Manuel unique, pagaille plurielle !
Il fallait y penser, Pour mettre de l’ordre dans les manuels scolaires, on a commencé par mettre un peu de désordre chez les éditeurs. Et maintenant, ce sont les parents qui cherchent les livres.
L’intention, elle, se défend. Depuis des an- nées, des parents se plaignent de listes de fournitures à rallonge, de manuels qui changent, d’ouvrages différents d’un établissement à l’autre et de dépenses qui recommencent à chaque rentrée.
Le ministère de l’Education nationale a donc décidé de rationaliser tout ça : une liste nationale de référence et, progressivement, le manuel unique. Sur le papier, c’est propre. C’est quand on ouvre le livre que l’histoire se complique.
Le 3 juillet 2026, une première circulaire fixe les manuels scolaires et supports didactiques retenus pour l’année 2026-2027. Le principe est ferme : aucun établissement ne doit imposer aux familles des ouvrages absents de la liste officielle. Mais le 13 août, changement de page. Une circulaire modificative remplace dans son intégralité la liste du 3 juillet. Le ministère explique que des vérifications complémentaires » et des concertations avec des professionnels de l’édition ont conduit à des corrections et ajustements. Désormais, seule la nouvelle liste doit servir de référence aux prescriptions, commandes, acquisitions et à la distribution. Nous sommes alors à un mois de la rentrée scolaire.
Et un livre scolaire, contrairement à une circulaire administrative, ne sort pas d’une imprimante de bureau. Et passer partout un processus jusqu’à l’impression. Parfois à l’étranger. Puis transporter, stocker, distribuer et approvisionner les librairies jusque dans les villes de l’intérieur du pays. C’est une réalité implacable.
Les éditeurs ne commencent pas à préparer la sentrée quand sonne la sirène du premier jour de classe. Certains avaient donc déjà leurs socks. D’autres avaient engagé des commandes et des frais sur la base des agréments dont disposaient leurs ouvrages et du cadre réglementaire jusque-là applicable. Et c’est ici que le Pachyderme commence à agiter ses grandes oreilles.
Une réforme peut être excellente dans son principe et devenir problématique par son calendrier. Sinon, que deviennent les livres régulièrement agréés, im- primés et stockés avant que les règles ne changent ? Qui supporte leur coût ? L’éditeur ? Le libraire ? Le distributeur ?
Les questions sont d’autant moins folkloriques que, selon les informations de L’Eléphant, des professionnels invoquent les règles antérieures qui garantissaient une durée d’utilisation aux ouvrages agréés. Si cette garantie de quatre ans est bien établie par les textes concernés, une question toute simple se pose : que vaut un agrément assorti d’une durée si une circulaire peut, en cours de route, rendre commercialement inutilisable l’ouvrage qui en bénéficie ? Voilà un point qui mérite une réponse juridique et administrative précise.
Mais ce n’est pas tout. Pourquoi une réforme de cette ampleur a-t-elle été engagée si près de la rentrée ?
Le ministère explique vouloir stabiliser les prescriptions, empêcher les achats multiples ou injustifiés, garantir la conformité des supports aux pro- grammes et renforcer la cohérence pédagogique nationale. Ce sont des objectifs parfaitement identifiables. Mais stabiliser le système suppose peut-être aussi de stabiliser les règles suffisamment pour ceux qui fabriquent les livres.
Sinon, nous obtenons une curiosité typiquement administrative : une réforme destinée à rendre les manuels plus disponibles qui commence par rendre certains manuels difficiles à trouver. Et le constat est là. La rentrée a eu lieu le 14 septembre, et des parents continuent de courir après certains ouvrages. Pendant ce temps, dans le milieu de l’édition, le manuel unique produit des situations plutôt multiples.
Des documents consultés par L’Eléphant montrent que la nouvelle organisation a déjà fait naitre des différends entre professionnels autour de l’exploitation de certains ouvrages. Dans un cas concernant un manuel d’EPS de 6e, une convention conclue entre deux maisons d’édition a débouché sur un désaccord éditorial, puis une mise en demeure et, finalement, le recours à un autre ouvrage pour répondre aux exigences de la rentrée. Une illustration des bouleversements provoqués, en quelques semaines, dans une chaine éditoriale qui avait déjà pris ses dispositions. Plus troublant, L’Eléphant a eu connaissance de réserves formulées par des professionnels qui disent pourtant ne pas remettre en cause le principe de rationalisation des manuels scolaires. L’une d’elles concerne la liste de référence diffusée le 13 août 2026 : selon un courrier adressé au ministère et consulté par le journal, certains titres qui y figurent n’auraient pas fait partie de la précédente liste des ouvrages agréés. Si cette affirmation reste à confronter à la réponse du ministère, elle soulève une question de fond : selon quels critères les ouvrages ont-ils finalement été retenus ? Les professionnels concernés s’interrogent également sur une éventuelle différence de traitement entre ceux qui avaient supporté les coûts et les contraintes du processus d’agrément, conception, expérimentation et mises en conformité successives et les ouvrages qui auraient intégré la nouvelle liste sans avoir suivi le même parcours.
Autrement dit, même chez ceux qui ne contestent pas nécessairement la philoso- phie de la réforme, les questions s’empilent. Et c’est finalement là que se trouve le vrai sujet. Le manuel unique est peut-être une bonne réponse au désordre dénoncé depuis des années par les familles. Mais une bonne réforme n’est pas seulement une bonne idée. C’est aussi un calendrier, des règles de transition et une gestion de ceux qui avaient investi sous l’empire des règles précédentes.
On aurait pu annoncer le nouveau dispositif suffisamment tôt. Prévoir une année transitoire. Organiser l’écoulement des stocks régulièrement constitués. Définir le sort des agréments encore va- lables. Fixer les règles de sélection longtemps avant les commandes. Et expliquer clairement à tous les éditeurs comment passer de l’ancien monde au nouveau.
Pour changer les règles du livre, il aurait peut-être fallu commencer par lire le calendrier.
Source : L’Eléphant déchaîné






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