Le mobile money génère plus de recettes qu’il n’en coûte — à condition de ne pas le taxer

Le mobile money est devenu, en quinze ans, le principal moteur de l’inclusion financière en Afrique. Il est aussi, de plus en plus, une cible fiscale. Ces deux réalités coexistent désormais dans une contradiction qui commence à coûter cher aux économies africaines.

Le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et la Commission
économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) convergent vers le même
constat : taxer les transactions numériques freine l’inclusion financière sans générer
les recettes espérées. Certains gouvernements commencent à corriger le tir. D’autres
cherchent encore leur équilibre.

En Ouganda, tout s’est joué en quelques semaines. En juillet 2018, une taxe de 1 %
sur la valeur des transactions mobile money est instituée. En deux semaines, 47 %
des utilisateurs cessent complètement d’utiliser le mobile money, et certains
segments de paiement marchand enregistrent une chute de 60 % des volumes.
Résultat cumulé documenté par la CEA : plus de 2,5 millions d’abonnés Internet
perdus et une chute de 25 % des transactions mobile money. Les utilisateurs n’ont
pas disparu. Ils sont simplement retournés au cash.

Plusieurs pays d’Afrique subsaharienne ont introduit une forme de taxation du
mobile money. Certains taxent la valeur des transactions, d’autres les revenus des
opérateurs, d’autres encore les plateformes numériques elles-mêmes. Sans doctrine
commune ni coordination régionale, chaque État expérimente sa propre formule,
souvent au détriment des populations les plus vulnérables.

Le paradoxe est frappant : alors même que les grandes institutions internationales
recommandent d’utiliser le numérique comme levier de collecte fiscale, plusieurs
gouvernements africains continuent d’en faire une cible fiscale directe.

Une infrastructure d’inclusion devenue objet de taxation

Le mobile money représente aujourd’hui plus de 2,1 milliards de comptes enregistrés
dans le monde, dont une majorité en Afrique subsaharienne, avec plus de 514
millions d’utilisateurs actifs selon la CEA. Au Kenya, M-Pesa a permis de faire passer
le taux d’inclusion financière de moins de 30 % à plus de 83 % en moins d’une
décennie. Le mobile money n’est plus un simple service financier : il constitue
désormais une infrastructure économique.

Les recherches académiques et les analyses institutionnelles convergent : ces taxes
réduisent fortement l’usage des services financiers numériques. Selon le Danish
Institute for International Studies, elles peuvent entraîner une baisse de l’utilisation
des services jusqu’à 39 % dans certains contextes. Le comportement des utilisateurs
est simple : lorsque le coût augmente, ils réduisent leurs transactions, regroupent
leurs paiements ou reviennent au liquide.

« Le principe est de mobiliser les recettes tout en ayant un impact limité sur les
segments les plus pauvres — en s’appuyant autant que possible sur la
numérisation là où il y a des bénéfices clairs. »

Amadou Sy, Département Afrique du FMI — Assemblées de printemps, Washington, avril 2026

Le paradoxe fiscal : taxer ce qui élargit l’assiette

Le mobile money est l’un des meilleurs outils de formalisation économique dont
disposent les États africains. En rendant les transactions traçables et en intégrant des
millions d’acteurs informels dans des circuits identifiables, il élargit naturellement
l’assiette fiscale. Une étude publiée en 2025, portant sur 36 pays africains et
s’appuyant sur les données du Global Findex de la Banque mondiale, établit une
corrélation positive entre inclusion financière et recettes fiscales.
La CEA le résume clairement dans son rapport 2026 : le numérique doit être un
levier de collecte fiscale, pas une cible. Le Kenya illustre cette logique alternative :
grâce à l’intégration des données du mobile money dans des systèmes de détection
alimentés par l’intelligence artificielle, le pays a réduit la fraude à la TVA de près de
30 % entre 2019 et 2021.

Une fiscalité qui pénalise d’abord les plus vulnérables

Ces taxes frappent principalement ceux qui n’ont aucune alternative bancaire. Une
étude approfondie menée pendant trois ans par l’International Centre for Tax and
Development (ICTD) sur l’e-levy ghanéen l’a démontré : malgré les exemptions
prévues, ce sont les ménages les plus modestes qui ont supporté la charge fiscale la
plus lourde.
Dans une région où plus de 85 % des emplois relèvent du secteur informel, le mobile
money représente souvent le seul accès au système financier. Pour une commerçante
de Kumasi ou un conducteur de mototaxi à Kampala, il ne s’agit pas d’un service de
confort, mais d’un outil vital de survie économique.
« Le coût des données demeure un problème. Si nous voulons vraiment que
notre jeunesse utilise ces technologies, nous devons trouver comment rendre
leur accès abordable. »
Stephen Karingi, Directeur de la Division macroéconomique, CEA-ONU — Tanger, avril 2026

Le signal envoyé aux investisseurs

L’Afrique cherche à attirer des investissements massifs dans ses écosystèmes fintech
et numériques. Or, pour de nombreux acteurs du secteur, l’instabilité fiscale
constitue un frein plus immédiat que le manque de financement. Des taxes
introduites sans concertation ou modifiées brutalement créent un climat
d’incertitude peu favorable aux investissements de long terme.

Le Ghana, symbole d’un revirement — et de ses angles morts

Longtemps présenté comme un modèle d’inclusion financière, le Ghana introduit en
2022 l’e-levy — une taxe de 1,75 %, puis ramenée à 1 %. Les effets sont immédiats :
baisse des volumes, retour au cash, contestation populaire. Élu président, John
Mahama l’abroge officiellement le 2 avril 2025. Le Parlement vote à l’unanimité.
Mais l’ICTD souligne un effet moins visible : la suppression a aussi entraîné la
disparition des dispositifs de collecte de données fiscales construits autour du
système. Le véritable potentiel de l’e-levy résidait dans les données qu’elle produisait,
pas dans les recettes directes. Le Ghana a perdu les deux.

La voie alternative : le numérique au service de la fiscalité

En Afrique du Sud, les systèmes de conformité fiscale alimentés par l’IA ont généré
plus de 101 milliards de rands de recettes supplémentaires entre 2022 et 2023, selon
la CEA. Le Rwanda développe des approches similaires. Dans tous ces cas, la logique
est inversée : le numérique sert à identifier les revenus non fiscalisés plutôt qu’à
taxer les transactions.
« La question n’est plus de savoir si les Africains peuvent financer cette
transformation. La question est de savoir si nous le ferons collectivement,
stratégiquement et à grande échelle. »
Claver Gatete, Secrétaire exécutif, CEA-ONU — Tanger, avril 2026

Un choix politique plus qu’une fatalité

La pression budgétaire qui pousse plusieurs États africains à taxer le mobile money est
bien réelle. Mais la logique du rendement immédiat peut devenir une impasse
stratégique.
Le vrai choix n’est pas entre taxer ou ne pas taxer le numérique. C’est entre l’utiliser
comme cible et l’utiliser comme outil.
Pour les millions d’Africains que le mobile money a progressivement intégrés dans
l’économie formelle, cette différence n’a rien d’abstrait. Elle se mesure en coûts
quotidiens, en retour au cash et en années perdues sur le chemin de l’inclusion
financière.

African Digital Finance Review · Mai 2026

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