
L’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire a effectivement adopté à l’unanimité le projet de loi portant sur le Plan national de développement (PND 2026-2030) lors de sa séance plénière le 14 avril 2026. Le Plan national de développement (PND) 2026-2030 est destiné à transformer structurellement l’économie et à améliorer le bien-être des populations. En effet, le plan vise une croissance annuelle de 7,2 % en moyenne et un revenu par habitant de 4 500 USD d’ici 2030, afin de hisser le pays au rang de « pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure ». Dans cette interview, le Professeur PRAO YAO SÉRAPHIN aborde les objectifs et les risques liés au financement du PND. Il salue ce plan très ambitieux mais, il estime que l’ambition du développement doit s’inscrire dans une perspective de temps long.
Question 1 : Bonjour prof. Prao Yao Séraphin. C’est quoi un Plan National de Développement (PND)?
Réponse : Le Plan National de Développement (PND) est la feuille de route stratégique quinquennale ou décennale définie par un État pour guider sa politique économique, sociale et environnementale. Il priorise les investissements publics, les réformes structurelles et l’implication du secteur privé pour stimuler la croissance et réduire la pauvreté. C’est une version moderne des plans quinquennaux ivoiriens qui ont structuré la politique économique du pays depuis ses premières heures d’indépendance. Historiquement, la Côte d’Ivoire s’est appuyée sur des plans quinquennaux pour planifier son développement, notamment avec le programme marquant de 1976 à 1980, qui visait à moderniser l’agriculture, amorcer l’industrialisation et l’aménagement du territoire pour décongestionner Abidjan au profit de pôles régionaux (Bouaké, San Pedro, etc.).
Question 2 : Parlez-nous des objectifs du PND 2026-2030
Réponse : Notons que la Côte d’Ivoire déploie son PND 2026-2030, qui fait suite aux éditions précédentes (2012-2015, 2016-2020 et 2021-2025). L’ambition principale est d’accélérer la transformation économique et sociale pour hisser le pays au rang des nations à revenu intermédiaire de la tranche supérieure à l’horizon 2030, tout en offrant plus d’opportunités à la jeunesse. Cet objectif repose notamment sur des réformes majeures couvrant 22 secteurs prioritaires ainsi que sur un portefeuille de projets structurants dans l’ensemble des domaines d’activité. Le PND 2026-2030 traduit une priorité claire : faire du secteur privé, des marchés financiers et des champions nationaux les principaux moteurs du prochain cycle de développement, tout en concentrant l’action publique sur six axes structurants:
- paix, sécurité et stabilité ;
- modernisation de l’agriculture et renforcement des chaînes de valeur ;
- promotion de l’investissement privé et réduction de l’informalité ;
- développement du capital humain et création d’emplois décents ;
- infrastructures stratégiques, pôles économiques régionaux, transition écologique et résilience climatique ;
- bonne gouvernance et modernisation de l’État.
Dans les faits, le PND 2026-2030 prévoit un volume global d’investissements de 114.838,5 milliards de francs CFA (environ 205 milliards de dollars), dont 70,2 % devraient être mobilisés auprès du secteur privé et 29,8 % auprès du secteur public. Le plan table sur une croissance économique moyenne de 7,2 % sur la période 2026-2030 et ambitionne de « bâtir une nation stable, ambitieuse et solidaire », tout en permettant à la Côte d’Ivoire d’accéder au statut de pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure d’ici à 2030.
Question 3 : Quelles sont les sources de financement du PND 2026-2030?
Réponse : Le financement du PND de la Côte d’Ivoire est estimé à 114 838,5 milliards de FCFA (175 milliards d’euros). Il est principalement soutenu par le secteur privé (70,2 %), le reste (29,8 %) étant assuré par l’État et ses partenaires techniques et financiers. Les sources de financement se répartissent comme suit :
- Le secteur privé(70,2 %) : Plus de 80 000 milliards de FCFA sont attendus du secteur privé national et international à travers des investissements directs étrangers, les entreprises locales et des partenariats public-privé (PPP).
- L’État de Côte d’Ivoire :L’État prévoit de lever environ 38 000 milliards de FCFA. Ces ressources publiques proviennent des émissions de titres publics, dont la majeure partie sur le marché régional de l’UEMOA (environ 91,6 %) et le reste sur les marchés internationaux. En outre, l’État compte également sur les recettes fiscales issues de l’élargissement de l’assiette fiscale et les fonds souverains.
- Lesfinancements extérieurs concessionnels (aide au développement, union européenne, Banque mondiale).
- Le recours aux financements innovants à travers les obligations vertes, à la finance climatique et au Private equity.
Question 4 : Quels sont les risques liés au financement du PND 2026-2030?
Réponse :
Le premier risque est lié à la dépendance excessive aux investissements privés. Près de 80 614,7 milliards de FCFA sont attendus du secteur privé national et international. Si les conditions du marché ou le climat des affaires ne sont pas propices, cela pourrait freiner les levées de fonds. Donc il faudra travailler au maintien de l’attractivité de la Côte d’Ivoire.
