TRIBUNE DGI: le scandale des 39 milliards n’est pas une affaire de fraudeurs, c’est une faillite de gouvernance numérique

Par Georges AKA, Consultant sénior en Systèmes d’Information, Data et Sécurité, Orange Business France

Un dégrèvement fiscal frauduleux estimé à plus de 39 milliards de francs CFA, une signature électronique de Directeur Général usurpée, dix agents arrêtés, une bataille de communication entre l’administration et son propre syndicat : le scandale qui secoue la Direction Générale des Impôts de Côte d’Ivoire depuis fin juillet 2026 a toutes les apparences d’une affaire pénale. C’en est une. Mais en tant que consultant en systèmes d’information et sécurité, j’y vois d’abord autre chose : la démonstration, presque manuelle, de ce qui se produit quand une administration digitalise ses services sans digitaliser sa gouvernance de la sécurité.

Une signature électronique n’est solide que si son cycle de vie l’est

Le cœur du dossier tient en une phrase : des dégrèvements fiscaux ont été validés grâce à l’usurpation de la signature électronique du Directeur Général, Ouattara Sié Abou. Pour un non-spécialiste, cela peut sembler relever du piratage sophistiqué. Pour un expert en sécurité des systèmes d’information, c’est le symptôme classique d’un dispositif d’authentification insuffisamment robuste : absence probable de séparation stricte entre celui qui initie un acte, celui qui le valide et celui qui le signe ; absence de module matériel de sécurité (HSM) dédié à la protection de la clé de signature ; absence, enfin, d’un système de détection des anomalies capable d’alerter en temps réel sur des volumes de dégrèvement inhabituels.

La preuve la plus parlante de cette fragilité initiale, c’est la réaction même de la DGI : dans la foulée du scandale, la direction aurait engagé une refonte de son système d’authentification, avec l’introduction d’une validation à choix multiples et biométrique pour les comptes sensibles. On ne corrige que ce qui était insuffisant. Cette mesure corrective confirme, en creux, ce que le scandale a révélé au grand jour.

Autre signal préoccupant : la controverse persistante sur l’origine même de la détection de la fraude, contrôle interne, alerte syndicale, ou séminaire de bilan tenu à Yamoussoukro en février 2026, selon les versions. Quand une administration n’est pas capable de documenter, de façon incontestable et publiable, qui a détecté quoi et quand, c’est qu’aucune piste d’audit technique faisant autorité n’existe. En matière de sécurité de l’information, l’ambiguïté sur la détection est presque aussi grave que l’absence de détection elle-même.

e-impôt : le symptôme visible d’un mal plus profond

Ce scandale ne surgit pas dans un système par ailleurs irréprochable. La plateforme e-impots.gouv.ci, censée être la vitrine de la modernisation fiscale ivoirienne, s’effondre de manière récurrente à chaque échéance de déclaration, contraignant l’administration à annuler dans l’urgence les pénalités de retard infligées à des contribuables pourtant de bonne foi.

Il faut être clair : la digitalisation fiscale n’est plus une exception en Afrique, c’est la norme. Selon les données présentées par le Centre de développement de l’OCDE, 73 % des administrations fiscales africaines membres de l’ATAF (le Forum sur l’Administration Fiscale Africaine) offrent aujourd’hui la télédéclaration, et plus de 80 % le paiement en ligne. Le problème ivoirien n’est donc pas d’avoir choisi de digitaliser, c’est de l’avoir fait sans le socle de robustesse technique et de gouvernance qui, ailleurs sur le continent, accompagne cette transformation.

Le Maroc en offre une illustration éclairante : sa Direction Générale des Impôts a construit, en parallèle de sa transformation numérique, un système de management de la sécurité de l’information, un plan de continuité d’activité dédié au recouvrement fiscal, et a aligné sa gouvernance sur le référentiel international TADAT (l’outil de diagnostic des administrations fiscales promu par le FMI et la Banque mondiale) ainsi que sur les standards de l’OCDE. Rien de comparable n’est aujourd’hui documenté publiquement concernant la gouvernance technique d’e-impôt.

Un mal récurrent, pas un accident

Ce qui frappe le plus dans ce dossier, c’est sa répétition. En 2022 déjà, la Cour des Comptes de Côte d’Ivoire épinglait une gestion opaque des droits de timbre liés à la Carte Nationale d’Identité et au passeport, avec des recettes fiscales insuffisamment reversées à l’État. Quatre ans plus tard, la même Cour des Comptes pointe une défaillance similaire de traçabilité sur les droits de timbre et d’enregistrement. Deux flux financiers différents, mais un même mécanisme de rupture : l’absence de rapprochement automatisé et audité entre ce qui est encaissé et ce qui est effectivement reversé au Trésor.

Une faille ponctuelle appelle une correction ponctuelle. Une faille qui réapparaît à quatre ans d’intervalle, sur des systèmes différents, appelle une remise à plat de la gouvernance du système d’information dans son ensemble.

Ce que la Côte d’Ivoire peut mettre en œuvre dès maintenant

Cette crise n’est pas une fatalité technologique. Des administrations fiscales africaines comparables ont su conjuguer digitalisation et sécurité : au Mali, le ratio impôts/PIB a progressé de 3,5 points après la digitalisation des services fiscaux ; au Zimbabwe, la facturation électronique a fait reculer la fraude à la TVA de 20 % en deux ans ; en Afrique du Sud, plus de 90 % des déclarations de TVA sont désormais traitées automatiquement. Ces résultats ne tiennent pas à la sophistication de la technologie choisie, mais à la rigueur de sa gouvernance.

