À chaque évacuation sanitaire d’un haut responsable ivoirien vers un hôpital européen, la même question revient : pourquoi les plus hautes autorités du pays choisissent-elles encore des établissements étrangers, alors que d’importants investissements ont été réalisés ces dernières années dans les infrastructures hospitalières nationales ?
Depuis plusieurs années, le gouvernement met en avant la modernisation du système de santé. Construction et réhabilitation de Centres hospitaliers universitaires (CHU), création d’établissements spécialisés, acquisition d’équipements de pointe, renforcement de la Couverture maladie universelle (CMU) : les investissements sont réels et régulièrement présentés comme une preuve des progrès accomplis.
Pourtant, lorsqu’un ministre, un haut fonctionnaire ou une personnalité de premier plan tombe gravement malade, la destination privilégiée reste souvent la France, la Belgique, l’Allemagne, la Suisse ou d’autres pays européens. Ce contraste alimente le débat sur la confiance accordée au système de santé national.
Des plateaux techniques encore incomplets
L’une des principales explications avancées par les spécialistes concerne la disponibilité des équipements de très haute technologie.
Si plusieurs hôpitaux ivoiriens disposent désormais d’un matériel moderne, certaines prises en charge très spécialisées nécessitent encore des équipements qui ne sont pas disponibles ou qui ne sont présents qu’en nombre limité. Certaines interventions en chirurgie complexe, en cancérologie, en neurologie, en transplantation ou dans d’autres disciplines de pointe continuent d’exiger un recours à des centres hautement spécialisés à l’étranger.
La présence d’un équipement ne garantit d’ailleurs pas toujours sa disponibilité permanente. Des pannes, un manque de maintenance ou des difficultés d’approvisionnement en consommables peuvent limiter son utilisation.
Le défi des ressources humaines
Au-delà des infrastructures, plusieurs observateurs soulignent que la qualité d’un système de santé repose avant tout sur les femmes et les hommes qui le font fonctionner.
La Côte d’Ivoire compte de nombreux médecins compétents, dont certains jouissent d’une réputation internationale. Toutefois, certaines spécialités demeurent insuffisamment représentées. Le pays manque encore de médecins hautement spécialisés dans plusieurs domaines, tandis que beaucoup de praticiens poursuivent leur carrière à l’étranger.
Le renforcement de la formation continue, l’amélioration des conditions de travail, l’accès à la recherche médicale et une meilleure valorisation des carrières constituent des défis majeurs.
Organisation et gouvernance
Les critiques portent également sur l’organisation du système de santé.
Des patients dénoncent régulièrement des délais de prise en charge, des difficultés administratives, des ruptures de médicaments ou encore une coordination parfois insuffisante entre les différents services hospitaliers.
À cela s’ajoutent des accusations récurrentes de corruption, de favoritisme, de mauvaise gestion ou de détournement de ressources, même si ces pratiques ne concernent pas l’ensemble du secteur et font régulièrement l’objet d’enquêtes ou de sanctions lorsqu’elles sont établies.
Pour plusieurs experts, l’amélioration de la gouvernance constitue un levier aussi important que l’investissement dans les bâtiments et les équipements.
Une question de confiance
Le recours aux hôpitaux européens relève également d’une question de confiance.
De nombreux responsables politiques, chefs d’entreprise ou hauts fonctionnaires entretiennent depuis des années des relations avec des établissements étrangers où ils disposent d’un dossier médical et sont suivis par les mêmes équipes. Cette continuité des soins peut peser dans leur décision.
La confidentialité constitue également un facteur. Certains estiment qu’elle est plus facilement garantie dans certains établissements étrangers, notamment lorsqu’il s’agit de personnalités publiques.
Des progrès, mais un chantier loin d’être achevé
Les autorités rappellent, de leur côté, les progrès accomplis ces dernières années grâce aux investissements consentis dans les infrastructures sanitaires et à l’amélioration progressive de l’offre de soins.
Ces avancées sont réelles, mais elles ne suffisent pas encore à mettre fin aux évacuations sanitaires des personnalités. Pour de nombreux observateurs, un système de santé performant ne se mesure pas uniquement à la qualité de ses bâtiments ou de ses équipements, mais aussi à la disponibilité des spécialistes, à la fiabilité des services, à la maintenance des installations, à la gouvernance, à la transparence et à la confiance qu’il inspire à l’ensemble de la population.
En définitive, tant que les plus hauts responsables continueront de privilégier les hôpitaux étrangers pour leurs propres soins, le débat sur la capacité du système de santé ivoirien à répondre aux pathologies les plus complexes restera ouvert. Cette situation interroge autant les besoins en investissements complémentaires que les enjeux de gouvernance, de formation, de maintenance des équipements et de confiance dans les institutions sanitaires nationales.






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