Au Sénégal des primes de Coupe du monde dénoncées par les sportifs des autres disciplines

La décision du président sénégalais, Macky Sall, de verser aux joueurs de l’équipe nationale senior de football des primes après la Coupe du monde, bien qu’ils n’aient pas atteint leur objectif, a provoqué la colère de certains athlètes du pays.

Les champions d’Afrique avaient pour mission d’atteindre les quarts de finale du Mondial, mais ils ont été éliminés au deuxième tour, après une défaite contre l’Angleterre, 0-3.

« Nous paierons intégralement les primes de qualification pour les quarts de finale, pour toute la délégation officielle », a annoncé Macky Sall deux jours après l’élimination des Lions.

Les primes de la Coupe du monde – qui proviennent du budget de près de 19 millions de livres sterling (environ 14,1 milliards de francs CFA) débloqué par le gouvernement sénégalais pour assurer les dépenses de la Coupe du monde – varieront en fonction du niveau de participation des 26 joueurs à l’ensemble de la compétition, y compris les éliminatoires.

D’anciens joueurs de l’équipe nationale senior de football et d’autres sportifs sénégalais ont dénoncé l’initiative présidentielle.

« Si vous gagnez, vous devez être récompensé. Si vous perdez, en revanche, vous devez en tirer des leçons », a déclaré au journal Stades un ancien attaquant des Lions du Sénégal, Diomansy Kamara.

Malgré sa nature généreuse, la décision de Macky Sall a été accueillie avec regret par certains athlètes. Ces derniers doivent souvent se battre pour financer leur propre participation aux compétitions.

De petites primes, une longue attente

Hamadel Ndiaye est un champion sénégalais de triathlon qui tente d’atteindre les séries mondiales et de se qualifier pour les Jeux olympiques. Bien qu’il ait travaillé comme caméraman à Londres, il a souvent du mal à acheter les billets d’avion en vue de sa participation aux compétitions.

Ndiaye dit avoir ressenti un choc lorsqu’il a appris que les supporters de l’équipe nationale devaient se rendre au Qatar sans rien payer avec leurs propres moyens, pour soutenir les Lions.

« Tout d’abord, j’ai été troublé lorsque j’ai entendu parler de la belle somme d’argent débloquée pour emmener les supporters au Qatar », a déclaré à la BBC l’ancien nageur âgé de 26 ans.

« En 2019 et 2021, j’ai voulu participer à une course, mais le billet d’avion pour Dakar était de 705 livres sterling (environ 525 294 francs CFA) et je devais payer 100 livres sterling (environ 89 420 francs CFA) de plus pour mon vélo comme bagage supplémentaire, mais je ne pouvais pas me le permettre », raconte Hamadel Ndiaye.

« Parfois, nous devons attendre jusqu’à la dernière minute pour savoir si nous pourrons participer ou pas », se plaint-il.

Le point de vue de Ndiaye est soutenu par l’athlète Sangoné Kandji, qui pratique le triple saut. Kandji affirme que de telles situations se produisent beaucoup trop souvent et empêchent les athlètes de s' »acclimater » sur les lieux des compétitions et impactent leurs résultats.

« Cette année, aux Jeux de la solidarité islamique, nous sommes arrivés en retard à Konya et l’un des athlètes a atterri à la veille de sa course. Ces choses sont à revoir, afin que nous puissions aider l’athlète à récupérer après son voyage et avant les compétitions. »

Kandji ajoute qu’elle a été récompensée d’une « modeste somme » après son titre obtenu aux Championnats d’Afrique d’athlétisme de Maurice, en juin.

Ndèye Binta Diongue, une escrimeuse sénégalaise, se bat également pour gagner sa vie. La Fédération sénégalaise d’escrime lui a payé l’année dernière des primes qui devaient être versées depuis 2008.

Le « ministère du football » ?

« Cette année, j’ai remporté la médaille de bronze aux Championnats d’Afrique, et les primes ne me sont pas encore parvenues », déclare-t-elle à BBC Sport Africa.

