La RDC, « la nation africaine la plus avancée dans la construction des fusées »

Si le Burkina Faso du capitaine Ibrahima Traoré affirme détenir « cinq usines de fabrication de blindés », une aventure assez intéressante se joue en République démocratique du Congo (RDC) dans le domaine des fusées. Le pays ne prétend pas détenir des usines à même de concevoir des lanceurs spatiaux, mais les expériences qui s’y déroulent méritent l’attention.

En fait, l’histoire des fusées dans le pays date des années 1970. En 1976, l’entreprise privée allemande OTRAG cherche à mettre en orbite des satellites à bas coût (comme l’actuelle SpaceX d’Elon Musk). Elle s’associe alors au Congo-Kinshasa, dirigé par le président Mobutu. Un site de lancement est bâti dans la province du Katanga, une zone propice aux lancements de satellites géostationnaires, car située à l’équateur. Après deux lancements expérimentaux réussis en 1977, le troisième essai, censé placer un satellite en orbite, échoue en 1978.

Rappelons qu’à la suite de sa défaite en 1945, l’Allemagne avait interdiction de fabriquer des avions et des fusées. Or, on lui prêtait l’intention de vouloir contourner cette interdiction en faisant construire les engins hors d’Allemagne par des entreprises privées. Ainsi, les USA, la Russie, la France et l’Angleterre… voyaient d’un mauvais œil la collaboration du Congo-Kinshasa avec cette entreprise spatiale allemande. La France, tout particulièrement, ne désirait pas voir l’Allemagne s’investir ailleurs que dans l’Agence spatiale européenne (ESA), créée en 1975. Ainsi, en 1979, sous la pression de ses alliés occidentaux, Mobutu met fin au partenariat avec l’entreprise OTRAG.

Après le départ de l’entreprise OTRAG du pays, la ferveur populaire pour les fusées n’est pas retombée dans le pays. La graine avait déjà été semée. Depuis cette période, les Congolais se sont mis à bricoler des « fusées ». Dans les années 2000, un ingénieur du nom de Jean-Patrice Keka procède à des lancements de fusées artisanales qu’il a nommées « Troposphère » (du nom de la première couche de l’atmosphère). Objets de railleries au départ, les expériences ont fini par attirer l’attention, et même des partenaires occidentaux.

En 2007, après un premier échec d’une première fusée (Troposphère 1), qui explose sur le pas de tir, la seconde fusée, Troposphère 2, parvient à atteindre une altitude de 1,5 km. En 2008, là encore, après un premier échec de la fusée Troposphère 3, la fusée Troposphère 4 parvient à atteindre une altitude de 15 km. En 2009, l’ingénieur vise une altitude de 36 km. La fusée Troposphère 5 emporte un être vivant, un rat. Mais elle dévie de sa trajectoire puis s’écrase. Malgré le crash, des partenaires occidentaux sont intéressés.

Puis le cap est mis sur la fusée Troposphère-6, haute de 15 m, une fusée à trois étages pesant 10 tonnes, qui doit atteindre une altitude de 200 km et placer en orbite un petit satellite d’observation !! Son financement a été soutenu en partie par des Suisses qui ont levé environ 32 308 francs suisses en 2020 via une campagne de financement participatif. Le lancement de la fusée a subi plusieurs reports (2019, 2023, 2025, 2026…). Si les précédentes fusées ont été construites avec du matériel de récupération, avec la fusée Troposphère-6, on sort du bricolage.

Or, le gouvernement de la RDC encourage l’initiative sans mettre la main à la poche. Ainsi, le programme est à l’arrêt. Les ingénieurs butent sur le financement, comme c’est toujours le cas en Afrique pour les projets de ce type. Les Africains veulent toujours que les choses soient prêtes pour ensuite venir en profiter. Quant à travailler eux-mêmes pour y parvenir, ils en sont incapables. Les Africains sont d’éternels consommateurs, attendant qu’on leur présente des choses déjà « cuites ». C’est le véritable mal qui ronge le continent.

Le financement du projet ne demande pas une somme énorme, mais on est incapable de la réunir. Bien sûr qu’il faut prendre des risques, bien sûr que les fruits de ce projet ne seront pas récoltés immédiatement. Ceux qui lancent des fusées aujourd’hui sont passés par là. Mais en Afrique, on voit toujours court. Quand on s’engage dans quelque chose, on veut la rentabilité immédiate. Ce secteur peut rapporter gros à la RDC demain. Mais les autorités de la RDC le voient comme une perte de temps, même si, officiellement, elles affirment l’encourager.

Une industrie ne sort pas du néant. Il faut commencer par le bricolage, l’artisanal, le semi-artisanal, puis la production industrielle, en créant progressivement un écosystème. C’est ce parcours que les Africains sont incapables d’accomplir, cherchant toujours des raccourcis. En Allemagne, dans les années 1920, c’est l’encadrement et la subvention de clubs d’amateurs par les autorités qui ont permis, 15 ans plus tard, de mettre au point les premiers lanceurs de l’histoire.

Aujourd’hui, une vingtaine de pays africains possèdent une agence spatiale nationale. L’Union africaine a également créé l’AFSA (African Space Agency), basée au Caire. Mais on peut se poser des questions, car les Africains ont pris le chemin inverse des Européens. Ceux-ci ont créé l’Agence spatiale européenne (ESA) en 1975, et c’est bien plus tard que chaque pays a créé son agence nationale. Cela a permis immédiatement une mutualisation des moyens au profit de l’agence continentale. En outre, l’ESA est une entité différente de l’UE.

À l’inverse, en Afrique, les agences spatiales ont été créées sur le plan national avant l’African Space Agency (AFSA), qui dépend de l’UA. Ainsi, on peut craindre que chaque État soit enclin à privilégier son agence, mais aussi que l’AFSA soit noyée dans la bureaucratie de l’UA. On aurait pu capitaliser sur la RASCOM (Regional African Satellite Communication Organisation), créée en 1992, regroupant 45 pays et chargée de fournir des services de télécommunications à bas coûts basés sur la technologie spatiale. On pouvait élargir ses compétences.

Quoi qu’il en soit, en RDC aujourd’hui, malgré les moyens limités et l’absence de soutien étatique, il existe le germe d’une base industrielle et technique pour le développement de lanceurs spatiaux. Plutôt que de détourner le regard ou d’attendre des solutions clés en main venues de l’extérieur, l’Afrique gagnerait à soutenir ses propres pionniers, et gagner ainsi du temps. D’ailleurs, dans le prolongement des fusées, et dans le cadre du conflit qui sévit à l’est du pays, des missiles de croisière artisanaux conçus en RDC semblent déjà opérationnels.

Douglas Mountain

oceanpremier4@gmail.com

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