«RHDP Club Business» : ces hommes d’affaires au cœur des réseaux de financement du parti présidentiel

Banquiers, industriels, magnats du BTP, patrons de groupes hôteliers et grandes fortunes de la distribution : autour du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) gravite un puissant écosystème économique. Entre marchés publics, privatisations, acquisitions bancaires et relations privilégiées avec les sommets de l’État, plusieurs capitaines d’industrie occupent une place stratégique dans les cercles du pouvoir ivoirien. À partir d’informations et de notes présentées comme confidentielles, Enquête Média dresse une cartographie de ces réseaux d’affaires et de leurs liens présumés avec le financement politique.

En Côte d’Ivoire, les frontières entre les milieux d’affaires et le pouvoir politique sont parfois difficiles à distinguer. Depuis l’arrivée d’Alassane Ouattara à la présidence de la République en 2011, plusieurs groupes privés ont considérablement renforcé leurs positions dans la banque, le bâtiment, l’industrie, l’immobilier et la distribution.

Certains de leurs dirigeants entretiennent des relations anciennes avec le chef de l’État ou des personnalités influentes du RHDP. D’autres ont accompagné les grandes opérations économiques de l’État, participé à des privatisations ou obtenu des contrats publics d’envergure.

Cette proximité soulève une question centrale : jusqu’où les relations entre les grandes fortunes ivoiriennes et le pouvoir politique influencent-elles les mécanismes de financement du parti présidentiel ?

Les informations réunies par Enquête Média permettent d’identifier plusieurs figures de cet écosystème. Elles ne suffisent cependant pas, à elles seules, à établir l’existence de financements politiques irréguliers ou de contreparties dans l’attribution de marchés publics.

Banques, patronat et médias : les hommes d’influence

Ahmed Cissé, du patronat à la banque et aux médias

À la tête de la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire (CGECI) depuis fin 2022, Ahmed Cissé s’est imposé comme l’une des personnalités les plus influentes du secteur privé ivoirien.

Également président de l’Alliance des patronats francophones, le dirigeant de Brandon & McCAIN dispose d’intérêts dans plusieurs secteurs stratégiques.

Présenté dans les informations recueillies comme un parent du président Alassane Ouattara et de la ministre Anne Désirée Ouloto, Ahmed Cissé occupe une place particulière dans les relations entre patronat et pouvoir politique.

Son expansion dans le secteur bancaire illustre cette montée en puissance.

Déjà président du conseil d’administration de la Banque internationale pour le commerce et l’industrie de la Côte d’Ivoire (BICICI), il a renforcé sa position dans l’établissement à travers Brandon & McCAIN.

Selon les éléments communiqués, le rachat des participations détenues par la Banque nationale d’investissement (BNI) aurait porté la participation de sa holding à 40,2 % du capital de la BICICI, en faisant son premier actionnaire de référence.

L’homme d’affaires est également présent dans les médias. Il est associé au Groupe Olympe, éditeur notamment des quotidiens L’Inter et Soir Info, et détiendrait des participations dans le groupe français Jeune Afrique.

Cette présence simultanée dans la banque, le patronat et la presse lui confère une influence économique et médiatique importante. Elle ne permet toutefois pas, en elle-même, de conclure à un financement du RHDP.

Ibrahim Magassa, l’intermédiaire des opérations financières de l’État

Fondateur d’Algest Consulting, Ibrahim Magassa apparaît parmi les intermédiaires financiers régulièrement associés aux grandes opérations de financement souverain de la Côte d’Ivoire.

Son activité se situe notamment dans la structuration d’opérations financières et l’accompagnement de dossiers liés à la dette publique.

Selon les informations rapportées par Enquête Média, certaines commissions perçues dans le cadre d’opérations financières de l’État auraient fait l’objet d’observations dans des rapports d’audit de la Cour des comptes.

La nature exacte de ces observations, les montants concernés et les éventuelles suites administratives ou judiciaires restent à préciser.