Sur cette base, quatre chantiers me paraissent prioritaires pour la DGI ivoirienne :

  1. Sécuriser structurellement l’identité numérique des cadres habilités.Généraliser l’authentification forte multi-facteurs et biométrique à l’ensemble des comptes à privilèges, pas seulement ceux visés par la crise actuelle. Imposer une séparation stricte des tâches sur tout acte de dégrèvement, et protéger les dispositifs de signature par des modules matériels de sécurité dédiés.
  2. Fiabiliser la plateforme e-impôt par des tests de charge systématiquesavant chaque échéance légale, et engager une démarche de diagnostic externe, de type TADAT, dont les résultats pourraient être partiellement rendus publics pour objectiver les progrès réalisés.
  3. Fermer la boucle de traçabilité financièreentre recouvrement et reversement effectif au Trésor, avec un rapprochement automatisé et un suivi obligatoire, et surtout public, des recommandations émises par la Cour des Comptes, pour que le précédent de 2022 ne se répète pas une troisième fois.
  4. Doter la DGI d’une gouvernance de la sécurité de l’information à la hauteur des enjeux: un Responsable de la Sécurité des Systèmes d’Information (RSSI) rattaché directement à la Direction Générale, une adhésion active aux référentiels reconnus (ISO/CEI 27001, COBIT) et une participation renforcée aux échanges régionaux portés par l’ATAF, le CREDAF et le WATAF.

Restaurer la confiance passe par la preuve, et non pas par la répression seule

Les arrestations et les poursuites judiciaires sont une réponse nécessaire à la fraude constatée. Mais elles ne s’attaquent qu’aux conséquences. Tant que la Côte d’Ivoire ne dotera pas son administration fiscale d’une gouvernance numérique et sécuritaire à la hauteur de ses ambitions de modernisation, ce type de scandale se reproduira, sous une autre forme certainement, dans un autre service, avec un autre montant.

La bonne nouvelle, c’est que la feuille de route existe déjà : elle est documentée par les référentiels internationaux et déjà appliquée par plusieurs administrations fiscales africaines voisines. Il ne reste qu’à s’en saisir.

Georges AKA est consultant sénior en systèmes d’information, Data et sécurité chez Orange Business France, entrepreneur et chercheur en sciences de gestion (gouvernance des systèmes d’information, cadre comparatif France/Côte d’Ivoire).

Sources

  • KOACI, Présumé détournement de 39 milliards FCFA aux Impôts, des agents mis aux arrêts ?, 27/07/2026
  • KOACI, Présumé détournement de 39 milliards de FCFA à la DGI, Don Mello…, 29/07/2026
  • Afrique-sur7, Côte d’Ivoire – DGI : déballages de Ouattara Sié Abou sur le scandale des 39 milliards
  • Afrik Soir, Scandale présumé à la DGI ivoirienne : la bataille des versions autour des 39 milliards de FCFA
  • Linfodrome, 39 milliards disparaissent aux impôts, 10 agents arrêtés
  • Afrik Soir, Rapport de la Cour des comptes de Côte d’Ivoire : qui a « mangé » l’argent de l’État ?(rapport 2022, droits de timbre CNI/passeport)
  • OCDE / ATAF, Soutenir la transformation numérique des administrations fiscales des pays en développement, 2023
  • Centre de développement de l’OCDE, Ad Hoc Expert Group Meeting(statistiques ATAF sur la digitalisation fiscale africaine)
  • Étude sur la digitalisation du système d’information fiscal de la DGI du Maroc (alignement TADAT/OCDE, SMSI, PCA)
  • e-impots.gouv.ci (portail officiel DGI Côte d’Ivoire)

Glossaire des sigles et acronymes

  • DGI— Direction Générale des Impôts
  • SI— Systèmes d’Information
  • CNI— Carte Nationale d’Identité
  • FCFA— Franc de la Communauté Financière Africaine
  • PIB— Produit Intérieur Brut
  • TVA— Taxe sur la Valeur Ajoutée
  • OCDE— Organisation de Coopération et de Développement Économiques
  • ATAFAfrican Tax Administration Forum (Forum sur l’Administration Fiscale Africaine)
  • CREDAF— Cercle de Réflexion et d’Échange des Dirigeants des Administrations Fiscales
  • WATAFWest African Tax Administration Forum (Forum des Administrations Fiscales Ouest-Africaines)
  • FMI— Fonds Monétaire International
  • TADATTax Administration Diagnostic Assessment Tool (outil international d’évaluation diagnostique des administrations fiscales, porté notamment par le FMI et la Banque mondiale)
  • HSMHardware Security Module (module matériel de sécurité, utilisé pour protéger les clés cryptographiques et les dispositifs de signature électronique)
  • RSSI— Responsable de la Sécurité des Systèmes d’Information
  • ISO/CEI 27001— Norme internationale de référence pour le management de la sécurité de l’information (ISO : International Organization for Standardization ; CEI : Commission Électrotechnique Internationale)
  • COBITControl Objectives for Information and related Technologies (cadre de référence pour la gouvernance et le management des systèmes d’information)

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