
Confrontée à une grogne sociale croissante et aux critiques persistantes sur la gestion des immondices dans la capitale économique ivoirienne, la direction générale de l’Anaged (Agence nationale de gestion des déchets) tente de reprendre la main sur le récit politique. Selon nos informations, la diffusion récente d’un taux d’exécution de 90 % des objectifs d’enlèvement des déchets relève d’une stratégie de communication de crise minutieusement orchestrée, bien que fragile face aux réalités opérationnelles du Grand Abidjan.
La bataille des indicateurs : l’art du flou statistique
Pour désamorcer la crise, l’Anaged a choisi de s’appuyer sur une métrique unique et volontairement absolue : 90 %. Ce chiffre, brandi lors des dernières sorties officielles, suscite pourtant de vives réserves au sein même des équipes techniques du ministère de l’Hydraulique, de l’Assainissement et de la Salubrité.
En interne, la distinction entre « volumes de déchets effectivement collectés » (tonnage) et « sites critiques visuellement traités » reste floue. Plusieurs prestataires privés de collecte confient en privé que cet indicateur repose davantage sur une évaluation cosmétique — consistant à déplacer ou étaler la charge résiduelle hors des axes principaux — que sur une pesée rigoureuse aux centres de transfert ou à la décharge finale de Kossihouen. Pour l’agence, l’enjeu est avant tout d’offrir une validation visuelle rapide, calibrée pour les canaux de communication institutionnels, au détriment d’un audit structurel de la filière.

Un audit express sous haute tension logistique
La légitimité de ce bilan s’appuie sur une tournée d’inspection menée au pas de charge par la direction de l’Anaged. En l’espace de seulement six heures (de 13h à 19h), la délégation officielle a traversé cinq des communes les plus denses d’Abidjan, enchaînant sept points névralgiques :
Abobo (Filtisac), Yopougon (Siporex et CEPI), Treichville (Biafra), Marcory (Grand Marché et ATCI), Vridi (Canal).
Dans le contexte d’engorgement automobile chronique de la métropole aux heures de pointe, ce timing interroge les experts en logistique urbaine. Cette visite ministérielle s’est apparentée à une inspection de surface, opérée depuis les véhicules ou lors d’arrêts n’excédant pas quelques minutes. Ce survol rapide des points noirs de la salubrité a permis d’acter une baisse apparente de la crise, sans pour autant traiter les failles structurelles de la collecte dans les quartiers secondaires, moins exposés aux regards officiels.
Le défaussement de responsabilité comme doctrine de gouvernance
Le volet le plus politique de cette contre-offensive réside dans le glissement sémantique opéré par l’Anaged, qui rappelle avec insistance que « les populations produisent des déchets quotidiennement ».
Cette formule, loin d’être anodine, vise à préparer l’opinion publique à la résurgence inévitable des tas d’ordures dès les jours suivants. En reportant la responsabilité de la salubrité sur le civisme et les habitudes de consommation des Abidjanais, l’Anaged s’aménage un parapluie politique commode.
Cette méthode de gestion narrative des services publics — consistant à imputer la défaillance des infrastructures à l’usager — tend d’ailleurs à se généraliser au sein d’autres régies et concessions d’État (à l’instar de la CIE, de la Sodeci ou de la Sotra), confrontées elles aussi à des tensions structurelles majeures face à l’explosion démographique d’Abidjan.
@enquetemedia





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