Rachats anticipés de dette en Afrique : les raisons d’une stratégie financière en pleine expansion

Pourquoi les États africains rachètent-ils leurs dettes par anticipation ?

En février 2026, Nairobi a levé 2,25 milliards de dollars sur les marchés internationaux afin de financer une opération de rachat anticipé de dettes arrivant à échéance en 2028 et 2032. Le pays profite d’une accalmie sur les coûts d’emprunt pour réaménager son profil de remboursement. Le 29 mai 2026, le gouvernement ivoirien a annoncé sa décision de rembourser par anticipation l’intégralité de l’Eurobond arrivant à échéance en 2032, encore en circulation. L’opération porte sur un encours résiduel de 153 millions de dollars, soit environ 88 milliards de FCFA, qui sera définitivement retiré du marché le 30 juin prochain. Dans les lignes qui suivent, Pr. Prao Yao Séraphin donne les raisons qui expliquent le reprofilage des dettes par les Etats africains.

Question 1 : Pouvez-vous nous expliquer cette opération de rachat de dette?

Réponse : les pays africains se sont endettés sur les marchés financiers en émettant des obligations. En clair, lorsqu’un État émet un Eurobond, il emprunte de l’argent auprès d’investisseurs internationaux en s’engageant à rembourser le capital à une date fixée, tout en versant des intérêts pendant toute la durée du prêt. Certains contrats prévoient toutefois une option permettant à l’émetteur de rembourser tout ou partie de l’emprunt avant son échéance. Un rachat anticipé de dette obligataire est une opération par laquelle l’émetteur (une entreprise ou un État) rembourse tout ou une partie de ses obligations en circulation avant la date d’échéance initialement prévue. Si les taux d’intérêt sur les marchés financiers baissent, alors l’émetteur peut préférer racheter sa dette coûteuse pour émettre de nouvelles obligations avec un taux d’intérêt plus faible. C’est précisément ce que vient de faire la Côte d’Ivoire, en soldant définitivement un emprunt émis il y a plus de quinze ans.

Question 2 : Peut-on avoir des exemples en Afrique?

Réponse :

Le Kenya a mobilisé 2,25 milliards de dollars à travers une double émission obligataire en devises étrangères et rejoint ainsi la vague de pays africains qui reviennent sur les marchés internationaux à la faveur d’un recul des primes de risque.  Le gouvernement aurait émis 900 millions de dollars de titres à sept ans assortis d’un rendement de 8,1 %, ainsi que 1,35 milliard de dollars d’obligations à 12 ans au taux de 8,95 %.

Le Gabon également mène des opérations de rachat.  En 2025, le Gabon a mené un rachat anticipé de son Eurobond 2025 d’un montant de 315 millions de dollars, soit près de 200 milliards FCFA. Cette opération visait à réduire la pression sur les finances publiques et à renforcer la stabilité économique du pays. L’Eurobond 2025, initialement émis en 2015 sous l’administration d’Ali Bongo Ondimba, avait été utilisé pour financer des projets d’infrastructure, mais son taux d’intérêt de 6,95 % représentait un poids financier important.

Poursuivant une gestion proactive de son portefeuille, la Côte d’Ivoire vient de rembourser par anticipation la tranche restante de son Eurobond 2032 (pour 153 millions de dollars) sans recourir à un nouvel emprunt, prouvant la solidité de ses réserves. En mars 2025, la Côte d’Ivoire a finalisé une opération d’échange obligataire de 450 milliards FCFA (746,7 millions $) sur le marché de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). L’opération, qui a dépassé l’objectif initial de 400 milliards FCFA, visait à rééchelonner une partie des remboursements de 2025 en proposant aux investisseurs de nouveaux titres à 5 et 7 ans, avec des taux d’intérêt respectifs de 5,90% et 6%.

Question 3 : Quelles sont donc les raisons qui expliquent les rachats de dette en Afrique?