Présenté comme un ancien soutien financier d’Amadou Gon Coulibaly, l’ancien Premier ministre décédé en juillet 2020, Ibrahim Magassa aurait conservé des relations étroites avec plusieurs responsables de l’exécutif.

Sa présence dans certaines délégations économiques et diplomatiques témoignerait de sa proximité avec les centres de décision.

Koné Daouda Soukpafolo : du coton à la banque, puis au textile

Parmi les grandes fortunes du nord ivoirien, Koné Daouda Soukpafolo occupe une position singulière.

Originaire de l’espace économique et culturel sénoufo, l’industriel a construit sa fortune dans la filière cotonnière avant de diversifier ses investissements vers la finance et l’industrie textile.

Présenté comme un proche du défunt Premier ministre Amadou Gon Coulibaly et comme un soutien important du RHDP dans le nord du pays, il incarne l’émergence de puissants groupes économiques régionaux.

Versus Bank, une privatisation controversée

À travers Harvest Capital Holding, Koné Daouda Soukpafolo a pris une participation majoritaire de 52,89 % dans Versus Bank, selon les chiffres cités dans le dossier.

L’opération aurait porté sur une cession de titres publics évaluée à 8,5 milliards de francs CFA, accompagnée d’un engagement d’investissement de 10 milliards de francs CFA.

Cette privatisation a suscité des interrogations sur la valorisation de la banque et les conditions de cession des participations de l’État.

Des critiques politiques ont évoqué un possible traitement préférentiel au bénéfice d’un homme d’affaires considéré comme proche du pouvoir.

Ces critiques doivent néanmoins être distinguées de la preuve d’une irrégularité dans la transaction.

Uniwax, une acquisition industrielle majeure

Après la banque, Koné Daouda Soukpafolo s’est tourné vers l’industrie textile.

Par l’intermédiaire de la Compagnie ivoirienne de coton (COIC), il a engagé le rachat des participations du groupe néerlandais Vlisco dans Uniwax, fleuron ivoirien du textile implanté à Yopougon.

Selon les données rapportées, cette opération lui aurait permis de prendre le contrôle de 72,29 % du capital d’Uniwax.

L’acquisition représente une étape stratégique dans l’intégration de la filière, de la production cotonnière à la fabrication de tissus imprimés.

Le groupe familial poursuit également sa diversification, avec l’implication d’une nouvelle génération dans la gestion des activités industrielles.

BTP, immobilier et commande publique : les grands réseaux d’affaires

Les infrastructures constituent un autre domaine dans lequel se croisent intérêts privés et décisions publiques.

Routes, bâtiments administratifs, complexes immobiliers et grands projets urbains mobilisent des investissements considérables.

Les entreprises qui interviennent dans ces secteurs entretiennent nécessairement des relations avec les autorités publiques. La question du financement politique se pose lorsque ces relations s’accompagnent de contributions partisanes, de soutiens électoraux ou de possibles conflits d’intérêts.

Sidi Mohamed Kagnassi [photo], une dynastie entre affaires, politique et controverses

La famille Kagnassi appartient à ces dynasties économiques ouest-africaines dont les activités ont traversé plusieurs décennies et plusieurs régimes politiques.

Autour du Groupe L’Aiglon, elle a développé d’importantes activités commerciales et industrielles, notamment dans la filière cotonnière.

Selon les informations reprises par Enquête Média, Sidi Mohamed Kagnassi aurait entretenu des relations financières avec différents camps politiques, y compris ceux de Laurent Gbagbo et d’Alassane Ouattara lors de la crise électorale de 2010.

Ces allégations de financement transpartisan nécessitent cependant des éléments documentaires permettant d’en établir les montants et les modalités.

L’histoire du groupe familial comporte également plusieurs épisodes difficiles.

Au milieu des années 2000, la crise de la filière cotonnière ivoirienne a profondément affecté la LCCI, confrontée à des difficultés financières, à des revendications salariales et à des tensions avec les producteurs.

