Entretien avec le Professeur Prao Yao Séraphin
En décembre 2024, la Chine avait déjà instauré une politique d’exonération des droits de douane au profit de 33 pays africains parmi les moins avancés. Cette mesure a depuis été élargie à 53 pays africains et demeurera en vigueur jusqu’au 30 avril 2028. Depuis le 1er mai 2026, Pékin applique ainsi un régime de zéro droit de douane sur les importations en provenance de 53 des 54 pays du continent africain. Cette décision historique, annoncée par le président Xi Jinping, ouvre un accès libre et sans taxation au marché chinois pour la quasi-totalité des produits africains.
Dans cet entretien, le professeur Prao Yao Séraphin analyse les implications de cette mesure pour la Côte d’Ivoire, ses opportunités, ses limites et les défis qu’elle soulève.
Question 1 : Quelle est la situation actuelle du commerce bilatéral entre la Chine et la Côte d’Ivoire ?
Réponse
La Chine est aujourd’hui le premier partenaire commercial bilatéral de la Côte d’Ivoire. Selon les données des douanes chinoises, les échanges commerciaux entre les deux pays ont dépassé 3 036 milliards de FCFA, soit environ 5,06 milliards de dollars américains, en 2024.
Les exportations ivoiriennes vers la Chine se sont élevées à près de 441,9 milliards de FCFA, tandis que les importations en provenance de ce pays ont atteint 1 618,8 milliards de FCFA. Il en résulte un déficit commercial de l’ordre de 1 176,9 milliards de FCFA en défaveur de la Côte d’Ivoire.
Si la Chine constitue le principal fournisseur du marché ivoirien, elle est également un important débouché pour plusieurs produits d’exportation du pays, notamment le cacao, l’hévéa, le bois, le coton, les minerais et les hydrocarbures. La valeur de ces exportations avoisine un milliard de dollars américains.
Cette configuration révèle toutefois une réalité structurelle : la Côte d’Ivoire exporte essentiellement des matières premières et importe majoritairement des produits manufacturés à forte valeur ajoutée. Les importations ivoiriennes en provenance de Chine concernent principalement les équipements technologiques, les véhicules, les machines industrielles, les matériaux de construction ainsi que divers biens de consommation.
Sur la période 2019-2023, les importations en provenance de Chine ont atteint en moyenne 1 294,4 milliards de FCFA par an, tandis que les exportations ivoiriennes vers ce pays s’établissaient à environ 337,8 milliards de FCFA annuellement. En 2025, la Chine représentait entre 15,3 % et 16 % des importations mensuelles de la Côte d’Ivoire, confirmant ainsi sa place de premier fournisseur individuel du pays.
Par ailleurs, les deux États ont récemment renforcé leur coopération économique à travers la signature de nouveaux accords de développement et de protocoles d’entente destinés à faciliter les échanges commerciaux et à améliorer l’accès des produits ivoiriens au marché chinois. Dans cette dynamique, des institutions telles que l’Agence Côte d’Ivoire Export collaborent étroitement avec les autorités chinoises afin de renforcer la présence des entreprises ivoiriennes sur ce marché stratégique.
Question 2 : Quel sera l’impact de la suppression des droits de douane sur les exportations ivoiriennes vers la Chine à court, moyen et long terme ?
Réponse
Il convient tout d’abord de rappeler que plus de 94,5 % des exportations africaines à destination de la Chine bénéficiaient déjà d’une exonération douanière, selon les données d’UN Comtrade analysées par China Global South.
L’économie ivoirienne demeure fortement dépendante de l’agriculture. La Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao, avec plus de 40 % de la production mondiale, et le premier producteur mondial d’anacarde depuis 2015, avec environ 20 % de la production mondiale.
Le cacao constitue un pilier majeur de l’économie nationale. Il génère près de 40 % des recettes d’exportation, contribue entre 10 et 15 % au produit intérieur brut et représente la principale source de devises du pays. Selon la Banque mondiale, cette filière contribue également à hauteur d’environ 12 % aux recettes fiscales nationales.
Parallèlement, le secteur minier connaît une montée en puissance, portée notamment par la production aurifère, le manganèse, le nickel ainsi que par le développement des gisements d’hydrocarbures Baleine et Calao.
Au regard de ces éléments, les effets potentiels de cette mesure peuvent être analysés à plusieurs horizons.
À court et moyen terme, elle devrait favoriser une augmentation des recettes d’exportation et renforcer les entrées de devises, contribuant ainsi à l’amélioration des équilibres macroéconomiques du pays. Les secteurs agricole, minier et logistique devraient bénéficier directement de cette ouverture accrue du marché chinois. De nouvelles entreprises ivoiriennes pourraient également accéder à l’un des plus vastes marchés de consommation au monde.
À plus long terme, les bénéfices réels dépendront de la capacité de la Côte d’Ivoire à transformer cette opportunité commerciale en levier d’industrialisation et de création de valeur ajoutée. Si le pays demeure essentiellement exportateur de matières premières brutes, les gains économiques resteront limités. L’enjeu majeur réside donc dans l’accroissement de la transformation locale, la diversification des exportations et une meilleure intégration dans les chaînes de valeur mondiales.
Question 3 : Quels secteurs de l’économie ivoirienne pourraient le plus bénéficier de cette mesure ?
