La réponse courte est : pas nécessairement, ou du moins pas dans le sens où l’entend François Soudan.
Le débat porte en réalité sur deux conceptions différentes de ce qu’est l’héritage intellectuel de Frantz Fanon.
L’argument de François Soudan
Soudan estime que Fanon est avant tout un penseur d’une époque précise : celle du colonialisme, de la guerre d’Algérie et des luttes de libération nationales. Selon lui, les concepts fanoniens doivent être replacés dans ce contexte historique particulier. Appliquer directement aujourd’hui ses analyses sur la violence révolutionnaire, la décolonisation ou les bourgeoisies nationales reviendrait à ignorer les transformations profondes de l’Afrique depuis les indépendances.
Cette critique n’est pas nouvelle. De nombreux chercheurs ont déjà souligné que Fanon écrivait dans un contexte où :
- les États africains indépendants n’existaient pas encore ;
- la mondialisation contemporaine n’avait pas émergé ;
- les enjeux démocratiques actuels étaient peu développés ;
- les structures néocoloniales actuelles n’avaient pas encore pris leur forme définitive.
Sous cet angle, Soudan soulève une question légitime.
Pourquoi l’accusation d’anachronisme est discutable
Le problème est que Sonko ne prétend pas reproduire mécaniquement le programme politique de Fanon.
Dans Continuer Fanon, il semble plutôt considérer Fanon comme un cadre d’analyse pour comprendre :
- les dépendances économiques ;
- les mécanismes de domination culturelle ;
- la place des élites africaines dans l’économie mondiale ;
- la souveraineté politique et monétaire ;
- la question de la dignité collective.
Or, utiliser un auteur ancien pour éclairer le présent n’est pas nécessairement un anachronisme. On continue bien de mobiliser :
- Karl Marx pour analyser le capitalisme du XXIe siècle ;
- Alexis de Tocqueville pour étudier la démocratie moderne ;
- Max Weber pour comprendre les bureaucraties contemporaines.
La question n’est donc pas : « Fanon est-il contemporain ? », mais plutôt : « Ses concepts restent-ils pertinents ? »
Une faiblesse dans l’argument de Soudan
Lorsque Soudan affirme que Fanon conduirait à une impasse parce que certaines révolutions postcoloniales ont débouché sur des régimes autoritaires, il adopte un raisonnement contestable.
On pourrait appliquer la même logique à :
- Jean-Jacques Rousseau après la Terreur ;
- Karl Marx après le stalinisme ;
- John Locke malgré les dérives de certaines démocraties libérales.
Les échecs historiques de mouvements se réclamant d’un penseur ne suffisent pas à invalider sa pensée.
Là où Soudan touche un point important
Sa critique devient plus solide lorsqu’il évoque les limites réelles de Fanon :
- son faible intérêt pour les institutions démocratiques ;
- son optimisme révolutionnaire ;
- sa réflexion inachevée sur l’État postcolonial ;
- certaines ambiguïtés concernant la violence politique.
Sur ces points, Sonko gagnerait effectivement à expliciter ce qu’il conserve, ce qu’il corrige et ce qu’il abandonne dans l’héritage fanonien.
En définitive
Dire que Sonko lit Fanon de manière anachronique est probablement excessif.
Une formulation plus juste serait de dire que Sonko pratique une réactualisation politique de Fanon. Comme toute réactualisation, elle implique une sélection des idées jugées encore utiles aujourd’hui.
Le véritable débat n’est donc pas de savoir si Fanon appartient au passé, mais si les phénomènes qu’il dénonçait — dépendance économique, domination culturelle, aliénation des élites, inégalités dans les rapports Nord-Sud — ont réellement disparu. Si l’on considère qu’ils persistent sous d’autres formes, alors la mobilisation de Fanon par Ousmane Sonko apparaît moins comme un anachronisme que comme une tentative d’actualisation intellectuelle et politique.
Sonko sort les griffes et répond au président Diomaye sans détour. https://t.co/ltAAbIkEe7

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