Interview / Crise à l’Ujif, gouvernance Ouattara, souveraineté, présidentielle 2027 en France… Axel Illary (Pdt Ujif) casse la baraque

Elu président de l’Union des journalistes ivoiriens résidant en France, Axel Illary, bien connu dans les milieux médiatiques franco-ivoiriens, revient sur la crise qui a secoué l’organisation qu’il dirige. Faisant un simple état des lieux avec un esprit d’ouverture sans porter de doigt accusateur, le journaliste jette également un regard sur l’actualité sociopolitique de son pays qu’il a quitté depuis belle lurette. La présidentielle en France et la problématique des souverainetés nationales portée par des leaders africains progressistes, il en parle sans passion mais avec une pointe de conviction. Interview

Connectionivoirienne : Vous êtes le nouveau président de l’union des journalistes ivoiriens de France (Ujif) depuis le 16 mai 2026 date à laquelle vous avez été élu. Comment se présente aujourd’hui le paysage organisationnel des journalistes ivoiriens de France vu que cette élection s’est déroulée sur fond de crise.

Axel Illary : Merci pour cette opportunité. Je suis aujourd’hui le président de l’UJIF, une association fondée en 2007, et j’aurais naturellement souhaité parler en priorité de l’organisation que je dirige. Je vais néanmoins répondre à votre question sur le paysage organisationnel des journalistes ivoiriens de France. J’ai appris, par les réseaux sociaux et par la presse, la naissance d’une nouvelle association de journalistes ivoiriens. Je tiens à rappeler que la liberté d’association existe en France. La création d’une nouvelle structure ne constitue donc pas un événement exceptionnel. Par ailleurs, il existe une autre association portée par des Ivoiriens, même si son champ d’action est davantage orienté vers les questions africaines. J’en suis l’initiateur. Je m’en suis retiré par la suite en raison de divergences idéologiques. Cette association était consacrée à la renaissance culturelle africaine et à la promotion du panafricanisme.

Justement parlant de l’Ujif, peut-on objectivement dire qu’elle a rempli ses missions assignées en 2007, elle qui devait être un creuset de l’unité et de la diversité ivoiriennes ? Quel est votre état d’esprit quand vous apprenez la mise sur pied d’une organisation que je qualifierais de concurrente ?

L’UJIF est née de la volonté des journalistes ivoiriens vivant en France de se regrouper au sein d’une association. Depuis sa création en 2007, elle a connu trois présidents et traversé des hauts et des bas. Toutefois, jamais la menace d’une scission n’avait été aussi ouvertement évoquée qu’au cours de ces derniers mois. Pourtant, par le passé, les occasions n’ont pas manqué pour certains de quitter l’association. En 2019, Albert Drogba et moi avons saisi la justice pour dénoncer les irrégularités que nous avions constatées lors du scrutin. L’affaire n’a finalement pas été jugée parce que l’association ne disposait pas d’une adresse connue. J’aurais pu créer une autre association, mais j’ai préféré suivre la voie judiciaire afin de faire valoir mes droits. Lors de la dernière assemblée générale, certains membres qui estimaient ne pas avoir été entendus avaient également annoncé leur intention de saisir la justice. C’est dans ce contexte que j’ai appris la création d’une nouvelle association. Cette situation montre que nos textes avaient besoin d’être révisés afin de prévenir ce type de crise. En l’absence de mécanismes internes permettant de régler les contestations, les différends finissent devant les tribunaux, alors qu’ils pourraient être résolus autrement. Dans cet esprit, nous avons mis en place un conseil d’administration afin de mieux encadrer l’exercice des pouvoirs du président et de renforcer la gouvernance de l’UJIF. J’ai donc pris acte du départ de certains de nos confrères. Cela étant, la liberté d’association est un droit et je ne peux leur reprocher d’avoir fait le choix de créer une autre organisation.

