L’AFRIQUE NOIRE, UN TERRITOIRE SOUS TUTELLE ÉCONOMIQUE: L’ÉTERNEL RECOMMENCEMENT DES ILLUSIONS PROGRAMMÉES

Du 22 au 30 avril, une délégation du Fonds monétaire international (FMI) a séjourné en Côte d’Ivoire pour évaluer l’état d’avancement de plusieurs programmes économiques soutenus par l’institution, dans ses composantes que sont le Mécanisme élargi de crédit, la Facilité élargie de crédit et la Facilité pour la résilience et la durabilité. Une visite de plus. Un rapport de plus à produire. Une évaluation de plus. Et, pour beaucoup, une illusion de plus.

Mais derrière cette routine diplomatique et technocratique, devenue incontestablement folklorique, une question fondamentale, presque dérangeante, s’impose : les Africains réfléchissent-ils réellement aux politiques économiques qu’ils appliquent ?

LA RÉPÉTITION COMME STRATÉGIE OU COMME IMPASSE ?

Depuis plusieurs décennies, les pays africains, en particulier ceux d’Afrique subsaharienne, enchaînent les programmes avec les institutions financières internationales. Les noms changent : ajustement structurel hier, facilités élargies de crédit aujourd’hui, résilience et durabilité demain. Mais la logique reste fondamentalement la même, à savoir : discipline budgétaire stricte, réduction des dépenses publiques, réformes structurelles orientées vers le marché, ouverture accrue aux capitaux étrangers.

Ces politiques sont présentées comme des remèdes universels, applicables indistinctement à des économies pourtant profondément différentes et à des structures productives fragiles.

La vraie question, à notre avis, n’est donc pas seulement technique. Elle est aussi, et surtout, philosophique et politique : pourquoi persister dans des modèles qui, jusqu’ici, n’ont pas produit de transformation structurelle durable ? Oui, pourquoi persister et signer ?

L’ABSENCE D’UN DÉBAT ÉCONOMIQUE AFRICAIN AUTONOME

Il est frappant de constater que, dans de nombreux pays africains, les politiques économiques semblent souvent importées plutôt que débattues. Or, dans les pays qui connaissent des sorties du sous-développement, les questions du positionnement des économies sont débattues.

En Afrique noire, les décisions majeures sont prises dans des cadres où la souveraineté nationale est diluée, avec des missions d’évaluation, des conditionnalités financières et des recommandations quasi obligatoires.

Le problème n’est pas l’existence de partenaires internationaux. Le problème est l’absence d’un véritable espace critique interne. Où sont les grandes conférences nationales sur les choix économiques ? Où sont les débats publics sur les orientations macroéconomiques ? Où est la confrontation entre modèles alternatifs ?

Trop souvent, la politique économique devient une affaire d’experts, dont, pour le moins que l’on puisse dire, ils sont déconnectés des réalités sociales et des aspirations populaires.

LE MYTHE DU DÉVELOPPEMENT PAR AJUSTEMENT

Une interrogation essentielle mérite d’être posée sans détour. Posons-nous-la : existe-t-il, à ce jour, un seul pays au monde qui soit sorti du sous-développement grâce aux programmes du FMI ?

L’histoire économique mondiale apporte une réponse pour le moins troublante. Les pays aujourd’hui développés, qu’il s’agisse de la Corée du Sud, de la Chine ou même des nations européennes, ont protégé leurs industries naissantes, investi massivement dans l’éducation et les infrastructures, utilisé l’État comme moteur économique, parfois ignoré les dogmes du libre marché.

À l’inverse, dans de nombreux pays africains, les programmes d’ajustement ont souvent conduit à la désindustrialisation, à la fragilisation des services publics, à une dépendance accrue aux exportations de matières premières et à une vulnérabilité face aux chocs extérieurs.

Le paradoxe est cruel : on prescrit aux pays pauvres des politiques que les pays riches n’ont jamais appliquées à leur propre développement.

LA CÔTE D’IVOIRE : CROISSANCE SANS TRANSFORMATION ?

La Côte d’Ivoire est souvent présentée comme un « bon élève » des institutions internationales. Croissance soutenue, stabilité macroéconomique relative, attractivité pour les investisseurs. Mais derrière ces indicateurs, que constatons-nous ?

Nous voyons que le tissu industriel reste limité, que la transformation locale des matières premières est insuffisante, que les inégalités persistent et que l’emploi des jeunes demeure un défi majeur.

La question, pour nous, devient alors incontournable : croissance pour qui ? Et transformation vers quoi ?

Qu’il soit clair dans les esprits qu’une économie peut croître sans se transformer. Elle peut afficher de bons chiffres tout en restant structurellement dépendante.

L’AFRIQUE FACE À SON PROPRE MIROIR

Le constat est dur, mais nécessaire. L’Afrique ne peut pas éternellement externaliser sa réflexion économique. Continuer à suivre des prescriptions sans en interroger les fondements revient à abandonner sa souveraineté intellectuelle, à retarder la construction de modèles adaptés et à perpétuer un cycle de dépendance.

Il ne s’agit pas de rejeter systématiquement le Fonds monétaire international ou les partenaires internationaux. Il s’agit de changer de posture. Il s’agit simplement de passer de l’exécution à la réflexion, de l’adhésion automatique à l’évaluation critique, de la dépendance à l’auto-construction.

FAIRE LE BILAN DOIT AUJOURD’HUI ÊTRE UNE URGENCE POLITIQUE

À un moment donné, toute nation sérieuse, oui, sérieuse bien entendu, doit s’arrêter et se poser des questions fondamentales, à savoir : qu’avons-nous réellement gagné avec ces programmes ? Qu’avons-nous perdu ? Pourquoi nos économies restent-elles vulnérables ? Quelles alternatives pouvons-nous construire ?

Ce travail de bilan est largement absent. Or, sans bilan, il n’y a pas de leçons. Et sans leçons, il n’y a pas de rupture, encore moins de perspective.

IL SERAIT PEUT-ÊTRE TEMPS DE TRAVAILLER À UNE RENAISSANCE ÉCONOMIQUE AFRICAINE

L’Afrique noire n’est pas condamnée à l’échec. Mais elle doit aujourd’hui accepter une vérité essentielle : le développement ne s’importe pas, il se construit.

Et cette construction implique : une réhabilitation du rôle stratégique de l’État, une industrialisation pensée localement, une intégration régionale réelle (au-delà des discours), une souveraineté dans la définition des politiques économiques.

Et surtout, cela exige une révolution mentale, à savoir oser penser contre les modèles dominants lorsque ceux-ci ne produisent pas de résultats.

CONCLUSION : NOUS INVITONS À SORTIR DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE

L’image est brutale, mais elle reflète un sentiment de plus en plus répandu. L’Afrique noire est tournée en bourrique par des cycles de prescriptions économiques répétitives.

Le plus inquiétant n’est pas que cela existe. Le plus inquiétant, c’est que cela ne choque plus.

Or, un continent qui ne questionne pas ses choix économiques renonce, en partie, à son destin. Il est temps de rompre avec cette inertie. Non pas dans une posture de rejet systématique, mais dans une affirmation lucide et souveraine.

Car, au fond, la vraie question n’est pas celle du FMI. La vraie question, c’est celle de la volonté africaine de penser par elle-même.

© DR KOCK OBHUSU
Économiste – Ingénieur

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