« Les fonds destinés au football engendrent des frustrations… » se désole Ndèye Binta Diongue.

Selon elle, un Sénégalais médaillé d’or en escrime au niveau continental perçoit environ 539 livres sterling (environ 402 094 francs CFA), une somme que dépasse de loin celle versée aux footballeurs.

Outre les frustrations qu’engendrent les primes accordées aux Lions du football, les athlètes sont également constamment troublés par l’attention accordée à cette discipline sportive aux dépens des autres sports.

« Le football est la priorité et tout le monde le sait. Toutes les fédérations africaines en souffrent », regrette Diongue.

Le député Guy Marius Sagna, l’un des leaders de l’opposition, a manifesté son soutien aux athlètes, lors du vote du budget du ministère des Sports à l’Assemblée nationale, en décembre dernier.

« C’est un débat qui dure depuis longtemps : est-il le ministre des Sports ou le ministre du Football ? » a demandé M. Sagna.

« Des sports comme le karaté ou le taekwondo ont apporté des médailles mondiales. Le football n’a jamais apporté de médaille mondiale, mais la façon dont on s’occupe du football n’a absolument rien à voir ce qu’on fait avec le karaté ou le taekwondo », a dénoncé le député.

Saut erreur de sa part, a déclaré M. Sagna, le budget de la Fédération sénégalaise d’athlétisme est d’environ 30 millions de francs CFA, tandis que le budget d’un seul match amical des Lions du football varie entre 300 millions et 500 millions de francs CFA.

« Il n’existe aucun sport que nous ne soutiendrons pas », a promis le ministre des Sports, Yankhoba Diatara.

« Je pense que la solution est d’avoir une réunion chaque année, entre le Comité national olympique, le gouvernement et les fédérations, pour faire les arbitrages » sur le plan financier, a-t-il poursuivi.

« Les sports susceptibles de remporter des médailles recevront des fonds. Les autres devront attendre », a soutenu M. Diatara.

Les infrastructures avant les athlètes ?

Confrontée à une rareté des fonds, Diongue se concentre sur son propre plan d’entraînement, tout en enseignant l’escrime aux enfants de la ville française d’Asnieres-sur-Seine.

« Mon entraîneur m’accepte gratuitement, car il comprend que je ne peux pas payer 2 000 à 4 000 euros (entre 1 300 000 et 2 600 000 francs CFA) par an », explique-t-elle, ajoutant : « Avant les Jeux olympiques de 2020, j’avais trois emplois mais j’ai (…) presque abandonné. Heureusement, j’avais ma famille, mes amis et mes entraîneurs pour m’aider. J’ai également reçu des dons, j’ai réussi à obtenir 3 000 euros (environ 1 967 871 francs CFA) au total. »

Les primes perçues après sa première participation aux Jeux olympiques ont servi surtout à payer ses dettes.

Alors que le Sénégal se prépare à accueillir les Jeux olympiques de la jeunesse en 2026, le premier événement olympique en Afrique, de nouvelles infrastructures sont construites ou rénovées dans et autour de la capitale du pays, Dakar.

Lors des derniers Jeux olympiques, à Tokyo, neuf athlètes ont représenté le Sénégal, mais la seule médaille olympique du pays – une médaille d’argent – a été remportée par le coureur de 400 m haies Amadou Dia Ba, à Séoul, en 1988.

Une fois encore, ce qui pourrait apparaître comme un investissement solide pour l’avenir continue de susciter l’angoisse de certains athlètes, qui espèrent briller pour le Sénégal lors des prochains Jeux olympiques seniors.

« Beaucoup d’investissements ont été faits (…) Pourtant [ces infrastructures] restent inutilisées pendant une bonne partie de l’année », souligne Hamadel Ndiaye.

« Les équipements du gymnase de [Dakar Arena] sont à peine utilisés et je trouve cela dommage… » déplore Ndiaye.

Par Babacar Diarra
BBC Afrique

Commentaires Facebook