
Dakar – Le paysage politique sénégalais connaît un bouleversement inédit depuis l’accession au pouvoir du tandem Bassirou Diomaye Faye–Ousmane Sonko en 2024. Après le limogeage du Premier ministre Ousmane Sonko le 22 mai dernier, le président de la République se retrouve confronté à une situation paradoxale : gouverner face à une Assemblée nationale largement dominée par son propre ancien camp politique.
Jusqu’à récemment, Bassirou Diomaye Faye disposait d’une confortable majorité parlementaire. Les élections législatives du 17 novembre 2024 avaient offert au Pastef une victoire écrasante avec 130 sièges sur 165 à l’Assemblée nationale. Cette majorité constituait le principal levier institutionnel du nouveau pouvoir pour mettre en œuvre ses réformes.
Mais la rupture politique entre le chef de l’État et Ousmane Sonko a profondément rebattu les cartes.
Une majorité devenue hostile
En quelques semaines, la quasi-totalité des députés Pastef ont choisi de rester fidèles à leur leader historique, Ousmane Sonko, plutôt qu’au président de la République.
Selon plusieurs observateurs de la scène politique sénégalaise, au moins les trois quarts, voire quatre cinquièmes des ministres issus du Pastef auraient quitté leurs fonctions dans le sillage de la rupture entre les deux hommes. Le même phénomène serait observé au sein de plusieurs directions générales et structures stratégiques de l’administration.
Cette nouvelle configuration place Bassirou Diomaye Faye dans une position délicate. Juridiquement, il demeure le chef de l’État et conserve l’ensemble de ses prérogatives constitutionnelles. Politiquement, en revanche, sa marge de manœuvre apparaît considérablement réduite.
La plupart des projets de loi du gouvernement devront désormais être examinés par une Assemblée nationale dont la majorité des membres ne lui est plus acquise.
Pour plusieurs observateurs de la vie politique sénégalaise, il s’agit d’une forme de cohabitation atypique : non pas entre deux partis adverses traditionnels, mais entre un président et la formation politique qui l’a porté au pouvoir.
Le risque du blocage institutionnel
Dans les systèmes démocratiques, le soutien parlementaire constitue un élément essentiel de l’action gouvernementale.
Sans majorité stable, l’adoption des lois budgétaires, des réformes économiques, des textes institutionnels ou encore des engagements internationaux peut rapidement devenir un parcours semé d’embûches.
Le gouvernement pourrait être contraint de négocier au cas par cas afin de réunir les voix nécessaires à l’adoption de ses projets.
Cette situation risque également de ralentir plusieurs réformes annoncées depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau régime, notamment celles relatives à la gouvernance publique, aux fonds souverains, à la gestion des ressources naturelles, à la justice et aux institutions.
Une Constitution qui protège encore le président
Malgré cette fragilité parlementaire, Bassirou Diomaye Faye conserve des atouts importants.
La Constitution sénégalaise accorde au président des pouvoirs significatifs en matière diplomatique, sécuritaire et institutionnelle. Il demeure le garant du fonctionnement régulier des institutions et conserve l’initiative politique sur plusieurs dossiers stratégiques.
Toutefois, dans la pratique, la réussite d’un mandat présidentiel dépend largement de la capacité à transformer les orientations politiques en textes législatifs et en politiques publiques concrètes.
Or, sans l’appui du Pastef, cette tâche pourrait devenir particulièrement complexe.
Sonko, l’homme fort du jeu politique ?
Au-delà des questions institutionnelles, cette crise révèle également le poids politique considérable conservé par Ousmane Sonko.

Quelques jours seulement après sa rupture avec le président, l’ancien Premier ministre a été largement plébiscité lors du premier congrès du Pastef, qui lui a accordé un mandat de six ans à la tête du parti. Une démonstration de force qui a confirmé son emprise sur l’appareil politique et sur la base militante.
Écarté de la Primature mais toujours influent auprès des militants et des élus Pastef, Sonko apparaît aujourd’hui comme le principal centre de gravité politique de la majorité parlementaire.
Cette situation soulève une question fondamentale pour l’avenir du Sénégal : où se situe désormais le véritable pouvoir politique ? Au Palais présidentiel ou au sein de l’appareil partisan contrôlé par Ousmane Sonko ?
La réponse à cette interrogation déterminera probablement l’évolution du rapport de force entre les deux hommes dans les mois à venir.
Un tournant pour le Sénégal
Pour la première fois depuis l’alternance de 2024, le pouvoir sénégalais semble confronté à une crise politique interne majeure.
Le défi pour Bassirou Diomaye Faye sera de démontrer qu’il peut gouverner, faire adopter ses réformes et maintenir la stabilité institutionnelle sans le soutien de la machine politique qui l’a porté à la magistrature suprême.
Dans le cas contraire, le Sénégal pourrait entrer dans une période de paralysie politique et de tensions institutionnelles dont l’issue demeure incertaine, à moins qu’un compromis ne permette de renouer le dialogue entre les deux figures qui avaient incarné ensemble l’espoir du changement et de la rupture.





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