
Il a traversé tous les pouvoirs. De ses débuts sous Houphouët-Boigny, il fut révélé par la transition militaire sous le général Guéi. Resté au service de l’État, il prend sa retraite sous Alassane Ouattara.
En Côte d’Ivoire, le nom du très médiatique Ange Kessi Kouamé Bernard est devenu, au fil des années, un symbole de rigueur, de probité et d’engagement au service de l’État. Contre-amiral à la retraite et ancien commissaire du gouvernement près le Tribunal militaire d’Abidjan de 1999 à 2023, il a consacré trente-huit années de sa vie à la justice militaire, à la discipline des forces de défense et de sécurité et à la protection des institutions de la République.
Son parcours est indissociable de la lutte contre le racket routier, la corruption et toutes les formes d’abus d’autorité qui fragilisent la confiance entre les citoyens et l’État. Pendant près d’un quart de siècle, il a incarné la fermeté judiciaire face à un phénomène qui a longtemps empoisonné le quotidien des populations, terni l’image des forces de défense et de sécurité et constitué un véritable frein au développement économique du pays. Pour Ange Kessi Bernard, le racket n’est pas une simple faute disciplinaire. Il s’agit d’une atteinte grave à la dignité humaine, d’une violation de l’État de droit et d’un obstacle à la libre circulation des personnes et des biens. Chaque somme d’argent extorquée à un chauffeur de taxi, à un transporteur, à un commerçant ou à un simple motocycliste représente, selon lui, une remise en cause de l’autorité de l’État et de la mission de service public confiée aux forces de sécurité.

Dans un pays où le transport routier constitue l’un des principaux moteurs de l’activité économique, les barrages illégaux et les prélèvements illicites ont longtemps renchéri le coût des marchandises, alourdi les charges des opérateurs économiques et accentué la précarité des populations. Les chauffeurs de taxis, les transporteurs interurbains, les conducteurs de poids lourds et les commerçants ont été parmi les premières victimes de ces pratiques. Conscient de cette réalité, le Tribunal militaire d’Abidjan, sous son impulsion puis celle de ses successeurs, a adopté une politique de tolérance zéro à l’égard des agents des forces de défense et de sécurité impliqués dans des faits de racket. Les sanctions prononcées ces dernières années témoignent de cette volonté de mettre définitivement fin à l’impunité. En avril 2026, un adjudant a ainsi été condamné à cinq ans de prison ferme et à une amende de 500 000 FCFA pour avoir perçu illégalement 5 000 FCFA auprès d’un motocycliste lors d’un contrôle routier. L’agent avait mis en place un barrage non autorisé et avait abusé de son uniforme pour extorquer de l’argent à un usager de la route. Cette décision, affichée dans plusieurs casernes pour servir d’exemple, a envoyé un message fort à l’ensemble des corps habillés : aucun agent de l’État n’est au-dessus de la loi. D’autres condamnations ont été prononcées à Abobo, à Adjamé et dans plusieurs localités du pays. Des dizaines de policiers, gendarmes, militaires et douaniers ont été déférés devant la justice militaire pour des faits d’extorsion de fonds, de corruption ou d’abus d’autorité. Certains ont écopé de peines de prison ferme, d’amendes importantes, de sanctions disciplinaires ou de radiations.
Pour Ange Kessi Bernard, aucune circonstance ne peut justifier qu’un agent de l’État se serve de son uniforme pour s’enrichir illégalement. L’autorité publique, aimait-il à rappeler régulièrement, est une mission de service et non un instrument de prédation. L’un des principaux instruments de cette lutte a été la Brigade anti-racket, également appelée Unité de lutte contre le racket (ULCR). Cette structure spécialisée est devenue le bras opérationnel de la répression des tracasseries routières. Ses équipes effectuent des patrouilles surprises, surveillent les corridors routiers, identifient les barrages illégaux et procèdent à des constatations en flagrant délit. Les agents utilisent également des moyens audiovisuels afin de constituer des preuves irréfutables avant la transmission des dossiers au Tribunal militaire. Plusieurs opérations menées sous la direction d’Ange Kessi Bernard ont profondément marqué l’opinion publique. Des agents surpris en train de percevoir de l’argent de manière illégale ont parfois abandonné leurs véhicules et pris la fuite à l’arrivée des équipes de contrôle. Le magistrat militaire lui-même n’hésitait pas à effectuer des descentes inopinées sur le terrain pour constater les dysfonctionnements, vérifier les dénonciations et rappeler aux agents leurs obligations professionnelles. Cette présence constante sur les corridors routiers a contribué à renforcer la crédibilité de son action et à rétablir progressivement la confiance des populations. À plusieurs reprises, il a exhorté les citoyens à dénoncer les abus et à utiliser les canaux officiels de signalement. Selon lui, la lutte contre le racket ne peut être gagnée sans la participation active de tous. Pour de nombreux Ivoiriens, notamment les transporteurs et les chauffeurs de taxi, Ange Kessi Bernard est ainsi devenu le symbole de la résistance contre les tracasseries routières et le défenseur des citoyens les plus vulnérables face aux abus d’autorité.