« J’ai pris acte du départ de certains de nos confrères », dites-vous. Est-ce une séparation sur fond de visions incompatibles dans la gestion de l’association ou sur une base idéologique ?

Je crois qu’il s’agit plutôt d’une séparation motivée par une différence de vision. Certains membres ont estimé qu’il était grand temps de renouveler les instances de l’association, cinq ans après la fin du mandat de l’ancien président. Ils ont mis en place un comité ad hoc chargé de conduire les travaux préparatoires à une nouvelle élection. D’autres membres, qui n’avaient jamais dénoncé  cette situation de vide statutaire, ont contesté cette démarche. Deux positions opposées se sont alors dessinées. Des négociations ont été engagées afin de rapprocher les points de vue. Un comité ad hoc dit « consensuel » a été mis en place, mais son fonctionnement a rapidement pris fin. Nous sommes alors revenus au statu quo. Toujours est-il que quatre candidatures issues des différents camps avaient été enregistrées. L’un des candidats a fait une déclaration pour annoncer son retrait. Le deuxième n’a pas produit de déclaration,  mais ne s’est pas présenté à l’élection. Tous étaient toutefois présents dans la salle lors de l’assemblée générale élective et avaient même formulé des préalables qui n’ont pas été retenus. C’est par la suite qu’un communiqué a annoncé que certains candidats avaient décidé de saisir la justice pour contester le processus électoral. Quelques jours plus tard, nous avons appris la création d’une nouvelle association.

On connaît un peu le positionnement idéologique du confrère Jean Paul Oro chef de file des dissidents, proche du pouvoir d’Abidjan par ses opinions. L’Ujif n’a-t-elle pas été victime du syndrome ivoirien caractérisé par les camps pro-opposition et pro-Ouattara ? 

L’UJIF n’a jamais été influencée par une quelconque chapelle politique. Nous n’avons jamais été confrontés à une division liée aux clivages de la vie politique ivoirienne. L’UJIF est une association de journalistes qui s’engage au service de la démocratie. Elle ne prend pas de position politique partisane. Chacun de nous peut avoir ses convictions et opinions politiques, mais au sein de l’Union, nous veillons à préserver une neutralité absolue. L’action associative impose de se départir des appartenances partisanes afin de rester efficace et crédible. Nous sommes tous des « Pro-Côte d’Ivoire », et c’est cet attachement à notre pays qui renforce notre légitimité.

Quels sont les buts de votre association ? Un réseau d’influence ou une simple  organisation d’entraide entre journalistes ivoiriens en France ?

Comme je l’ai indiqué, nous sommes une association de journalistes au service de nos membres et de la diaspora ivoirienne. Notre objectif est de créer un cadre de solidarité, d’échange et de valorisation du métier de journaliste, tout en contribuant, par nos actions, à promouvoir une image positive de la Côte d’Ivoire à l’étranger.

Quel regard jetez-vous sur l’avenir des relations franco-ivoiriennes qui n’ont pas évolué ces dernières décennies sur une trajectoire linéaire ?

Il est important pour la Côte d’Ivoire de comprendre qu’elle a été colonisée et que la décolonisation ne peut être entièrement réalisée par l’ancien colonisateur. Aucun système colonial n’a pris fin uniquement par la volonté de la puissance qui l’a instauré. L’histoire montre que la fin des systèmes coloniaux a été largement portée par les luttes des peuples colonisés. Ainsi, la décolonisation doit avant tout être conduite par les peuples qui ont subi la colonisation, afin qu’ils puissent exercer pleinement leur souveraineté et construire leur propre avenir.

