Des Awards bidons

Par Venance Konan

Il y a une vingtaine d’années, lorsque j’étais rédacteur en chef du quotidien Ivoir’soir, je fus invité à Bongouanou pour assister à une cérémonie de remise de prix à un transporteur d’Andé, dans le Moronou.

Si ma mémoire est encore bonne, il s’agissait d’un prix pour la promotion de la paix dans le monde ou quelque chose du genre, et il était décerné par une ONG dirigée par un jeune Ivoirien de la région du Moronou qui vivait en Suisse et était marié à une suissesse italienne. Ils étaient venus avec des amis italiens ou suisses italiens.

Après la remise du prix, il y eut une messe officiée par monseigneur Bruno Kouamé d’Abengourou, la plus longue messe de ma vie de païen, puisque l’évêque la fit en français, en agni, et en italien, pour épater les Italiens qui étaient là.

Durant toutes ces festivités, je me demandais en quoi ce transporteur d’Andé, certes riche, mais à demi analphabète, avait contribué à la promotion de la paix dans le monde. Lorsque je tentai de l’interviewer, je compris que lui-même ne savait pas ce qu’il avait fait pour mériter ce prix. Mais il en était tout de même très heureux et très fier quand même.

Plus tard, l’on me dit qu’il avait dépensé des sommes folles pour ce prix. Il s’agissait du prix des billets d’avion et le séjour de ceux qui sont venus d’Europe, ainsi que le prix lui-même qui coûta son pesant d’or. Et je compris le fin mot de l’histoire.

Chaque jour, des prix de ce genre sont décernés, sans que l’on ne sache ce que les récipiendaires ont exactement réalisé pour être ainsi distingués. Ainsi a-t-on des prix ou des awards du meilleur manager, du meilleur président de conseil général, du meilleur maire, du meilleur entrepreneur, etc.

Ces prix sont attribués au cours d’un somptueux dîner gala dans une belle salle, et ce sont généralement les récipiendaires ou des annonceurs qui en supportent le coût. Parfois les prix sont décernés dans un autre pays africain, voire en Europe, pour lui donner un cachet international et plus de crédibilité.

Feu mon ami Nahoua Léprégnon, qui était un spécialiste de l’attribution des prix de ce genre, me demanda un jour si je n’avais pas envie d’en recevoir un. « Un prix de quoi ? » lui demandai-je. « Un prix de tout ce que tu veux, me répondit-il.

D’habitude les gens me paient pour recevoir leurs prix. Mais comme tu es mon ami, tu prendras juste en charge l’organisation de la cérémonie et, à moi, tu donneras ce que tu peux. » Lorsque je fus nommé directeur général de Fraternité Matin, à peine deux mois après ma prise de fonction, trois types que je connaissais bien comme des escrocs, vinrent me voir pour me proposer de me remettre un prix de meilleur manager au cours d’une soirée qui, disaient-ils, devaient bénéficier du parrainage de la Première dame.

Ce qu’ils me demandaient en échange dans un premier temps, était de passer des annonces gratuites de leur cérémonie dans mon journal. Je déclinai leur offre de prix et refusai de les recevoir lorsqu’ils revinrent à la charge.

Ce qui est remarquable est que jamais ces prix et trophées de meilleurs managers ou entrepreneurs ne sont attribués à des Européens, des Libanais, des Chinois ou des Indiens. Pourtant ce sont eux les vrais champions de notre industrie. Plus de soixante pour cent de notre industrie sont entre leurs mains et ce sont eux qui tirent notre économie.

Pourquoi ne sont-ils jamais récompensés par ces prix et trophées ? C’est simplement parce qu’ils sont des gens lucides et sérieux qui ne sont guère dans nos nègreries, des gens qui préfèrent attendre ce que les performances de leurs entreprises leur rapporteront, plutôt que d’aller payer pour recevoir des prix de pacotille.

Je crois que nous devons être sérieux de temps en temps si nous voulons que les autres nous prennent au sérieux. Nos entrepreneurs et dirigeants d’entreprises devraient avoir assez de discernement pour distinguer les vrais prix des prix bidons. Ils devraient se concentrer sur la réussite de leurs entreprises au lieu de s’enorgueillir de prix décernés par des aigrefins, qui n’ont aucune valeur, et qu’ils exhiberont fièrement dans leurs bureaux ou domiciles. Nous sommes dans une féroce compétition mondiale et les plus faibles seront impitoyablement éliminés.

Au début de notre indépendance, toute notre industrie était aux mains des Français et Libanais. Aujourd’hui des entrepreneurs ivoiriens commencent à émerger. Mais tant qu’ils seront heureux d’aller recevoir ce genre de prix, et tant que nous autres les féliciteront, nous ne devrons pas nous étonner que l’essentiel de nos entreprises et de nos commerces soient entre les mains d’étrangers.

A ce propos, nous connaissons tous le Mauritanien qui tient son commerce dans une petite échoppe où lui-même vit. Parfois ils sont plusieurs à dormir dans ces petites échoppes en bois sans aucun confort. J’ai vu ces derniers temps à Daoukro des supermarchés ouverts par des Mauritaniens.

Quand j’étais enfant à Ouellé, c’était des Libanais qui tenaient des petites boutiques dans ce bled où il n’y avait ni électricité, ni eau courante. Aujourd’hui ces Libanais sont devenus des industriels.

Quand j’étais étudiant, il y avait dans Abidjan des Vietnamiens fraichement débarqués qui vendaient des nems au bord des rues. Aujourd’hui ils tiennent des restaurants parmi les plus huppés et qui sont fréquentés par notre bourgeoisie. Continuons de recevoir des prix et trophées en carton, mais ne nous plaignons pas que les autres viennent nous battre chez nous.

Venance Konan

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