Journalisme en Côte-d’Ivoire: Fabrice Sawegnon et le «manque de talents» la question qui dérange « à qui la faute ? »

La question de la formation et du recrutement des jeunes journalistes revient au centre du débat dans le secteur des médias en Côte d’Ivoire. Une phrase de Fabrice Sawegnon, DG de Life TV, mais aussi patron de la puissante maison de communication VOODOO GROUPE, prononcée le 1er octobre 2026 à Abidjan lors d’un panel du Sommet africain du journalisme et de l’entrepreneuriat des médias (SAJEM), a relancé les interrogations sur le niveau des jeunes diplômés sortis des écoles de journalisme et, plus largement, sur les conditions d’insertion professionnelle dans le secteur.

« Il n’y a pas de talent chez les jeunes qui sont à l’école de journalisme en Côte d’Ivoire. Que ceux qui veulent relever le défi viennent nous voir ; on leur fait un test. Nous avons fait un appel à candidature, nous avons reçu 300, 400 personnes ; il n’y a eu aucune candidature retenue », a déclaré le patron de Life TV.

Le constat formulé à partir d’une expérience de recrutement au sein de la chaîne, pose la question de l’adéquation entre les formations dispensées dans les établissements spécialisés et les compétences recherchées par les entreprises de médias.

La question de l’adéquation entre formation et emploi

L’absence de candidats retenus à l’issue d’un processus de recrutement ne renseigne pas uniquement sur le niveau des postulants. Elle peut également interroger les critères de sélection appliqués par les entreprises, les profils recherchés et l’adéquation entre les programmes de formation et les exigences opérationnelles des rédactions.

La formation journalistique repose en effet sur plusieurs acteurs : établissements d’enseignement, professionnels des médias, entreprises, organisations professionnelles et autorités de régulation.

Les écoles assurent la formation théorique et pratique des étudiants. Les médias interviennent ensuite dans leur professionnalisation à travers les stages, les premiers emplois et l’accompagnement des jeunes recrues.

Dans ce contexte, la question du niveau des jeunes journalistes ne peut être dissociée de celle des conditions dans lesquelles ils accèdent au marché du travail. Et, la responsabilité ne peut être portée que par les seules institutions de formation.

Un débat qui dépasse les écoles de journalisme – une dimension économique 

La déclaration de Fabrice Sawegnon intervient également dans un environnement audiovisuel marqué par d’importantes évolutions depuis l’arrivée de la télévision numérique terrestre [TNT].

Le paysage ivoirien compte aujourd’hui plusieurs chaînes privées aux côtés des trois chaînes publiques. Cette diversification a accru les besoins en compétences journalistiques, mais également les enjeux économiques auxquels les entreprises de médias sont confrontées.

En 2021, Fabrice Sawegnon avait lui-même évoqué les difficultés économiques du secteur, notamment la faiblesse du marché publicitaire par rapport au nombre de chaînes de télévision présentes en Côte d’Ivoire.

Cette dimension économique constitue un élément important du débat sur l’emploi et la professionnalisation dans les médias. Les entreprises doivent en effet concilier leurs exigences éditoriales, leurs besoins en personnel et leurs contraintes financières.

TNT : les conditions d’accès contestables

La question de la formation des journalistes renvoie également à celle du fonctionnement général du secteur audiovisuel.

En Côte d’Ivoire, la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA) assure la régulation du secteur et encadre notamment les conditions d’exploitation des services audiovisuels.

La numérotation des chaînes nationales diffusées en clair sur la TNT comprend notamment RTI 1, RTI 2, La 3, NCI, A+ Ivoire, Life TV et 7 Info.

L’existence de plusieurs opérateurs, sans réelle diversité éditoriale, pose différentes questions relatives à la diversité du paysage audiovisuel, à la viabilité économique des chaînes, à la concurrence, aux conditions d’accès au marché et à la diversité des lignes éditoriales.

L’appréciation sur les conditions d’attribution des licences d’émission nécessiterait toutefois l’examen des procédures, des critères réglementaires et des profils bénéficiaires concernés. L’ analyse permettrait de distinguer les faits établis des appréciations politiques ou des perceptions exprimées dans le débat public.

Le mérite et les critères de recrutement

Au-delà de la controverse suscitée par les propos de Fabrice Sawegnon, plusieurs questions restent posées.

Quels profils les entreprises de médias recherchent-elles réellement ?

Les formations proposées correspondent-elles aux besoins des rédactions ?

Quels critères président aux recrutements des journalistes ?

Quelle place est accordée aux jeunes diplômés ?

Quelle importance est accordée à l’expérience, aux compétences techniques, à la maîtrise des outils numériques et aux capacités rédactionnelles ?

Ces interrogations concernent aussi bien les établissements de formation que les entreprises de médias.

Une responsabilité partagée

La qualité du journalisme dépend de la formation des professionnels, mais également des conditions dans lesquelles ils exercent leur métier.

La responsabilité concerne ainsi plusieurs niveaux : les établissements de formation, qui doivent adapter leurs enseignements aux mutations du secteur ; les rédactions, qui doivent maintenir des standards professionnels élevés ; les entreprises, qui doivent disposer de politiques de recrutement et de formation ; et les autorités publiques et de régulation, qui contribuent à définir le cadre dans lequel évoluent les médias.

La question du pluralisme constitue également un élément central. La diversité des opérateurs, des propriétaires, des lignes éditoriales et des contenus participe au fonctionnement d’un espace médiatique ouvert.

Au-delà du constat sur les jeunes journalistes

La déclaration de Fabrice Sawegnon aura au moins permis de remettre sur la table la question de la qualité des formations et des compétences disponibles dans le journalisme ivoirien.

Le débat ne saurait cependant se limiter à la capacité des jeunes diplômés à réussir des tests de recrutement.

Il porte également sur la capacité du secteur à former, recruter, accompagner et savoir retenir les compétences dont les médias ont besoin.

La question devient alors celle de l’ensemble de l’écosystème télévisuel : comment faire émerger davantage de talents journalistiques et créer les conditions permettant à ces compétences de trouver leur place dans un paysage audiovisuel ivoirien en pleine évolution ?

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