L’Ivoirien Lucien Tapé Mambo (Zaraga), détenu, accuse le Malien Moussa Touré (Espacyl) de l’avoir privé de sa commission CAN. Le bureau d’études BECIC réclame lui aussi son dû. Le Pôle pénal économique et financier est saisi du premier dossier.
Alors qu’il réclame simplement sa rémunération d’apporteur d’affaires sur un marché de la CAN attribué à Espacyl, Tapé Mambo, septuagénaire sous dialyse, est incarcéré depuis près de deux mois pour des faits présumés de faux et usage de faux. Devant les enquêteurs, le patron de l’entreprise, Moussa Touré, a cité des personnalités liées au COCAN. Un second dossier, transmis à notre rédaction, vient s’y ajouter.
Ils se connaissent depuis des années. Lucien Tapé Mambo, des Établissements Zaraga, et Moussa Touré, de l’entreprise Espacyl, ont longtemps travaillé ensemble, sans contrat ni convention. Le premier mettait son carnet d’adresses au service du second. Selon des informations, Moussa Touré apportait en retour un soutien financier ponctuel, loin de la rémunération attendue et réclamée. Ensemble, ils ont traité plusieurs dossiers, dont un marché de camions-citernes à l’ONAD et des travaux de réhabilitation dans une institution. Le nom de Mme Yao Madeline est même cité comme témoin. Elle doit être entendue par la justice.
Le marché de la discorde
C’est le marché attribué par le Comité d’organisation de la CAN (COCAN) qui les oppose. Lucien Tapé Mambo affirme avoir joué un rôle de mise en relation, même s’il n’est pas le signataire du contrat. Il parle de « lobbying », un travail d’apporteur d’affaires qui, selon lui, mérite rémunération. Le marché a généré une avance de démarrage de 11 milliards FCFA, suivie de paiements complémentaires jusqu’au solde.
Durant tout ce temps, M. Touré lui a demandé de patienter. Une fois les fonds encaissés, la réponse est tombée : pas de contrat, aucune dette, aucune rémunération.
Une convention contestée
Faute d’accord, chaque partie a saisi la justice. Moussa Touré accuse Lucien Tapé Mambo d’avoir produit une fausse convention pour établir sa facture. La police scientifique, saisie via la police économique, a donné raison à Moussa Touré. Lucien Tapé Mambo rejette toute falsification et soutient que le document a été signé dans les locaux d’Espacyl. Il demande au juge d’ordonner une contre-expertise graphologique contradictoire. La justice n’a pas dit non, mais la décision et le choix de l’expert tardent, ce qui retarde la demande de mise en liberté provisoire.
Un détenu de plus de 70 ans sous dialyse
Lucien Tapé Mambo est en détention pendant ce temps. Âgé de plus de 70 ans, il souffre d’une insuffisance rénale chronique et subit trois dialyses par semaine. Ces soins, qu’il paie lui-même depuis sa détention, lui coûtent environ 500 000 FCFA par semaine, ambulance comprise. Une greffe de rein envisagée est aujourd’hui bloquée. Ses proches et ses avocats ont invoqué l’urgence humanitaire dans une demande de mise en liberté ajournée dans l’attente de l’audition des témoins et d’une nouvelle expertise graphologique.
Un appel est annoncé pour saisir les juridictions supérieures.
Des noms cités, aucune preuve produite
Selon des témoignages, Moussa Touré a cité, lors d’une confrontation à la police, des personnalités ivoiriennes liées ou non au COCAN. Il affirme avoir remis environ un milliard FCFA en pots-de-vin. Un reliquat de 650 millions FCFA est évoqué. Lucien Tapé Mambo a appris l’existence de ces remises de fonds au cours des auditions, s’indignant et doutant que de tels deals aient pu être faits à son insu, lui, l’intermédiaire.
Si ces déclarations sont fondées, elles relèvent de la corruption et du blanchiment. Si elles sont fausses ou imaginaires, elles constituent une atteinte grave à l’honorabilité des personnes visées. Dans les deux cas, une enquête judiciaire ou administrative et un audit des marchés de la CAN s’imposent. Pendant ce temps, un septuagénaire croupit en prison pour avoir réclamé une commission et pour un soupçon de faux qu’il ne reconnaît pas et qui reste sans contre-expertise.
Un second dossier avec le bureau d’études BECIC
Un second dossier a ainsi été transmis à notre rédaction. Il s’agit d’un mémo juridique daté du 7 septembre 2026, adressé à un avocat par Kocou M. Emmanuel Ahouantchede, directeur général de BECIC, un bureau d’études. L’ingénieur béninois affirme s’être installé en Côte d’Ivoire avec sa famille en août 2021, à la demande de Moussa Touré. Sa mission était de monter, pour Espacyl CI et Eagle Côte d’Ivoire, trois dossiers liés au COCAN : la fourniture d’équipements à la RTI, la réhabilitation de ses équipements et la livraison de 30 ambulances. L’ensemble représente environ 31 milliards FCFA. Des courriels montrent BECIC en première ligne, dès 2022, dans les échanges avec les partenaires français du groupement Espacyl CI-AMP Visual TV-Videlio, retenu pour la production télévisée de la CAN.
Selon lui, sa rémunération avait été fixée à 100 millions FCFA par dossier, soit 300 millions FCFA au total. Aucune convention n’a été signée, mais il affirme que les promesses de paiement ont été répétées devant un témoin, Lucien Tapé Mambo. Les marchés ont été remportés. BECIC affirme n’avoir jamais été payé.
Une seconde collaboration, cette fois encadrée par une convention, a porté sur les gares SOTRA de San Pedro et de Korhogo. Elle a débouché sur un nouveau différend, autour d’un véhicule 4×4 que Moussa Touré aurait cherché à conserver au détriment de l’ingénieur. D’autres griefs sont annoncés.
Silence et pressions
Notre rédaction détient les noms cités par Moussa Touré. Elle ne les publiera pas avant d’avoir recueilli la réaction des intéressés. Contactés, Moussa Touré et Espacyl n’ont pas réagi.
Hervé Coulibaly avec Sylvie Kouamé






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