Côte d’Ivoire : pourquoi les ordures s’accumulent-elles malgré l’ANAGED, la TEOM et des milliards de FCFA ?

L’insalubrité qui gagne du terrain dans plusieurs communes d’Abidjan et de l’intérieur du pays suscite une incompréhension croissante. Les montagnes d’ordures visibles dans certains quartiers contrastent avec les importants moyens financiers et institutionnels théoriquement mobilisés pour assurer la gestion des déchets.

Pourtant, des réformes avaient été engagées afin de professionnaliser le secteur. La création de l’Agence Nationale de Gestion des Déchets [ANAGED], avec à sa tête madame Sarrahn Teinin OUATTARA, issue de la restructuration des anciennes structures publiques de salubrité, devait permettre une meilleure coordination des opérations de collecte et de traitement des déchets.

Le financement du système repose notamment sur la Taxe d’Enlèvement des Ordures Ménagères (TEOM), intégrée aux factures d’électricité et collectée par la Compagnie Ivoirienne d’Électricité (CIE). À cela s’ajoutent les ressources du Fonds de financement de la salubrité urbaine ainsi que les crédits budgétaires de l’État.

Pour 2026, le budget du Ministère de l’Hydraulique, de l’Assainissement et de la Salubrité atteint environ 503 milliards de FCFA, dont près de 184,5 milliards destinés à l’appui au financement de la salubrité urbaine.

Dès lors, une question revient avec insistance dans l’opinion : comment expliquer que les déchets continuent de s’accumuler alors qu’existent une agence spécialisée, une taxe dédiée et des financements conséquents ?

L’ANAGED dispose pourtant d’une direction clairement identifiée, avec sa DG Sarrahn Teinin Ouattara et un conseil d’administration présidé par Germain Kouamé Ndri. Face à la multiplication des dépôts sauvages et aux plaintes des populations, beaucoup s’interrogent sur le silence des responsables opérationnels du secteur alors même que les déchets s’accumulent dans plusieurs communes malgré les taxes prélevées auprès des citoyens.

Mais le problème ivoirien de la salubrité va bien au-delà de la seule question des budgets ou des institutions.

Depuis plusieurs années, la communication officielle met en avant une baisse continue du taux de pauvreté et une amélioration des conditions de vie des populations. Si tel est effectivement le cas, pourquoi les indicateurs liés à l’assainissement et aux comportements environnementaux demeurent-ils aussi préoccupants ?

Les enquêtes nationales sur les conditions de vie des ménages réalisées en 2015, 2018 et 2021 apportent un éclairage particulièrement intéressant. Elles montrent que le principal mode d’élimination des déchets ménagers en Côte d’Ivoire demeure encore le dépôt sauvage.

Selon les données officielles, 56,5 % de la population ivoirienne utilise principalement les dépotoirs sauvages pour se débarrasser de ses déchets. Cette proportion atteint même 79,7 % en milieu rural.

À l’inverse, le ramassage organisé des ordures demeure relativement marginal. Il concernait seulement 17 % de la population en 2015 et 18,5 % en 2021. Autrement dit, même après plusieurs années de croissance économique soutenue, le service moderne de collecte des déchets reste inaccessible ou insuffisant pour une large majorité des ménages.

Plus préoccupant encore, ce sont précisément ces services de ramassage destinés à moins d’un cinquième de la population qui connaissent aujourd’hui des dysfonctionnements récurrents.

Le débat public se concentre souvent sur les ordures qui s’accumulent dans les quartiers desservis par les opérateurs de collecte. Pourtant, la situation est encore plus critique pour les millions d’Ivoiriens qui continuent d’utiliser des dépotoirs sauvages, d’enterrer leurs déchets, de les brûler ou de les abandonner dans des fosses et ravins.

Cette réalité pose une question fondamentale : la réduction de la pauvreté peut-elle être évaluée uniquement à travers les revenus, les dépenses ou le PIB par habitant ?

Les économistes définissent généralement l’incidence de la pauvreté comme la proportion de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. Mais la pauvreté est également une question d’environnement, d’accès aux services publics, d’habitudes sanitaires et de qualité de vie.

L’observation des données montre d’ailleurs une corrélation forte entre les zones où les taux de pauvreté restent élevés et les pratiques de gestion informelle des déchets : dépotoirs sauvages, dépotoirs publics non aménagés ou diverses formes de débrouillardise.

Autrement dit, la lutte contre la pauvreté ne se résume pas à l’augmentation des revenus monétaires. Elle implique également la transformation durable des comportements collectifs, l’accès à des services publics efficaces et l’amélioration de l’environnement quotidien des populations.

Dans ce contexte, la question n’est pas seulement de savoir combien de milliards de FCFA sont inscrits au budget de l’État. Elle consiste surtout à évaluer l’impact réel de ces dépenses sur la vie des citoyens.

Car une politique publique réussie ne se mesure pas uniquement par les montants engagés, mais par les résultats visibles qu’elle produit : des rues propres, des caniveaux dégagés, des services de collecte réguliers et une amélioration tangible du cadre de vie.

La Côte d’Ivoire ne semble pas manquer de structures, de taxes ou de financements pour assurer sa salubrité. Le véritable défi réside désormais dans l’efficacité de leur mise en œuvre, la transparence de leur gestion et leur capacité à modifier durablement les conditions de vie des populations.

Tant que les dépotoirs sauvages demeureront le principal mode de gestion des déchets pour plus de la moitié des Ivoiriens, les discours sur la réduction de la pauvreté continueront d’être confrontés à une réalité visible dans les rues, les quartiers et les villages du pays.

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