souvent ces mêmes personnes, qui auront fait tant de difficultés pour nous recevoir, qui se plaindront de ce que « les journalistes racontent sans cesse n’importe quoi ». Finalement tout cela, c’est un peu l’histoire de l’œuf ou la poule ; on ne sait plus trop qui a commencé… Mais en tout cas, une chose est sûre : sous ces latitudes, certains ont plus du mal à bien faire leur métier que d’autres. À bon entendeur et sans rancune !

Par Élodie Vermeil
Lu dans Fraternité Matin

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