Réponse :

La première raison est de lisser son calendrier de remboursement et de réduire les pressions de refinancement à moyen terme. En rachetant une partie des obligations, l’émetteur évite une concentration excessive de la dette sur une année spécifique, équilibrant ainsi ses futures sorties de trésorerie. Les pays cherchent à étaler ses paiements et éviter un pic de remboursement.

La seconde raison est la détente récente des rendements mondiaux et l’amélioration du sentiment à l’égard des dettes africaines ont rouvert une fenêtre d’opportunité. Plusieurs États du continent ont récemment sollicité les marchés en dollars, profitant d’une baisse relative des spreads. La détente récente des rendements mondiaux permet aux États et aux entreprises de procéder à des rachats anticipés de dette obligataire pour refinancer leurs emprunts à des taux plus bas. Par exemple, la dernière opération en Côte d’Ivoire répond également à un objectif financier précis. L’obligation concernée portait un taux de 5,90 %, un niveau devenu légèrement supérieur aux conditions auxquelles la Côte d’Ivoire se finance aujourd’hui sur les marchés internationaux. En conservant cet ancien emprunt relativement plus coûteux et de taille limitée, l’État maintenait un instrument qui ne reflétait plus son profil financier actuel. Son rachat permet donc de simplifier la structure de la dette publique et de concentrer l’attention des investisseurs sur les emprunts les plus récents, moins onéreux et plus représentatifs de la signature ivoirienne.

La troisième raison est que cette opération s’inscrit dans une stratégie de gestion active de la dette, alors que les besoins de financement restent importants. Elle vise à atténuer les pics de remboursement futurs et à allonger la maturité moyenne du portefeuille. Les gouvernements arrivent ainsi à allonger le profil d’échéance de la dette publique, à réduire l’exposition aux fluctuations des taux d’intérêt et des taux de change.

La quatrième raison est qu’une telle approche permet également d’envoyer un signal positif aux investisseurs sur la capacité du pays à gérer ses engagements extérieurs de manière anticipée. En effet, non seulement le rachat anticipé de dette obligataire permet à un émetteur (État ou entreprise) de réduire ses charges d’intérêt mais également il aide à envoyer un signal fort de solvabilité aux marchés. Cette approche démontre une bonne santé financière, rassure les investisseurs quant à la capacité de remboursement et améliore la crédibilité de la signature.

La cinquième raison est que l’opération pourrait contribuer à réduire les tensions à court terme sur la trésorerie, tout en renforçant la crédibilité du pays sur les marchés internationaux. Un rachat anticipé de dette permet d’alléger le calendrier de remboursement ou de réduire les charges d’intérêts. En éliminant des obligations futures, l’entité libère des liquidités opérationnelles immédiates, ce qui résout efficacement les tensions sur la trésorerie à court terme.

 

Question 4 : Quelle est la situation de la dette publique africaine ?

Réponse :

Entre 2010 et 2024, la dette publique africaine a effectivement connu une augmentation significative, passant de 436 milliards de dollars à 1 130 milliards de dollars. En effet, le poids de la dette publique africaine est passé d’un point bas de 35 % du PIB en 2010 à 62 % du PIB en 2019 et à 64,3% en 2025 contre 68,9% en 2023 et 67,5% en 2024.

En 2022, le montant total du service de la dette extérieure de l’Afrique a été équivalent à plus de 12% du montant des exportations de l’ensemble du continent et à près de 15% de celui des recettes publiques. Le service de la dette extérieure des pays africains atteindra un montant record de 89,4 milliards de dollars en 2024, compromettant ainsi les équilibres macroéconomiques des pays africains. En 2026, ce sont 95 milliards de dollars qui seront payés aux créanciers. 16,7% des recettes serviront à payer les intérêts de la dette en 2026, ce qui représente encore 15% des recettes d’exportation.

De nombreux pays sont donc confrontés à une dette publique considérable et ne disposent pas d’une marge de manœuvre budgétaire suffisante pour financer des projets d’investissement de grande envergure. Il est également difficile pour ces pays de lever des fonds à des taux abordables sans alourdir encore le fardeau de leur dette.

 

 

 

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