
Par Kouakou Koffi Donald
On s’étonne. On s’offusque. On condamne le rire de ceux qui ne pleurent pas.
Mais de quoi s’étonne-t-on au juste ?
D’un peuple qui se souvient. D’une mémoire qu’on a voulu anesthésier à coups de devises et de discours mielleux et qui résiste malgré tout, dans le silence des cours communes, dans les veillées où les vieux parlent à voix basse, dans les yeux de ceux qui ont vu et qui n’ont rien oublié.
La CDVR du regretté Charles Konan Banny. Puis la CONARIV. Des dizaines de milliards de nos francs. Des séminaires climatisés. Des auditions à huis clos. Des rapports volumineux rédigés avec sérieux et courage par des hommes et des femmes qui ont recueilli des témoignages déchirants.
Soyons précis parce que la rigueur nous y oblige. Le rapport final de la CDVR existe. Il est disponible. Après plusieurs années de rétention administrative et d’incertitudes quant à son accessibilité publique, le document intégral ainsi que ses synthèses peuvent aujourd’hui être consultés et téléchargés en ligne. Charles Konan Banny et son équipe ont fait leur travail. Les auditions ont eu lieu. Les témoignages ont été recueillis. Les recommandations ont été formulées avec précision.
Mais voilà ce que la société civile, les juristes et les associations de victimes documentent depuis des années avec une constance que personne ne peut honnêtement contester l’application de ces recommandations est partielle, tronquée et sélective. On a retenu ce qui arrangeait les alliances du moment et mis de côté ce qui dérangeait. Les recommandations relatives aux poursuites judiciaires des responsables de violations graves des droits de l’homme restent largement lettre morte. Les mesures de réparation pour les victimes ont été partiellement mises en œuvre les enveloppes financières ont circulé, mais la vérité complète, elle, n’a pas été pleinement restituée au peuple. Et les recommandations institutionnelles sur la réforme du secteur de sécurité pour éviter que les mêmes schémas ne se reproduisent n’ont pas été suivies d’effets à la hauteur de ce qu’exigeait la gravité des événements.
On a soigneusement caché la vérité sous le tapis non pas parce qu’elle était introuvable, mais parce qu’elle était trop encombrante pour les alliances du moment. Alors on a préféré distribuer des enveloppes. Indemniser. Acheter le silence des vivants avec l’argent des contribuables.
Mais depuis quand le pardon s’achète-t-il au guichet d’une banque ?
Monétiser la douleur d’une mère qui a perdu son fils à un barrage. Indemniser un orphelin sans jamais lui dire qui a ordonné le massacre, pourquoi, et au nom de quoi. Lui mettre des billets dans la main pour qu’il signe en bas d’une page et rentre chez lui sans vérité complète, sans justice, sans repentance. Ce n’est pas de la réconciliation. C’est une transaction marchande pour acheter le silence des vivants et protéger la tranquillité des coupables.
L’argent ne remplace ni le sang versé, ni la justice bafouée, ni la repentance qui manque à l’appel.
Et pendant que les victimes comptaient leurs billets d’apaisement pendant qu’on leur demandait de pardonner sans que personne mette genou à terre, sans qu’aucun responsable soit nommé publiquement dans un tribunal, sans que les recommandations soient pleinement exécutées les bourreaux de tous les camps galonnaient. On distribuait des étoiles. Des commandements. Des costumes sur mesure. Des postes dans des institutions bien dotées. Comme si la guerre n’avait été qu’une parenthèse technique dans une carrière militaire ou politique. Comme si le sang séché sur les routes de Bouaké, de Duékoué, Sakassou, d’Abidjan était une ligne de CV plutôt qu’une dette envers la nation.
Un rapport de réconciliation dont on applique les parties indolores et dont on neutralise les parties dérangeantes n’est pas de la réconciliation. C’est de la communication institutionnelle habillée en processus de paix.
Voilà pourquoi certains Ivoiriens ne pleurent pas quand s’éteignent ceux qui ont incarné la terreur durant les années sombres. Pas parce qu’ils manquent d’humanité. Parce qu’ils ont trop d’humanité justement assez pour se souvenir de ce que leurs morts ont enduré, et assez pour refuser que ce souvenir soit effacé par une enveloppe et un communiqué officiel de condoléances.
La réconciliation nationale n’est pas un article qu’on décrète dans une loi d’amnistie. C’est un processus long, douloureux, qui exige la vérité d’abord la vérité complète, pas la vérité sélective qui protège les alliés et expose les adversaires. Qui a donné quels ordres ? Qui a financé quelles milices ? Qui a fermé les yeux sur quels massacres ? Le rapport de la CDVR a posé ces questions. Ses recommandations attendent toujours d’être pleinement exécutées. Tant que cette exécution restera partielle et sélective tant que les conclusions dérangeantes seront neutralisées pour protéger les copains la plaie restera purulente.
Et chaque mort d’un acteur de la tragédie ne sera pas vécu comme le deuil d’un héros républicain. Ce sera le rappel brutal d’une justice inachevée. D’une vérité escamotée. D’une réconciliation de façade qui a acheté le silence sans jamais mériter le pardon.
Acheter le silence des victimes et galonner les bourreaux ce n’est pas faire la paix. C’est sceller la haine sous un vernis de peinture fraîche. Et la peinture finit toujours par s’écailler.
Il n’y a pas de réconciliation possible sans repentance sincère et publique. Tant que les seigneurs de la crise n’auront pas mis genou à terre devant la nation pour demander pardon sans calcul électoral la Côte d’Ivoire portera cette blessure dans ses entrailles, génération après génération.
On est très avancés dans notre manière de reculer.
Publié sur Facebook le 12 août 2026
Par Kouakou Koffi Donald





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