En août 2007, L’Aiglon Holding SA a fait l’objet d’une liquidation judiciaire en Suisse, selon les informations contenues dans le dossier.

Malgré cet effondrement, la famille a poursuivi ses activités à travers de nouvelles structures et de nouveaux investissements.

Sidi Mohamed Kagnassi a également évolué dans les cercles du pouvoir malien, notamment sous la présidence d’Ibrahim Boubacar Keïta.

Son nom a été associé, dans la presse et les controverses politiques, à l’affaire des équipements militaires et de l’avion présidentiel malien en 2014.

Cette affaire avait soulevé de graves interrogations sur les conditions de passation des contrats, les prix facturés et les intermédiaires impliqués.

Il convient toutefois de distinguer les controverses entourant ces marchés des responsabilités pénales individuellement établies.

Le dossier évoque par ailleurs des investigations internationales portant sur certains patrimoines et montages financiers liés à des réseaux d’affaires ouest-africains. Aucun élément fourni ne permet d’attribuer à Sidi Mohamed Kagnassi une condamnation dans ces procédures.

Yérim Sow, l’immobilier et l’hôtellerie au contact de l’État

Fondateur de Teyliom Group, l’homme d’affaires sénégalais Yérim Sow figure parmi les investisseurs privés importants du secteur immobilier et hôtelier ivoirien.

Son groupe est notamment associé aux enseignes hôtelières Seen et Noom, présentes au Plateau, quartier administratif et économique d’Abidjan.

Selon Enquête Média, Yérim Sow serait également impliqué dans la gestion d’actifs immobiliers publics et dans la valorisation du projet Akwaba City, à Port-Bouët.

L’homme d’affaires entretiendrait des relations avec plusieurs sensibilités politiques ivoiriennes.

Le dossier lui attribue notamment des soutiens financiers à des personnalités de l’opposition, dont Simone Gbagbo.

Ces informations, si elles étaient documentées, illustreraient une stratégie de relations transpartisanes plutôt qu’un engagement exclusivement tourné vers le RHDP.

Les grandes familles industrielles et commerciales

Au-delà des nouveaux investisseurs, le pouvoir économique ivoirien repose également sur des familles d’affaires installées depuis plusieurs décennies.

Leur présence dans la distribution, l’immobilier, l’import-export et les services leur donne une place importante dans l’économie nationale.

Hassan Hyjazi, des centres commerciaux aux relations avec le chef de l’État

Fondateur du Groupe Prima, associé notamment à Prima Center et Hyper Hayat, Hassan Hyjazi appartient aux entrepreneurs historiquement implantés dans le commerce et la distribution à Abidjan.

Selon les informations recueillies, il aurait apporté un soutien financier à Alassane Ouattara lors de la campagne présidentielle de 2010.

Le dossier fait également état d’une relation immobilière ancienne entre les deux hommes.

La résidence privée occupée par Alassane Ouattara au quartier Golf aurait appartenu à Hassan Hyjazi, qui la lui aurait louée à partir de 2007 avant de la lui céder après son accession au pouvoir en 2011.

Les conditions financières et juridiques de cette transaction mériteraient d’être documentées pour en apprécier précisément la portée.

Les familles Seklaoui et Ezzedine, des fortunes historiques

La famille Seklaoui, associée au groupe NASCO, occupe une place importante dans le commerce et la distribution.

Selon le dossier, elle figure parmi les contributeurs réguliers aux activités de la Fondation Children of Africa, présidée par la Première dame Dominique Ouattara.

Les informations recueillies évoquent également des soutiens matériels ou financiers à certaines activités institutionnelles.

Il importe néanmoins de rappeler qu’une contribution à une fondation caritative ne constitue pas, en soi, un financement partisan.

La famille Ezzedine, associée notamment aux activités de SDA et SDTM ainsi qu’au groupe Carré d’Or, appartient elle aussi aux grandes dynasties commerciales ivoiriennes.

Le dossier présente le défunt Ibrahim Ezzedine comme un soutien de Laurent Gbagbo pendant la crise de 2010-2011.