Mais son combat ne se limite pas à la seule répression judiciaire. Il s’inscrit également dans une démarche de transformation des mentalités et de promotion des valeurs éthiques.« Le racket et la corruption se forment dans l’esprit des hommes et c’est dans l’esprit des hommes que nous devons rechercher des solutions pour les combattre », aime-t-il rappeler. Cette conviction l’a conduit, après son départ à la retraite en janvier 2023, à poursuivre son engagement sous une autre forme, celle de la sensibilisation, de l’enseignement et du partage d’expériences.
Le samedi 30 mai 2026, il a animé une importante conférence publique à la salle de conférences de la Vice-présidence de l’Université Alassane Ouattara de Bouaké sur le thème : « Terrorisme, droit et stabilité des États ». Organisée par la Chaire UNESCO sur l’Éducation et l’Intégration Africaine (CU-EIA), en collaboration avec le Laboratoire « Éducation, Droit de l’Environnement et Gestion des Conflits » (LEDEGEC), cette rencontre a réuni enseignants-chercheurs, étudiants, autorités administratives, chefs traditionnels, responsables religieux, membres des forces de défense et de sécurité et acteurs de la société civile. Face à cet auditoire, le contre-amiral a présenté le terrorisme comme une stratégie de violence visant à semer la peur, à déstabiliser les institutions et à influencer les décisions politiques ou institutionnelles. Il a mis en lumière les caractéristiques de cette menace transnationale, alimentée par l’extrémisme violent, les trafics illicites, les frustrations sociales, la criminalité organisée et l’utilisation des nouvelles technologies de communication à des fins de propagande et de recrutement.Il a également rappelé que l’Afrique de l’Ouest, particulièrement les pays du Sahel, est confrontée à une recrudescence des attaques terroristes qui ont entraîné des milliers de morts, d’importants déplacements de populations et de lourdes conséquences économiques et humanitaires. Selon lui, le terrorisme constitue à la fois un défi sécuritaire, juridique et institutionnel. Les États doivent donc mettre en place des mécanismes de prévention, de renseignement et de répression adaptés, tout en veillant scrupuleusement au respect des principes fondamentaux de droit et des libertés individuelles.« La lutte contre le terrorisme ne relève pas uniquement des forces de défense et de sécurité ; elle exige également l’implication active des citoyens », a-t-il insisté, appelant à une vigilance permanente et à une mobilisation collective.Il a également salué les avancées enregistrées par la Côte d’Ivoire en matière de lutte contre le terrorisme, notamment à travers le renforcement du dispositif juridique relatif au blanchiment de capitaux, au financement du terrorisme et à la répression des actes terroristes, ainsi que la mise en place de juridictions spécialisées. Au cours de cette conférence, Ange Kessi Bernard a établi un lien étroit entre le terrorisme, la corruption, le racket et les autres formes de criminalité organisée. À ses yeux, ces phénomènes prospèrent sur le terreau de l’impunité, de la faiblesse des institutions et du recul des valeurs morales.Il estime que la stabilité d’un État, la sécurité collective et le développement durable reposent avant tout sur la qualité des institutions, l’exemplarité des dirigeants et la responsabilité des citoyens.« Parce que les racketteurs eux-mêmes ne se sont pas formés en un jour, ce n’est pas en un jour qu’ils vont disparaître. Cela prendra du temps, mais on y arrivera », affirme-t-il avec conviction. Cette philosophie de la persévérance, de l’éthique et de la pédagogie a fait de lui une référence dans les milieux universitaires, judiciaires et sécuritaires.La rencontre de Bouaké s’est achevée par une séance de dédicace et de dons d’ouvrages, notamment celui du Dr Koffi Marius, intitulé « Ange Kessi, Fils de Maât, suivi des 10 commandements de l’éthique militaire », un ouvrage qui met en lumière son parcours exceptionnel et son engagement au service de la République.
Aujourd’hui encore, les analyses de la presse nationale et internationale ainsi que les témoignages de nombreux citoyens continuent de rappeler l’empreinte laissée par cet homme de droit dans la lutte contre le racket et la corruption. Au-delà de son uniforme et de ses anciennes fonctions, Ange Kessi Kouamé Bernard apparaît désormais comme l’une des consciences morales de la Côte d’Ivoire contemporaine. Son message demeure simple mais puissant : il ne peut y avoir de développement, de paix durable, de sécurité collective ni de stabilité institutionnelle sans intégrité, sans discipline et sans respect de la loi. Son héritage reste vivant dans la détermination des autorités, des forces de défense et de sécurité, de la communauté universitaire et de la société civile à assainir les routes ivoiriennes, à restaurer la confiance des citoyens dans les institutions et à bâtir un État plus juste, plus exemplaire et plus respectueux de la dignité humaine. En définitive, le parcours d’Ange Kessi Bernard rappelle qu’une nation se construit autant par ses infrastructures que par la qualité morale de ses institutions et de ceux qui les servent.
Son combat contre le racket et son plaidoyer en faveur de l’État de droit constituent avant tout un combat pour la justice, la dignité des citoyens et l’avenir de la République de Côte d’Ivoire.
EC avec SD à Abidjan





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