
Il y a des images qui résument à elles seules l’échec d’une politique. Voir un responsable du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) distribuer des sacs de riz portant la mention « Aide de la Chine » est de celles-là. Plus grave encore, entendre M. Albert Mabri Toikeusse présenter cette distribution comme un don personnel relève d’une véritable mystification. Est-il normal de s’attribuer le mérite d’un bien que l’on n’a ni produit, ni financé ? Depuis quand la récupération politique d’une aide étrangère est-elle devenue une preuve de générosité ?
Ce spectacle est d’autant plus humiliant qu’il se déroule en Côte d’Ivoire, un pays que la nature a abondamment comblé. Avec plus de dix millions d’hectares de terres fertiles, des millions de bras valides, un climat favorable et une longue tradition agricole, notre pays devrait nourrir toute sa population et même exporter son riz. Pourtant, soixante-six ans après les pseudo-indépendances, nous applaudissons encore l’arrivée de bateaux chargés de riz étranger. Quelle faillite politique !
Les dirigeants qui se succèdent depuis des décennies devraient rougir de honte. Car importer massivement ce que nos paysans peuvent produire n’est pas un signe de modernité. C’est l’aveu d’un échec. Celui qui dépend des autres pour manger finit toujours par dépendre d’eux pour décider.
Le plus choquant demeure cependant l’attitude de M. Mabri Toikeusse. Les sacs de riz proviennent de la coopération chinoise. Pourtant, Mabri organise une distribution soigneusement médiatisée comme s’il s’agissait de son œuvre personnelle. Cette manière de transformer un don international en opération de propagande constitue un manque de respect envers les bénéficiaires et une insulte à l’intelligence des Ivoiriens. On ne devient pas généreux avec ce qui appartient aux autres.
Cette affaire conduit naturellement à s’interroger sur le parcours du faux bienfaiteur. Formé comme médecin grâce aux sacrifices de la nation ivoirienne, M. Mabri Toikeusse a préféré très tôt les couloirs du pouvoir aux salles d’hôpital. Combien de malades a-t-il soignés ? Combien d’années a-t-il consacrées à exercer la médecine au service de ceux qui ont financé ses études ? Les réponses sont connues.
Lorsqu’il fut ministre de la Santé, où sont les grands hôpitaux qui portent son empreinte ? Où sont les centres hospitaliers modernes, les dispensaires, les maternités ou les programmes de santé publique qui témoigneraient d’une vision durable ? Lorsqu’il dirigeait l’Enseignement supérieur, combien d’universités nouvelles, d’amphithéâtres, de bibliothèques ou de laboratoires de recherche a-t-il laissés à la postérité ?
Pendant ce temps, sa carrière politique, elle, n’a cessé de prospérer. De gouvernement en gouvernement, de portefeuille ministériel en portefeuille ministériel, il a toujours trouvé une place au sommet de l’État. Mais une carrière politique ne constitue pas en elle-même un bilan. En quoi cet homme a-t-il profondément changé la vie des Ivoiriens ?
En 2020, M. Mabri Toikeusse contestait le pouvoir et demandait avec d’autres acteurs politiques le départ d’Alassane Ouattara. Deux ans plus tard, en septembre 2022, il rejoignait celui qu’il combattait hier. Les principes sont-ils devenus des vêtements que l’on enlève et que l’on remet selon les circonstances ?
Le plus préoccupant est sans doute le message envoyé à la jeunesse. Certains donnent l’impression que la réussite consiste à vivre de la politique plutôt qu’à utiliser la politique pour créer des richesses. On célèbre la distribution de sacs de riz au lieu de célébrer ceux qui les produisent. On encourage l’assistance au lieu de valoriser le travail. Cette logique entretient une culture de dépendance qui affaiblit la nation.
La Côte d’Ivoire n’a pas besoin de héros de la distribution. Elle a besoin de bâtisseurs, de dirigeants capables de transformer ses immenses terres en champs de riz, ses villages en pôles agricoles et ses jeunes en entrepreneurs. Nous aurons remporté une grande victoire le jour où d’autres pays importeront du riz produit en Côte d’Ivoire.
Thomas Sankara répétait inlassablement: « Produisons ce que nous consommons et consommons ce que nous produisons. » Cette phrase demeure l’une des plus grandes leçons de souveraineté économique jamais adressées au continent africain. Un peuple qui abandonne son agriculture renonce progressivement à sa liberté.
Il est temps de rompre avec cette politique de façade. La mendicité ne mérite ni applaudissements ni cérémonies. Elle devrait inspirer de la honte à ceux qui gouvernent un pays aussi riche que le nôtre.
Les Ivoiriens méritent mieux que des mises en scène destinées à faire oublier les véritables problèmes. Ils méritent une politique agricole ambitieuse, des investissements massifs dans la production nationale, des infrastructures rurales modernes et des dirigeants qui rendent des comptes sur leurs réalisations plutôt que sur leurs opérations de communication.
Jean-Claude Djéréké






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