Par Lacisse Abdou

Si la santé macroéconomique du moteur de l’UEMOA affole positivement les compteurs, les retombées sociales et locales peinent à suivre. Pour le Professeur Lacisse Abdou, l’enjeu des quatre prochaines années n’est plus d’attirer le capital, mais de le canaliser.
C’est le grand paradoxe ivoirien. D’un côté, une santé macroéconomique insolente, une croissance robuste oscillant autour de 6 % par an, et des levées de fonds records pour le Plan National de Développement (PND). Les investissements directs étrangers (IDE) affluent massivement dans les mines, le gaz, le pétrole et l’agro-industrie. De l’autre, des défis structurels qui résistent et un quotidien social qui tarde à se métamorphoser. Ce grand décalage se résume en trois contrastes majeurs.
1. Une pluie de milliards pour un impact social modéré
Le premier paradoxe est social. Cette accumulation de capitaux internationaux peine à faire reculer la pauvreté au même rythme que la croissance. Le taux de pauvreté stagne autour de 36 % et le secteur informel absorbe encore près de 90 % des emplois. Concentrés dans des secteurs à forte intensité de capital, ces investissements génèrent, proportionnellement, trop peu d’emplois durables qui ciblent la jeunesse.
2. Le « tout-Abidjan » face au désert régional
Le deuxième contraste est géographique. Devenue un hub financier et technologique incontournable en Afrique de l’Ouest, la capitale économique ivoirienne surchauffe. Abidjan concentre à elle seule près de 80 % de l’activité économique du pays pour seulement 22 % de la population. En miroir, l’intérieur du pays souffre d’un déficit criant d’investissements privés, maintenant de profondes disparités entre le Sud littoral et les régions Nord ou Ouest, essentiellement agricoles et plus vulnérables.
3. Un capital potentiel immense, un financement local asphyxié
Enfin, le dernier paradoxe est bancaire, un point d’ailleurs soulevé par la Banque Africaine de Développement (BAD) lors de récentes réunions à Abidjan. La Côte d’Ivoire dispose de richesses naturelles immenses et d’une épargne locale en croissance. Pourtant, les PME locales font face à un véritable mur du financement. Les banques commerciales préfèrent prêter à l’État ou aux multinationales. Résultat : le pays reste ultra-dépendant des capitaux et des emprunts extérieurs pour financer son propre développement.
Cap 2030 : Les quatre leviers de l’efficience économique
À l’échéance de 2030, la Côte d’Ivoire dispose de moins de quatre ans pour sortir de cette impasse. Il ne s’agit plus de chercher davantage d’investissements, mais de mieux les orienter. Le salut réside dans la transition d’une économie d’extraction vers une économie de transformation locale et d’inclusion. Quatre leviers stratégiques doivent être activés :
Densifier le tissu industriel régional (Le « Made in Côte d’Ivoire ») :
L’indépendance économique passe par la captation de la valeur ajoutée à domicile. Il faut dépasser le stade du simple broyage de cacao pour fabriquer des produits finis chocolatés destinés au marché sous-régional. Cela nécessite la création de zones économiques régionales clés en main (à San Pédro, Bouaké ou Korhogo) adossées à des incitations fiscales agressives pour transformer l’or, le coton ou l’anacarde sur place.
Faire sauter le verrou du financement des PME :
Les PME représentent 80 % du tissu entrepreneurial mais captent moins de 20 % des crédits bancaires. Pour rassurer le secteur financier, l’État doit amplifier ses mécanismes d’intervention, notamment via une Société d’État de Garantie des Crédits aux PME. Parallèlement, le développement de la FinTech et du capital-investissement local offrira des alternatives crédibles à la rigidité bancaire traditionnelle.
Décentraliser l’investissement pour rééquilibrer le territoire :
Pour désengorger la perle de la lagune Ébrié, l’État doit jouer les catalyseurs en région. Cela implique de poursuivre le maillage logistique (routes, énergie, haut débit) afin de relier les zones agricoles aux ports, tout en offrant des exonérations fiscales de longue durée aux entreprises s’implantant hors d’Abidjan.
Ajuster la formation aux réalités du marché :
Les mégaprojets pétroliers et gaziers (tels que les gisements Baleine et Calao) ou miniers doivent profiter aux Ivoiriens. L’Enseignement technique et professionnel doit être cogéré avec le secteur privé via des cycles courts en alternance. Enfin, le déploiement d’une politique stricte de «contenu local» doit imposer des quotas progressifs mais réalistes d’emplois et de sous-traitance nationale.
En conclusion : Désormais, l’indicateur de réussite de la Côte d’Ivoire ne doit plus se mesurer au seul taux de croissance du PIB, mais bien à la baisse réelle de l’emploi informel et à la progression de l’industrie manufacturière dans la richesse nationale.
Professeur Lacisse ABDOU
Cadre du PDCI (Délégation Lyon-Ouest) et Vice-Président de Concorde Nationale (Axe
Europe)





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