L’avenir monétaire de la CEDEAO suspendu aux choix de la ZMAO et de l’AES

Réunis en février 2026 à Monrovia, capitale du Liberia, les gouverneurs des banques centrales de douze pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont relancé le chantier de la monnaie unique ouest-africaine. L’objectif affiché est pour 2027. Dans cette interview, PRAO Yao Séraphin, le spécialiste des questions monétaires, très critique vis-à-vis du système CFA, revient sur l’avenir de la monnaie CFA et le projet de l’Eco. Pour lui, le projet originel de l’Eco pourrait être une alternative à une future monnaie de l’AES.

Doit-on comprendre que la première phase du projet pourrait se faire sans les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA)?

Réponse : Oui si on s’en tient au communiqué de la présidence nigériane. En effet, le communiqué dit en substance que « La première phase de mise en œuvre devrait concerner le Liberia, le Nigeria, le Ghana, la Sierra Leone, la Guinée et la Gambie, sous réserve du respect des critères de convergence macroéconomique convenus et de la finalisation des structures de gouvernance institutionnelle ». Cela est conforme au communiqué final adopté samedi 29 juin 2019 à Abuja qui « réaffirme l’approche graduée (pour l’adoption) de la monnaie unique en commençant par les pays qui atteignent les critères de convergence » en matière d’inflation et de déficit budgétaire notamment.

En 2027, la zone CEDEAO pourrait donc enregistrer deux unions monétaires?

Réponse : Si les pays de la ZMAO (Liberia, le Nigeria, le Ghana, la Sierra Leone, la Guinée et la Gambie) respectent les critères de convergence macroéconomique convenus et achèvent effectivement la finalisation des structures de gouvernance institutionnelle, alors, il est possible qu’on arrive à une union monétaire à deux vitesses, au sein de l’espace CEDEAO. En effet, les huit pays de l’UEMOA – Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo, qui partagent déjà le franc CFA, émis par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et arrimé à l’euro, maintiendront le statu quo tandis que la ZMAO aura sa nouvelle monnaie Eco, l’« Eco originel ». Pendant ce temps, les pays de l’UEMOA attendront leur « Eco-CFA ».

Pourquoi utilisez-vous les termes « ECO originel » et « ECO-CFA »?

Réponse : En fait, il y’ a deux projets d’ECO au sein de l’espace CEDEAO : le premier porté par les pays de la CEDEAO et celui porté par les présidents MACRON et OUATTARA.
Concernant l’« Eco originel », il participe de la vision d’une Afrique unie, dont l’esquisse a très tôt été tracée par les pères fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine. C’est en 1983 que les chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté vont entreprendre de nombreuses initiatives dans le but de créer une zone monétaire unique en Afrique de l’Ouest. Après des années d’immobilisme, c’est finalement en 1999, à Lomé au Togo, au vingt deuxième sommet de la Conférence des chefs d’état et de gouvernement de la CEDEAO, qu’une stratégie dite « approche accélérée de l’intégration », est formulée. Cette stratégie vise la construction rapide d’une zone monétaire unique en Afrique de l’ouest sur une base plus large et en remplacement de l’actuelle UEMOA.

L’Agence monétaire de l’Afrique de l’ouest (AMAO) a été créée en 1996, par suite de transformation de la Chambre de compensation de l’Afrique de l’ouest (Ccao). L’AMAO est une institution regroupant les huit banques centrales des Etats membres de la CEDEAO. En 2001, l’Institution monétaire de l’Afrique de l’ouest (Imao) a été créée. Ces deux institutions sont chargées de la mise en place de la monnaie unique Eco.

Les objectifs fixés par les chefs d’Etat, c’est qu’en 2015, la Zone monétaire de l’Afrique de l’ouest (ZMAO) qui regroupe les Etats de la CEDEAO non membres de l’UEMOA (la Gambie, le Ghana, la Guinée, le Nigeria et la Sierra Leone et le Liberia) – devait être intégrée et avoir une monnaie unique au même titre que la zone UEMOA qui a déjà une monnaie unique et une banque centrale unique. Ensuite, à l’horizon 2020, les deux institutions à savoir l’UEMOA et la ZMAO devraient fusionner pour avoir la monnaie unique de la CEDEAO qui est l’objectif final à atteindre. En attendant, les pays étaient exhortés à respecter les critères de convergences macroéconomiques. Mais au lieu de travailler à la réussite de ce projet, les présidents Macron et Ouattara ont saboté le projet en réformant le franc CFA, pour créer une autre version de l’Eco, que nous appelons « Eco-CFA », parce que c’est simplement le franc CFA qui change de nom. Les trois faux changements sont les suivants. Premièrement, la fin du compte d’opérations est une escroquerie financière. Deuxièmement, le rôle de garant de la France est une escroquerie. L’article 2 du Titre II du nouvel accord stipule que le Garant, la France, apporte son concours à l’UMOA pour garantir la convertibilité de sa monnaie en euro à un cours fixe, sur la base de la parité en vigueur. Troisièmement, le départ des deux (2) français dans le conseil d’administration est remplacé par des « experts internationaux », selon l’article 4, du nouvel accord.