Le second risque est lié à l’endettement public de la Côte d’Ivoire. L’encours de la dette de l’Administration centrale est estimé à 33 159,2 milliards de FCFA (57,1% du PIB) à fin 2025 contre 31 406,9 milliards de FCFA (59,5% du PIB) à fin 2024. Cet encours se compose de 21 060,1 milliards de FCFA (36,3%) de dette extérieure et de 12 099,1 milliards de FCFA (20,8%) de dette intérieure. En effet, la dette publique a fortement augmenté ces dernières années, passant de 37,2% du PIB en 2019 à 59,3% du PIB en 2024, soit une augmentation de plus de 20 points de PIB en 5 ans. En 2024, le poids du service de la dette représentait 84,4 % des recettes fiscales, contre 70,4 % en 2023. Le paiement des intérêts et du principal de la dette absorbe une part importante des recettes budgétaires ivoiriennes. Ce fardeau est un risque majeur pour la capacité de l’État à financer d’autres besoin. Il existe donc une forte vulnérabilité de la dette publique aux chocs exogènes, en particulier en cas de forte baisse des prix des matières premières. L’encours de la dette publique de la Côte d’Ivoire est estimé à 34 799 milliards de FCFA en 2026. Le financement du PND viendra certainement alourdir encore un stock de la dette déjà élevé.
Le troisième risque reste la vulnérabilité aux chocs extérieurs. Les tensions géopolitiques mondiales et les fluctuations des cours des matières premières peuvent peser sur l’économie et réduire les flux de capitaux internationaux. De même, les aléas climatiques constituent une menace directe pour les projets agricoles et d’infrastructures prévus dans le plan.
Le quatrième risque demeure l’augmentation des impôts. La pression fiscale en Côte d’Ivoire, qui mesure le poids des impôts et taxes rapporté au Produit Intérieur Brut (PIB), se situe autour de 14,9% du PIB. Bien qu’en hausse, ce taux reste inférieur à la norme communautaire fixée à 20% par l’UEMOA. La sollicitation de la mobilisation fiscale pour le financement du PND est possible, sauf que cela pourrait alourdir le coût de la vie. En effet, la pression fiscale repose fortement sur les entreprises du secteur formel, ce qui oblige d’ailleurs l’Etat à mieux intégrer le secteur informel. En outre, l’Etat doit accélérer sa stratégie d’élargissement de l’assiette fiscale en ciblant la modernisation du système, la digitalisation des régies et la rationalisation des exonérations.
Le cinquième risque reste un possible effet d’éviction financière du secteur privé. Dans le PND, les besoins de financement public sont évalués à près de 38.000 milliards de FCFA. Une part significative, soit plus de 26.700 milliards de FCFA, est prévue pour être levée via des emprunts sur les marchés financiers nationaux et régionaux (notamment via les obligations du Trésor). En émettant régulièrement d’importants volumes de titres publics sur le marché régional pour financer sa part du PND, l’Etat va attirer les banques commerciales, cherchant des placements sûrs et souvent assortis d’avantages fiscaux, privilégient massivement ces titres d’État. En conséquence, la masse de capitaux disponibles pour financer les entreprises privées se réduit, ce qui limite leur développement. Pour pallier cette pénurie de liquidités, les banques augmentent les taux d’intérêt qu’elles appliquent aux crédits accordés aux entreprises privées. Le coût du crédit devient plus élevé.
Question 5 : Dans le PND, il est prévu la construction d’un Train à Grande Vitesse (TGV) reliant Abidjan à Ferkessédougou. Que pensez-vous de ce projet?
Réponse : C’est une bonne chose d’avoir à faire moins de temps entre Abidjan et Ferkessédougou. Cela dynamise le commerce et les affaires. Mais maintenir des infrastructures à très grande vitesse sur de longues distances exige des dépenses de maintenance colossales (technologie, rails, pièces détachées) qui pourraient peser sur le budget de l’État. Rappelons que son coût estimé à 1 000 milliards de FCFA. En outre, le secteur des transports ivoirien porte déjà plusieurs chantiers majeurs (Métro d’Abidjan prévu pour 2029, aéroports, routes). La coordination simultanée de ces mégaprojets risque d’engendrer d’importants dépassements de délais. Par exemple, c’est le 30 novembre 2017 que la première pierre du projet du « Métro d’Abidjan » avait été posée par les présidents Alassane Ouattara et Emmanuel Macron. Finalement, la mise en service de la ligne 1 du « Métro d’Abidjan » est prévue entre fin 2028 et début 2029. Il en découle que le projet du train à grande vitesse deviendra une réalité à une petite vitesse. Le développement, ce n’est pas du saupoudrage mais un changement mental et structurel de la société. Comme le rappelait le sociologue et économiste François Perroux, le développement est la combinaison de changements mentaux et sociaux rendant une population apte à faire croître cumulativement et durablement son niveau de vie.





Commentaires Facebook