Chaque semaine, François Soudan révèle ce que l’info n’a pas encore dit
Bonjour,
On ne passe pas du salon à la cuisine avec Paul Kagame. En interview, le président rwandais ne s’autorise jamais aucune familiarité. Cela fait pourtant vingt-cinq ans que, chaque année ou presque, j’échange avec lui. J’ai même réalisé un livre d’entretiens, L’homme de fer (Nouveau monde éditions / Enigma Books, 2015), ce qui fait sans doute de moi le journaliste avec lequel il a passé le plus de temps. Je n’en tire aucune distinction particulière, si ce n’est celle de connaître un peu mieux que d’autres le fonctionnement, les ressorts et la mécanique intellectuelle de ce chef d’État au parcours hors du commun.
Ces dialogues, parfois tendus, souvent clivants, toujours féconds et qui ne laissent jamais indifférent, je les ai réalisés seul pour la plupart, et accompagné de temps à autre par mes collègues Romain Gras, Nicholas Norbrook, Jeanne Le Bihan et par notre photographe complice, Vincent Fournier. Ils ont eu pour cadre une pièce dépouillée – presque toujours la même – d’Urugwiro Village, le « compound » présidentiel de Kigali, mais aussi le ministère de la Défense, un hôtel à Paris ou à Francfort et l’écran d’une visioconférence.
Au fil des ans, j’ai vu la longue carcasse féline de Paul Kagame se voûter un peu, ses rides se creuser, ses tempes se dégarnir, ses lunettes épaissir, sans que jamais ne change notre rituel.
Deux heures d’entretien sans coupure, des réponses discursives énoncées d’une voix monocorde soudain ponctuée d’éclairs d’ironie ou de colère froide et dont le contenu est à l’image du personnage : sec, sobre, concentré, sans émotion ni effets oratoires, impitoyable avec les questions mal posées.
Quand Kagame a provoqué une crise avec François Hollande
Paul Kagame ne m’a jamais demandé à relire une interview avant publication, quitte à en assumer toutes les conséquences. L’une d’elles, en avril 2014, a provoqué une crise avec l’Élysée, dont le locataire était alors François Hollande. C’était à la veille du vingtième anniversaire du génocide des Tutsis et Kagame avait fustigé « le rôle direct de la Belgique et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même ».
L’AFP en fait une dépêche et le ministre français de la Défense de l’époque, Jean-Yves Le Drian, m’envoie son directeur de cabinet, Cédric Lewandowski, pour récupérer une demi-douzaine d’exemplaires de JA tout juste sortis d’imprimerie. Deux heures plus tard, l’Élysée communique : la participation de Christiane Taubira, garde des Sceaux, aux cérémonies de commémoration à Kigali est annulée.
Contrairement à certains de ses pairs, Paul Kagame ne cherche pas à séduire le journaliste qui l’interroge, mais à le convaincre. Nos seuls sujets de plaisanterie ont porté sur son apprentissage du français, commencé avec application avec son épouse comme répétitrice, abandonné au plus fort de la crise avec Paris au profit disait-il du mandarin, puis oublié faute de temps.
Son domicile, son ranch du lac Muhazi, ses vaches aux longues cornes, son jardin intime et familial, de cela je ne connais rien et peu m’en importe. Seul compte le fait qu’il n’ait jamais esquivé une de mes questions. Un jour, agacé par l’une de mes relances sur les accusations de « pillage » du coltan congolais, il m’avait froidement répondu que si je récidivais, il ne me verrait plus. Un avertissement dont il n’a tenu aucun compte.
Je sais que nos échanges, dont le défunt Modeste Rutabayiru, puis ses collaboratrices Yolande Makolo et Stéphanie Nyombayire ont été les témoins attentifs, sont autant d’exercices « interesting » à ses yeux. Et j’ai la faiblesse de croire qu’ils intéressent aussi nos lecteurs.
Jeune-Afrique







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