Ses héritiers auraient progressivement développé des relations avec la majorité actuelle, illustrant les recompositions des réseaux économiques au gré des alternances politiques.

Ben Mokhtar Maouloud et Cesse Komé, entre défense et hôtellerie

L’homme d’affaires malien Ben Mokhtar Maouloud est présenté dans les informations réunies comme un intermédiaire actif dans le commerce d’équipements de défense.

Ses relations présumées avec le ministre ivoirien de la Défense, Téné Birahima Ouattara, lui permettraient d’évoluer dans un secteur particulièrement sensible, celui des acquisitions militaires.

Le dossier ne fournit toutefois pas de contrats précis permettant d’établir la nature ou l’ampleur de ses interventions.

Autre personnalité malienne implantée en Côte d’Ivoire, Cesse Komé est associé à l’hôtel Radisson Blu d’Abidjan, un investissement initial évalué à environ 60 millions d’euros.

Présenté comme un soutien régulier du parti au pouvoir, il ferait partie des investisseurs étrangers entretenant des relations suivies avec les autorités ivoiriennes.

Là encore, les éventuelles contributions financières au RHDP demandent à être établies par des sources vérifiables.

Marchés publics et financement politique : la question des contreparties

Cette cartographie fait apparaître plusieurs caractéristiques de l’environnement économique ivoirien.

D’abord, une forte concentration des intérêts privés dans des secteurs dépendant directement ou indirectement des décisions publiques : banque, infrastructures, immobilier, industrie et défense.

Ensuite, la présence de réseaux relationnels anciens entre dirigeants économiques et personnalités politiques, parfois au-delà des clivages partisans.

Enfin, l’importance croissante des acquisitions d’actifs stratégiques, notamment lorsque l’État cède des participations ou confie des projets majeurs à des opérateurs privés.

Mais la proximité avec le pouvoir ne constitue pas automatiquement la preuve d’un financement politique, pas plus que l’obtention d’un marché public ne démontre l’existence d’une contrepartie partisane.

Pour établir de tels mécanismes, il faudrait pouvoir examiner les comptes de campagne, les déclarations de dons, les conventions de financement, les procédures d’attribution des marchés et les éventuels liens financiers entre entreprises et responsables politiques.

La question est d’autant plus importante que les opérations évoquées portent parfois sur plusieurs milliards de francs CFA.

Un « club business » au service du RHDP ou des intérêts économiques convergents ?

Le tableau dressé par Enquête Média révèle surtout la densité des relations entre les milieux d’affaires et les centres de décision politique en Côte d’Ivoire.

Il montre également que plusieurs entrepreneurs présentés comme proches du RHDP ont entretenu, à différentes périodes, des relations avec d’autres formations ou personnalités politiques.

Cette réalité nuance l’idée d’un bloc économique entièrement acquis au parti présidentiel.

Pour certains investisseurs, la proximité avec les responsables politiques peut répondre à une logique de stabilité et de préservation des intérêts économiques. Pour les partis, les relations avec les grandes fortunes peuvent représenter un levier de mobilisation de ressources et d’influence.

Reste une question fondamentale : qui finance réellement les campagnes électorales et le fonctionnement du RHDP, pour quels montants et selon quelles modalités ?

Les éléments présentés ouvrent des pistes d’investigation, mais ne permettent pas encore d’apporter une réponse exhaustive.

Dans un pays où l’État demeure un acteur central de l’économie, la transparence des financements politiques et des marchés publics constitue un enjeu démocratique majeur.

Car au-delà des noms, des fortunes et des réseaux d’influence, c’est la capacité des institutions à garantir une concurrence économique équitable et à prévenir les conflits d’intérêts qui se trouve interrogée.

D’après les informations et éléments d’enquête rapportés par Enquête Média. Les allégations de financement politique et les données financières citées nécessitent des vérifications documentaires complémentaires. Les personnes et entreprises mentionnées doivent pouvoir faire valoir leurs observations et leur droit de réponse.

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