Enquête Média – Malgré les opérations de déguerpissement, les saisies de matériels et les annonces répétées de fermeté du gouvernement, l’orpaillage clandestin continue de prospérer dans plusieurs localités des régions du N’Zi et du Moronou. Derrière cette étonnante résistance se dessinerait une autre réalité : selon des informations recueillies dans le cadre de notre enquête, certains acteurs chargés de combattre le phénomène auraient transformé la répression en une véritable source de revenus. Broyeuses, « anacondas », détecteurs et sites d’exploitation feraient l’objet d’une tarification clandestine permettant à certaines activités illégales de se poursuivre.
C’est un serpent de mer au cœur du couvert forestier ivoirien. Depuis plusieurs années, l’État de Côte d’Ivoire multiplie les opérations contre l’orpaillage clandestin. Des sites sont démantelés, des machines détruites ou saisies et des exploitants interpellés.
Pourtant, dans le N’Zi et le Moronou, le phénomène résiste.
À Dimbokro, Bocanda, Bongouanou et dans plusieurs villages environnants, des sites disparaissent parfois avant de réapparaître quelques semaines plus tard. Une question revient alors avec insistance : comment expliquer la persistance de l’orpaillage clandestin malgré l’important dispositif déployé pour le combattre ?
Les informations recueillies auprès de plusieurs sources locales décrivent un système parallèle qui pourrait fournir une partie de la réponse.

Des paiements pour continuer à travailler ?
Selon nos investigations, la lutte contre l’orpaillage clandestin aurait progressivement donné naissance, dans certaines zones, à un système de prélèvements informels.
Le principe décrit par nos sources est simple : certains exploitants clandestins verseraient régulièrement de l’argent afin de pouvoir poursuivre leurs activités ou d’éviter la saisie de leurs équipements.
Plus troublant encore, ces paiements ne seraient pas toujours improvisés. Un véritable barème clandestin aurait été mis en place en fonction des équipements utilisés et de l’importance de l’exploitation.
Broyeuses, machines communément appelées « anacondas », détecteurs de métaux ou encore unités de traitement seraient ainsi soumis à différentes contributions.
Les sommes seraient réclamées selon plusieurs périodicités : à la semaine, à la quinzaine ou au mois, selon le matériel et la zone d’exploitation.
Si ces témoignages et informations sont confirmés, on ne serait donc plus face à quelques arrangements ponctuels entre orpailleurs et agents indélicats, mais devant un mécanisme beaucoup plus structuré.
Des institutions citées par plusieurs sources
L’enquête fait apparaître les noms de plusieurs services intervenant normalement dans la surveillance du territoire et la lutte contre les activités minières illégales.
Des agents appartenant notamment aux Eaux et Forêts, ainsi qu’à certaines brigades et unités de gendarmerie opérant dans les zones de Dimbokro, Bocanda et Bongouanou, sont cités dans les témoignages recueillis.
Il convient toutefois de préciser qu’à ce stade, la mise en cause d’agents individuels ne saurait engager automatiquement la responsabilité de leurs institutions respectives.
Mais plusieurs témoignages concordants décrivent un système dans lequel certains responsables ou agents de terrain auraient connaissance des montants à collecter et des exploitations concernées.
Des « quotas » auraient même été fixés dans certaines zones, selon nos sources.
Des opérations qui seraient parfois éventées
Autre élément particulièrement préoccupant : certaines opérations de répression seraient compromises avant même l’arrivée des équipes sur le terrain.
Des orpailleurs seraient informés à l’avance de l’imminence d’une intervention et auraient ainsi le temps de quitter les lieux, de dissimuler leur matériel ou de suspendre momentanément leurs activités.
Nos sources évoquent notamment des opérations impliquant la brigade spéciale de lutte contre l’orpaillage illégal, dont certaines descentes auraient été précédées de mystérieuses disparitions d’exploitants.
Comment les clandestins peuvent-ils être informés de certaines opérations censées rester confidentielles ?
La question mérite d’être posée.
Dida Kayabo, Booré, Tokro… des zones sous surveillance
Plusieurs localités reviennent régulièrement dans les informations recueillies au cours de cette enquête.
C’est notamment le cas de Dida Kayabo, Booré et Tokro, où l’exploitation clandestine de l’or serait toujours active malgré les opérations annoncées contre le phénomène.
Dans ces zones, la présence des orpailleurs ne passerait pourtant pas inaperçue. L’activité nécessite des hommes, des engins, du carburant, des machines et d’importants mouvements de personnes.
La persistance de tels sites pose donc la question de l’efficacité réelle des mécanismes de surveillance.
Quand la lutte contre l’orpaillage devient un fonds de commerce
Le problème dépasse désormais la seule exploitation illégale de l’or.
Car si des agents chargés de faire respecter la loi perçoivent effectivement de l’argent auprès des personnes qu’ils sont censés combattre, c’est toute la politique nationale de lutte contre l’orpaillage clandestin qui risque d’être fragilisée.
Les opérations spectaculaires et les destructions de matériels ne suffisent plus si, parallèlement, certains sites peuvent continuer à fonctionner moyennant paiement.
Un tel système produirait même un effet pervers : plus l’orpaillage clandestin prospère, plus ceux qui prélèvent de l’argent sur cette activité ont intérêt à ce qu’elle survive.
La N’zi à Dimbokro, fleuve dans lequel nous baignions enfants.
L’orpaillage clandestin est en train de détruire toutes nos richesses pic.twitter.com/PArOvvTIUF— varan🐊 2.0 🇨🇮 (@luca_varan) January 27, 2026
La répression cesse alors d’être uniquement un instrument de lutte contre l’illégalité pour devenir, entre certaines mains, une potentielle source d’enrichissement.
L’État appelé à enquêter sur ses propres dispositifs
Les autorités ivoiriennes ont fait de la lutte contre l’orpaillage clandestin une priorité, notamment en raison de ses conséquences sur les forêts, les terres agricoles et les cours d’eau.
Mais la multiplication des opérations sur le terrain ne pourra produire des résultats durables sans une autre bataille : celle contre les éventuelles complicités internes.
Les accusations recueillies sont suffisamment graves pour justifier des investigations administratives et judiciaires permettant d’établir les responsabilités individuelles, de vérifier les circuits financiers présumés et, le cas échéant, de sanctionner les auteurs.
Car derrière l’or extrait clandestinement se joue également la crédibilité de l’État.
Quand ceux qui sont chargés de protéger le territoire sont soupçonnés de tirer profit de sa destruction, la lutte contre l’orpaillage clandestin risque elle-même de devenir une partie du problème.
Avec Enquête Média






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