Tragédie wê des années de crise / Appel à une reconnaissance, à la justice et à la réparation (Lettre ouverte)

Une plaie ouverte depuis 2002 — Le silence complice doit cesser

À l’attention de :
Son Excellence le Président de la République de Côte d’Ivoire, les membres du Gouvernement, Amnesty International et la Communauté Internationale

AU NOM DES MORTS QUI N’ONT PAS EU DROIT À LA JUSTICE

Depuis plus de vingt ans, le peuple Wê — implanté sur les terres de Duékoué, Guiglo, Taï, Bloléquin et Bangolo — saigne en silence. Non pas par choix. Mais parce que personne, au sommet de l’État, n’a eu le courage politique et moral de regarder cette vérité en face.

Ce texte n’est pas un acte de haine. Ce n’est pas un appel à la vengeance. C’est un cri de dignité humaine adressé à ceux qui ont le pouvoir et le devoir d’agir.

LES FAITS — CE QUE L’HISTOIRE NE PEUT PAS EFFACER

2002-2003 — Les premières blessures
Dès le début de la rébellion armée, l’Ouest de la Côte d’Ivoire devient un théâtre d’horreur. Dans la zone Wê, plus de 200 morts et 900 disparus. Des familles décimées. Des villages vidés. Des déplacements massifs de populations civiles innocentes.

2005 — Le sang coule encore
En juin 2005, dans la région de Duékoué, les violences intercommunautaires font plus de 100 morts officiellement recensés — et combien d’autres dans le silence ? Le 2 juin de la même année, un conflit foncier fait au moins 50 victimes supplémentaires. Des pères. Des mères. Des enfants.

2010-2011 — La période la plus meurtrière
Lors de la crise post-électorale, l’Ouest Wê est transformé en zone de massacre. Des civils, désarmés, impuissants, sont tués lors de l’avancée de forces rebelles et de milices armées.
Les 27, 28 et 29 mars 2011, Duékoué est le théâtre d’un massacre d’une violence inouïe : plus de 1 000 morts en trois jours.
Ces chiffres ne sont pas des estimations politiques. Ce sont des vies humaines.

20 juillet 2012 — Le massacre du camp de Nahibly
Des personnes déplacées, qui avaient fui les violences et cherché refuge dans un camp humanitaire, sont massacrées. Plus de 100 morts dans un lieu qui aurait dû être sanctuaire.

2013-2015 — La terreur qui s’installe
Les violences continuent. Les tensions persistent. L’impunité s’installe comme une norme.

LA QUESTION QUE PERSONNE N’OSE POSER — MAIS QUE TOUS PENSENT

Pourquoi le Chef de l’État n’en fait-il pas une priorité nationale ?

Serait-ce parce que le peuple Wê est perçu comme le peuple de Laurent Gbagbo ? Mais cette logique est non seulement fausse — il y a des Wê au sein du RHDP, au sein même du gouvernement — elle est surtout moralement inadmissible.

La justice ne se divise pas selon l’appartenance politique. Le sang d’un Wê RHDP vaut-il plus que celui d’un Wê pro-Gbagbo ? Et même si tel était le cas — ce qui serait une honte — un enfant de 5 ans massacré dans un camp de réfugiés avait-il une carte de parti politique ?

Nous interpellons ces ministres Wê qui siègent aujourd’hui au gouvernement : vous avez une responsabilité historique. Votre silence ne vous protège pas. Il vous condamne devant votre peuple et devant l’histoire. Parler pour vos morts n’est pas de la politique — c’est de l’humanité.

CE QUE NOUS DEMANDONS — AVEC FORCE ET DIGNITÉ

À l’État de Côte d’Ivoire :

  • La reconnaissance officielle des massacres commis contre le peuple Wê depuis 2002
  • L’ouverture d’enquêtes judiciaires indépendantes et sérieuses** sur chacun de ces événements
  • Des réparations concrètes pour les victimes, les familles et les communautés déplacées
  • Un programme de réconciliation sincère qui ne soit pas une réconciliation de façade mais une guérison profonde des plaies
  • La mise en place de mécanismes de protection pour éviter que de telles tragédies se reproduisent

À Amnesty International et à la Communauté Internationale :

  • Exercez votre droit de regard et de pression sur le gouvernement ivoirien
  • Documentez, archivez, publiez — le monde doit savoir*
  • Exigez que la Côte d’Ivoire honore ses engagements en matière de droits humains UN AVERTISSEMENT LUCIDE — POUR LA PAIX DE DEMAIN

Nous ne parlons pas seulement du passé. Nous parlons de l’avenir.

Un État qui laisse prospérer l’impunité plante les graines de la prochaine tragédie.

Que se passera-t-il après Ouattara ?**

Si aujourd’hui cette plaie béante n’est pas soignée — véritablement soignée, pas cosmétiquement couverte — demain sera bien plus douloureux. Les enfants nés pendant ces massacres grandissent. Ils voient. Ils mémorisent. Ils n’ont pas choisi de pardonner. Ils n’ont pas eu la chance qu’ont eue leurs parents de construire une mémoire apaisée.

La réconciliation nationale sans justice est une illusion dangereuse.

UN MOT PERSONNEL — PARCE QUE LA PAIX EST NOTRE CHOIX

Moi, comme beaucoup des miens, j’ai pardonné. Mais je n’ai pas oublié.

Ce n’est pas une menace. C’est une réalité humaine universelle. Le pardon est un acte de l’âme. L’oubli, lui, ne se décrète pas — surtout quand les tombes sont encore fraîches dans la mémoire collective.

Nous ne voulons pas la guerre. Nous n’appelons pas à la haine entre communautés. Nous voulons vivre en paix, côte à côte, sur ces terres qui nous ont tous vus naître.

Mais une paix durable ne se construit pas sur le mensonge. Elle se construit sur la vérité reconnue, la justice rendue et la dignité restaurée.

Nous invitons le gouvernement à venir soigner cette césarienne — parce que la plaie est toujours infectée. Et une plaie infectée, si on l’ignore, finit par gangrener tout le corps.**

NOUS NE VOULONS PLUS JAMAIS REVIVRE CELA.

Pour les 200 de 2002. Pour les 100 de 2005. Pour les 1 000 de mars 2011. Pour les 100 de Nahibly. Pour tous les disparus sans sépulture. Pour tous les enfants qui ont grandi sans leurs parents. Pour tous ceux qui n’ont jamais eu droit à un seul mot de vérité officielle.

Justice. Vérité. Dignité. Paix.

Achille Dodé, cadre de Duékoué

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