
Vu de l’extérieur, les Ivoiriens sont décrits comme « aimant la fête », qui ont une certaine insouciance, n’hésitent pas à contester, à dire ce qu’ils pensent, sont ouverts aux étrangers et prêtent volontiers assistance.
À s’y méprendre, on retrouve ici les traits caractéristiques du peuple de Gagnoa. Les natifs de cette partie de la Côte d’Ivoire sont portés vers la fête, sont insouciants de nature, ont une prédisposition à la contestation et sont ouverts aux autres ; ils accueillent volontiers l’étranger. Comment les traits typiques de ce peuple ont-ils fini par se diffuser à l’ensemble des Ivoiriens ? Comment les Ivoiriens ont-ils fini par s’aligner sur la façon de faire du « peuple de Gagnoa » ?
« L’âme d’une nation », le comportement collectif des populations qui habitent ce territoire est la somme, la fusion des apports des différentes communautés qui composent sa population. Cette fusion, ce processus prend du temps, il n’est pas perceptible dans son déroulement, on ne peut que le constater, un peu comme un enfant qui apprend naturellement la langue et l’accent de ses parents ou de son environnement. Dans une nation, c’est naturellement la communauté dominante qui s’impose. Or, en Côte d’Ivoire, il n’y a pas de communauté dominante. D’où l’absence d’une langue locale qui s’est imposée, contrairement aux autres pays. Ainsi, la langue du colonisateur va devenir la langue de la rue.
Les ressortissants de Gagnoa étant expansifs, extravertis, portés vers les autres, s’exprimeront plus en français que les autres communautés, qui seront plutôt repliées sur elles-mêmes. De même, à l’intérieur des cercles des ressortissants de Gagnoa, le parlé de la langue locale va de plus en plus se dédoubler du français. Ils vont se mettre à parler leur dialecte entremêlé du français. Cette tendance est aujourd’hui propre aux Ivoiriens. Ils utilisent de façon concomitante leur dialecte et le français. C’est très frappant chez « ceux de Gagnoa ».
L’usage du dialecte et du français a pour effet collatéral de s’exprimer sans employer des articles. Cela est très caractéristique lorsque des ressortissants de Gagnoa s’expriment. Ils ne peuvent pas prononcer une phrase entière dans leur dialecte sans la commencer ou la terminer en français. Ainsi, les choses sont nommées directement, sans employer d’articles. Cette tendance va essaimer chez les autres Ivoiriens. Il y a aussi la vitesse d’élocution. Les Ivoiriens parlent le français plus rapidement que les autres pays francophones. Encore une fois, cela s’observe très nettement chez « ceux de Gagnoa ». Leur diction est rapide.

L’ex-star du foot Drogba Didier, fils emblématique de Gagnoa
Aujourd’hui, dans le parlé populaire ivoirien, le son muet est remplacé par le son « O » quand on désigne les noms. Yves (Yvo), Hugues (Hugo), Blanche (Blancho), Marc (Marco), Ange (Anjo), Serges (Sejo), Deborah (Debo), Yolande (Yoyo), etc., etc. Pour celui qui connaît bien la région de Gagnoa, c’est ainsi que les noms sont prononcés dans le patois local. Tous les sons muets sont transformés en « o ». Ailleurs, ce n’est pas le cas, on tente plus ou moins de reproduire la prononciation française quand on prononce des noms français. Cela montre de façon incontestable l’influence de la culture du peuple de Gagnoa sur l’ensemble des Ivoiriens.
En somme, les Ivoiriens des années 1920 et 1930 vont, de façon inconsciente, s’exprimer en français comme le faisaient les ressortissants de Gagnoa. Ces derniers, s’exprimant plus en français que les autres, vont devenir le modèle par défaut. Or, par la langue, on transmet aussi le comportement, des valeurs. Ainsi, cette tendance à la fête, à la contestation, cette ouverture aux autres, cette insouciance, ces traits typiques du peuple de Gagnoa seront infusés chez les autres. Le riz est la nourriture première à Gagnoa. Il est l’aliment le plus consommé en Côte d’Ivoire.
Oui, l’âme ivoirienne, l’accent, la façon de parler et de faire, ce comportement collectif des Ivoiriens résultent en grande partie de l’apport du peuple de Gagnoa. De Gagnoa et non d’ailleurs. C’est l’âme de ce peuple qui s’est diffusée à l’ensemble de la Côte d’Ivoire. Beaucoup seront scandalisés, vont s’insurger en lisant ces lignes. Et pourtant, en observant calmement, on se rend compte que ce sont bien « ceux de Gagnoa » qui ont façonné le caractère collectif des Ivoiriens. À l’image de l’Allemagne où la Prusse a imposé sa marque, le peuple de Gagnoa a généré « l’âme ivoirienne ».
Douglas Mountain
Le Cercle des Réflexions Libérales






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