Mamadou Koulibaly: « La vengeance justicière n’est jamais source de réconciliation »

Par Christophe Boisbouvier

A Abidjan, le président Alassane Ouattara se frotte les mains. Quatorze mois après son arrivée au pouvoir, il vient d’obtenir l’annulation du quart de la dette extérieure de l’Etat ivoirien. Est-ce de bon augure pour la reconstruction du pays ? L’opposant Mamadou Koulibaly a été ministre des Finances de Laurent Gbagbo, puis président de l’Assemblée nationale. Aujourd’hui, il anime un nouveau parti, Liberté et démocratie pour la République, le Lider. En ligne depuis Abidjan, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : La Côte d’Ivoire vient d’obtenir un allègement de sa dette extérieure de 4 milliards de dollars, ce qui représente 25% du total. Est-ce que vous applaudissez ?

Mamadou Koulibaly : Oui, j’applaudis en partie, parce que cela fait quand même 15 ans que différents gouvernements courent après ce PPTE [Pays pauvre très endetté]. On peut applaudir, c’est une grosse victoire pour ces populations.

RFI : Lors d’un séminaire, il y a quelques semaines à Abidjan, vous avez fait un bilan plutôt sévère de la première année de gouvernement Ouattara. Est-ce que cette remise de dette n’est pas la preuve, comme le dit le Premier ministre Jeannot Ahoussou-Kouadio, que la Côte d’Ivoire retrouve confiance et crédibilité auprès de ses partenaires ?

M.K. : Oui, mais cela suppose que la gouvernance de l’Etat permette de collecter les fonds nécessaires au remboursement de cette dette. Il y a d’abord la collecte des fonds.

RFI : Vous parlez gouvernance, est-ce qu’il y a une plus grande transparence cette année que les années précédentes ?

M.K. : Non, au contraire. L’opacité dans la gouvernance ne fait qu’augmenter. On a un président de la République qui dit qu’il veut de la bonne gouvernance, qui chasse de son gouvernement un ministre impliqué dans le détournement de fonds liés aux déchets toxiques, ce qui est grave. Mais le ministre n’est pas jugé. Il va et vient, il est toujours député.

RFI : Vous parlez d’Adama Bictogo ?

M.K. : Oui, pour ne pas citer de nom. La bonne gouvernance, c’est punir et faire exécuter les peines. Un autre aspect de cette gouvernance : les marchés publics, sont passés sans appel d’offres et ça se joue sur des dizaines de milliards de francs pour la restauration des universités publiques de Côte d’Ivoire, et pour d’autres chantiers du même genre. [Il n’y a ] pas de marchés ouverts, on ne peut pas appeler cela de la bonne gouvernance.

RFI : Avant-hier, le président Ouattara a annoncé un nouveau découpage administratif. Est-ce que c’est de bon augure avant les municipales ?

M.K. : Il dit que son découpage ne changera rien dans les 197 communes dans lesquelles les municipales vont avoir lieu. Mais le président Ouattara avait pris l’engagement pendant sa campagne électorale qu’il ne ferait rien dans le processus de décentralisation sans ouvrir avant un grand débat. Mais ce que nous voyons, depuis son arrivée, il découpe, il transforme, il arrange comme il l’entend, sans consulter qui que ce soit. Et ce n’est pas de bon augure.

RFI : Le 8 juin, une attaque rebelle a fait 18 morts dans l’Ouest dont sept casques bleus nigériens. Y a-t-il le risque d’une nouvelle guerre civile dans cette région ?

M.K. : Je ne peux pas le dire, mais il y a une nécessité de désarmement, d’une gestion commune de la zone frontalière ouest de la Côte d’Ivoire en collaboration avec les forces guinéennes, libériennes et les forces onusiennes de Côte d’Ivoire, ainsi que l’armée régulière ivoirienne. Cette zone constitue un nid de gens armés, prêts à se vendre au premier venu. Donc l’exigence de désarmement n’est plus une option pour nous maintenant, je crois bien.

RFI : Il y a un mois, document vidéo à l’appui, le gouvernement ivoirien a affirmé qu’il avait déjoué un complot pro-Gbagbo fomenté au Ghana. Est-ce que cette annonce est à prendre au sérieux à votre avis ?

M.K. : Nous nous posons des questions. C’est vrai qu’on a vu ces cassettes à la télévision, on a vu un ancien ministre de la Défense venir dire certaines choses, mais ce qui serait bien, c’est que toutes ces personnes se retrouvent devant la justice et qu’on nous explique clairement les tenants et les aboutissants.

RFI : Donc, quand le Front populaire ivoirien, le FPI, affirme qu’il s’agit d’un coup d’Etat fictif pour accabler le prisonnier Laurent Gbagbo, vous ne partagez pas son point de vue ?

M.K. : Je ne suis pas sûr. J’attends qu’on soit devant le juge.

RFI : Depuis un an, plusieurs dizaines de partisans de Laurent Gbagbo sont en prison. Six d’entre eux viennent d’être inculpés pour « crimes contre la population civile et génocide ». Est-ce que vous êtes satisfait du travail de la justice ivoirienne ?

M.K. : Non, non, pas du tout satisfait. Depuis avril 2011, on prétend que nous sommes rentrés dans une nouvelle Côte d’Ivoire, mais tout ce que nous voyons c’est une justice qui accable les vaincus, les accuse de tous les maux qui restent à prouver. Mais en même temps, la justice ne dit rien du tout de l’autre camp. On peut aussi accuser de toutes sortes de crimes : la vengeance justicière n’est jamais source de réconciliation. Cette justice n’est pas équitable.

RFI : Alors la réconciliation est difficile. A qui la faute ? Au gouvernement ou bien au FPI qui boycotte tout depuis un an ?

M.K. : A tous les deux. On peut penser que la difficulté vient du FPI, mais en même temps le gouvernement qui, il y a deux mois, a lancé le projet à Grand-Bassam de dialogue avec l’opposition, mais c’était juste pour la photo de famille.

RFI : L’an dernier, vous avez été éjecté du FPI par les pro-Gbagbo qui vous trouvaient trop modéré. Depuis vous avez créé le Lider. Mais votre parti n’a obtenu aucun siège à la nouvelle Assemblée nationale. Est-ce que vous n’êtes pas en train de vous marginaliser ?

M.K. : Non. Aujourd’hui, un nouveau parti est créé qui propose une alternative idéologique, politique, qui prendra le temps qu’il faudra pour arriver à convaincre le plus grand nombre. Nous sommes dans la phase d’installation. Mais retenez quand même que, quand le président Gbagbo ou le président Ouattara, eux-mêmes ont créé le FPI et le Rassemblement des républicains (le RDR), ils ont mis 18 à 20 ans pour arriver au pouvoir. Le tout c’est qu’il y a, sur le champ politique ivoirien, un autre discours que le discours triangulaire Bédié, Gbagbo, Ouattara, un discours fait de haine, de querelles, de tribalisme, d’irrédentisme, ça progresse doucement. On ne se décourage pas, mais c’est vrai qu’au commencement, c’est tout petit.

 

RFI

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