Réponse
Le premier bénéficiaire sera incontestablement le secteur agricole.
L’amélioration de l’accès au marché chinois devrait entraîner une hausse des exportations de produits agricoles ivoiriens. La suppression des barrières tarifaires renforcera la compétitivité de ces produits et offrira aux producteurs de nouvelles opportunités de débouchés sur un marché à forte demande.
Cette dynamique pourrait également accélérer le développement des industries locales de transformation, notamment dans les filières du cacao et de l’anacarde. Une telle évolution permettrait d’augmenter la valeur ajoutée créée sur le territoire national et de générer davantage d’emplois industriels.
Le deuxième secteur concerné est celui des mines et des hydrocarbures. La demande croissante de la Chine pour les matières premières stratégiques pourrait soutenir les investissements dans l’exploitation de l’or, du nickel, de la bauxite et des ressources énergétiques.
Enfin, le secteur des infrastructures et du BTP pourrait également tirer profit de cette dynamique. Les investissements chinois dans les projets routiers, portuaires, ferroviaires et énergétiques devraient continuer à soutenir le développement des capacités productives du pays et renforcer son attractivité économique.
Question 4 : La Côte d’Ivoire est-elle suffisamment préparée pour tirer pleinement profit de cette opportunité ?
Réponse
La réponse est nuancée.
La Côte d’Ivoire dispose d’atouts considérables grâce à la solidité de son secteur agricole et à la richesse de ses ressources naturelles. Toutefois, elle demeure confrontée à plusieurs contraintes structurelles qui limitent sa capacité à capter pleinement les bénéfices de cette ouverture commerciale.
Le principal défi réside dans le faible niveau de transformation locale des produits exportés. Selon les données du Département américain de l’Agriculture, les industriels ivoiriens ont transformé environ 777 000 tonnes de fèves de cacao en 2024, soit près de 44 % de la récolte nationale estimée à 1,76 million de tonnes. Dans la filière anacarde, le taux de transformation avoisine 40 %.
Ces performances traduisent des progrès réels, mais elles restent insuffisantes pour permettre au pays de tirer le maximum de valeur de ses ressources naturelles. La compétitivité future de la Côte d’Ivoire dépendra largement de sa capacité à accélérer son industrialisation, à améliorer la qualité de ses infrastructures et à renforcer les compétences de sa main-d’œuvre.
Question 5 : Quels défis et risques la Côte d’Ivoire doit-elle relever pour transformer cette opportunité en véritable moteur de croissance ?
Réponse
Le premier risque est celui d’une dépendance commerciale accrue.
Les exportations ivoiriennes vers la Chine demeurent concentrées sur un nombre limité de produits, principalement le cacao, l’hévéa, le bois et le coton. À l’inverse, les exportations chinoises vers la Côte d’Ivoire sont composées de produits manufacturés à forte valeur ajoutée. Sans changement structurel, la suppression des droits de douane pourrait renforcer cette asymétrie commerciale.
Pour éviter cet écueil, la Côte d’Ivoire devra diversifier son offre exportable et accroître la part des produits transformés dans ses échanges extérieurs.
Le second défi concerne l’industrialisation. Cette ouverture du marché chinois doit être perçue comme un accélérateur de la transformation structurelle de l’économie nationale plutôt que comme une simple opportunité d’exportation supplémentaire.
Enfin, le développement du capital humain demeure indispensable. L’amélioration des compétences techniques, de la formation professionnelle, de la recherche et de l’innovation conditionnera la capacité du pays à produire des biens à plus forte valeur ajoutée.
Plus largement, il est nécessaire de s’attaquer aux causes profondes de la faiblesse de la valeur ajoutée dans les exportations africaines, notamment l’insuffisance des capacités industrielles et le faible niveau de transformation des ressources naturelles. À terme, cette stratégie permettra d’accroître la part des exportations de produits semi-finis et finis et de mieux intégrer la Côte d’Ivoire aux chaînes de valeur internationales.
Question 6 : Quelles sont les motivations de la Chine derrière cette décision ?
Réponse
Trois facteurs principaux permettent d’expliquer cette décision.
Premièrement, la Chine cherche à rééquilibrer ses relations commerciales avec le continent africain. En 2025, le déficit commercial de l’Afrique vis-à-vis de la Chine a atteint un niveau record estimé à 102 milliards de dollars. Cette situation alimente des tensions croissantes et incite certains pays africains à adopter des mesures de protection commerciale ou des politiques de substitution aux importations.
Deuxièmement, cette initiative s’inscrit dans la stratégie chinoise de renforcement de la coopération Sud-Sud. Pékin entend consolider ses partenariats avec les pays en développement et promouvoir un ordre économique international davantage fondé sur le multilatéralisme, les transferts de technologies et les mécanismes de coopération mutuellement bénéfiques.
Troisièmement, cette décision intervient dans un contexte marqué par les tensions commerciales mondiales et le durcissement de la politique tarifaire américaine. La Chine cherche ainsi à renforcer son image de défenseur du libre-échange et à consolider ses alliances économiques avec les pays du Sud global. Cette stratégie lui permet également d’atténuer les effets de sa rivalité économique avec les États-Unis tout en renforçant son influence sur le continent africain.


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