Or, les vestiges de la colonisation demeurent. Parmi eux, il y a les religions abrahamiques, en particulier le christianisme et l’islam, des instruments de l’impérialisme, qui ont introduit des paradigmes occidentaux et arabes au détriment de la culture locale.  Il existe aujourd’hui des instruments qui peuvent permettre aux pays africains de dépasser les séquelles de la colonisation et de mettre fin aux formes de dépendance qui persistent. Cependant, peu d’États s’en saisissent réellement.  La mise en œuvre de la Charte de la renaissance culturelle africaine, adoptée par les chefs d’État africains en 2006 et ratifiée par plusieurs pays, est encore insuffisante. Pourtant, cet outil a pour ambition de renforcer l’autonomie culturelle, politique, intellectuelle et économique des pays africains afin qu’ils puissent disposer d’une souveraineté véritable. La Côte d’Ivoire pourra sortir de la relation asymétrique avec la France afin d’instaurer une relation équilibrée, si elle décide de prendre son destin en main.

A l’heure où la question de la souveraineté devient une ligne de démarcation politique en Afrique, comment vous vous positionnez en tant que journaliste africain et particulièrement ivoirien vivant en France ?

On nous dit que les êtres humains naissent libres et égaux. Dès lors, la colonisation est en  profonde contradiction avec ce principe. Elle doit donc être condamnée avec la plus grande fermeté. La souveraineté ne doit pas être négociable. Elle  représente un droit inaliénable des peuples. Il ne devrait y avoir aucun débat sur le droit à l’autodétermination. Il est inacceptable qu’un peuple puisse prétendre disposer d’un autre peuple au nom d’intérêts quels qu’ils soient. Je juge légitime la volonté des pays africains de s’affranchir des rapports de domination hérités de l’histoire coloniale afin qu’ils décident librement de leur avenir.

Que pensez-vous de la gouvernance de votre pays vue à 6 mille km d’Abidjan ?

Je suis attentivement l’actualité de mon pays.  La Côte d’Ivoire a réalisé des avancées dans plusieurs domaines, notamment en matière d’infrastructures et de croissance économique. Cependant, toute gouvernance doit être appréciée à l’aune de la qualité des institutions, du respect de l’État de droit, des libertés fondamentales et de sa capacité à renforcer la cohésion nationale. Il reste des défis à relever. Je porte un regard fondé sur les faits, au-delà des considérations partisanes. Mon souhait est que la gouvernance contribue durablement à l’unité nationale, au renforcement des institutions et au bien-être de tous les Ivoiriens.

Et que pourrait être votre contribution pour qu’advienne l’Etat de droit, le respect des libertés qui me semble-t-il, ne sont pas encore à votre goût tels que pratiqués ici en Côte d’Ivoire ?

Ma contribution vient de ma responsabilité de citoyen, avec la conviction que le progrès d’un pays se mesure aussi à la solidité de ses institutions et au respect des libertés publiques. Elle passe par mon travail, par une parole indépendante et par la transmission rigoureuse des faits, afin de nourrir un débat public respectueux et constructif. L’État de droit est une œuvre collective qui repose sur l’implication de chacun et sur la vigilance de tous.

Avez-vous des projets communs avec l’Unjci la faîtière ivoirienne des journalistes ?

Nous avons la volonté de construire une coopération avec l’UNJCI. Nous pouvons travailler sur les échanges professionnels, la formation, le partage d’expériences et le renforcement des liens entre les journalistes de Côte d’Ivoire et ceux de la diaspora. Notre objectif est de contribuer ensemble au développement de notre profession et au  rayonnement du journalisme ivoirien.

En 2027, c’est l’élection présidentielle en France. Une élection cruciale au moment où résonne le discours de la souveraineté avec ampleur. De quel côté serez-vous à l’Ujif ?

L’UJIF n’a pas de parti pris. Nous ne soutenons aucun candidat. Notre vocation est de favoriser le débat et de permettre aux citoyens de se forger leur propre opinion. Dans le cadre de notre programme « Le Rendez-vous de l’UJIF », nous avons prévu de recevoir les différents candidats ou leurs représentants, et les démarches sont très avancées.

Par Sylvain Debailly à Abidjan

sdebailly@yahoo.fr

Commentaires Facebook

Laisser un commentaire

Retour en haut