À Abidjan, les coursiers à moto sont devenus des acteurs incontournables de la livraison urbaine. Mais derrière la rapidité du service se cache une réalité bien plus difficile : absence de protection sociale, pressions financières, contrôles à répétition et risques permanents sur la route. À travers les témoignages de six livreurs, une enquête met en lumière les difficultés quotidiennes d’une profession largement informelle.
Chaque matin, des milliers de livreurs sillonnent les rues de la capitale économique, smartphone en main et casque vissé sur la tête, pour répondre à une demande croissante de livraisons. Pourtant, selon le ministère des Transports, entre 80 et 90 % des cas d’indiscipline routière recensés à Abidjan impliqueraient des coursiers opérant dans l’informel, illustrant les défis liés à un secteur en pleine expansion mais encore peu encadré.
Des revenus sous pression
Depuis 2023, Félix N’da, coursier à Abobo, travaille avec une moto appartenant à son employeur. Chaque jour, il doit reverser 7 000 FCFA, carburant compris, avant de conserver le reste de ses recettes, généralement compris entre 7 000 et 10 000 FCFA.
Sa journée débute à 6 heures et s’achève vers 18 heures afin de limiter les risques. Malgré cette prudence, il fait régulièrement face aux contrôles routiers.
« Dès qu’on vous arrête, on vous menace de mettre votre moto en fourrière », témoigne-t-il.
Selon lui, une mise en fourrière peut coûter 22 500 FCFA, tandis qu’un retrait directement au commissariat revient à environ 10 000 FCFA. Un défaut de casque peut également entraîner une amende de 5 000 FCFA, même lorsque les documents du véhicule sont en règle.
Des contrôles parfois contestés
À Adjamé, Douo Hubert raconte avoir vu sa moto immobilisée malgré un procès-verbal en cours de régularisation.
Interpellé pour avoir circulé sur un trottoir, il reçoit un papillon et pense disposer du délai réglementaire pour effectuer les démarches. Quelques heures plus tard, une autre équipe de contrôle immobilise pourtant son deux-roues. Résultat : 5 000 FCFA pour récupérer la moto et 2 000 FCFA supplémentaires pour récupérer son permis.
Selon lui, un coursier expérimenté peut être contrôlé deux à trois fois par jour, tandis qu’un débutant peut faire face à jusqu’à cinq contrôles quotidiens.
Une profession sans véritable protection
Au-delà des contrôles, les livreurs dénoncent surtout l’absence de véritable statut professionnel.
Après un accident survenu à Cocody, Sylvain Veh a dû financer lui-même les réparations de sa moto. La conductrice impliquée lui a remis 15 000 FCFA à l’amiable, alors que les réparations lui ont coûté 10 000 FCFA.
Pour les accidents les plus graves, les indemnisations reposent essentiellement sur les familles, les assurances et les conducteurs impliqués, sans mécanisme spécifique destiné aux coursiers.
Même constat pour Zamblé Désiré, qui exerce au Plateau Dokui. Son activité repose sur un simple accord verbal avec son intermédiaire. Il ne bénéficie ni d’un contrat de travail écrit, ni d’une affiliation à la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS).
Les dangers permanents de la circulation
La circulation à Abidjan constitue un autre défi quotidien.
À Attécoubé, Cissé Arouna estime que les taxis représentent l’un des principaux dangers.
« Ils se rabattent brusquement pour prendre un client, sans prévenir », explique-t-il.
Entre indépendance et commissions
Propriétaire de sa moto, Tho Sahié travaille quant à lui jusqu’à seize heures par jour et affirme gagner en moyenne 25 000 FCFA par jour, carburant compris.
Il utilise notamment la plateforme Yango, dont la commission est passée de 17 % en 2024 à 20 à 22 % aujourd’hui, à laquelle s’ajoute une redevance de 7 à 8 % reversée à l’État.
En dehors des plateformes, les courses sont facturées entre 1 000 et 2 000 FCFA, mais les litiges avec certains clients peuvent parfois conduire le livreur à rembourser intégralement une commande.
Une profession en quête de reconnaissance
Au fil des témoignages, un constat s’impose : malgré leur rôle devenu essentiel dans le fonctionnement économique de la capitale ivoirienne, les coursiers à moto exercent pour la plupart sans contrat de travail, sans couverture sociale et sans véritable cadre juridique.
Le développement rapide du secteur met ainsi en évidence la nécessité d’une réflexion sur son encadrement, afin de concilier sécurité routière, protection sociale et conditions de travail pour ces milliers de travailleurs devenus indispensables au quotidien des Abidjanais.
Avec Lebanco.net






Commentaires Facebook