Revenons au calendrier de 2027, dans l’ensemble, les pays de la ZMAO ne respectent pas les critères de convergence, mieux certains sont en guerre contre le terrorisme. Est-ce possible dans ce cas, d’aller à l’ « Eco originel »?

Réponse : Nous entendons souvent des collègues dire que le Nigeria, poids lourd de la région, enregistre des taux d’inflation durable à deux chiffres, le naira est sous pression, et que la première économie de la CEDEAO reste traversée par des déséquilibres structurels. Or, avec plus de la moitié du PIB du bloc, sa stabilité conditionne mécaniquement celle de toute future union monétaire. Le Ghana également, un autre pilier pressenti, enregistre, lui aussi des taux l’inflation qui demeurent élevés. La théorie des zones monétaires optimales (ZMO) étudie l’opportunité pour un groupe de pays de former une union monétaire. Les critères de convergence aident donc les pays à aller rapidement vers la monnaie unique. Mais, nous devons savoir qu’à la différence des Etats-Unis, l’Europe ne remplit pas deux conditions majeures d’une ZMO : la mobilité des travailleurs n’y est pas parfaite (barrière de la langue, cultures nationales, différence des systèmes de protection sociale, etc.) et il n’existe pas de fédéralisme budgétaire et fiscal. Les mécanismes de solidarité budgétaires à l’égard des pays les plus touchés par la crise des subprimes ont été mis en place tardivement, non sans réticence de l’Allemagne. Par ailleurs, les économies de la zone euro ne remplissent pas le critère de diversification sectorielle. Tandis que l’Allemagne se spécialise par exemple dans la production de biens manufacturiers à forte valeur ajoutée, des pays comme la Grèce, l’Espagne ou le Portugal sont plutôt tournés vers la recherche de la compétitivité prix. Ainsi, la résistance face aux chocs asymétriques n’est pas optimale. Et pourtant, ces pays sont ensemble dans la même zone euro. Pour nous, l’optimalité d’une zone peut se construire ex-post. L’intégration économique, accroît les échanges commerciaux et rapproche donc les cycles et la probabilité de choc asymétrique diminue. En décembre 2019, seul le Togo respecterait les exigences et critères principaux pour la mise en place d’une monnaie unique sous-régionale, parmi les pays de la CEDEAO (Communauté économique et monétaire d’Afrique de l’Ouest). Chaque année, nous constatons que dans la zone UEMOA, tous les pays ne respectent pas les critères de convergence pourtant, ils sont toujours ensemble. Cela montre que l’union monétaire est avant tout politique, et le critère le plus important reste la volonté d’être ensemble. C’est donc à l’aune de cet objectif essentiel, qu’une communauté de solidarité est créée par l’Union monétaire. En outre, l’Union monétaire instaure une communauté de solidarité irréversible. En somme, l’union monétaire permet de mutualiser les risques. D’ailleurs, le 12 mai 1962, lorsque les Etats fondateurs de la BCEAO signaient le traité créant l’Union Monétaire Ouest-Africaine (UMOA), ils n’avaient pas pensé au respect des critères de convergence. Ces pays ont partagé la même monnaie jusqu’en 1994, où à la faveur de la dévaluation de la monnaie, l’UMOA est devenue l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), le 10 janvier 1994, avec l’obligation de respecter des critères de convergence.
En définitive, je dirai que les pays peuvent aller à la monnaie unique malgré les problèmes actuels s’ils en ont la ferme volonté. Il faut avancer avec le noyau de pays politiquement prêts à mutualiser leur souveraineté monétaire et à harmoniser leurs politiques budgétaires.

Quelle pourrait être la position des pays de l’AES actuellement au regard de cette configuration? N’est-ce pas une alternative pour ces pays qui cherchent à sortir du joug français?

Réponse : Effectivement, l’ « Eco originel », pourrait être une arme de rupture pour le Sahel. Ce bicéphalisme monétaire au sein de la CEDEAO, pourrait devenir une opportunité politique pour les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) – Mali, Burkina Faso, Niger. Ces États ont fait de la dénonciation du franc CFA un acte fondateur de leur nouvelle doctrine souverainiste. On le sait, leur grief n’est pas tant dirigé contre l’idée d’une monnaie commune que contre son arrimage historique à la France et à l’euro.

La première option pour eux est de sortir du franc CFA et de créer leur monnaie. Rappelons que le Mali, le Niger et le Burkina Faso représentent près de 30% du PIB de la zone UEMOA.

Ce n’est pas la première fois qu’un pays quitte la zone du franc CFA (Guinée en 1960, Mauritanie et Madagascar en 1973 ou encore le Mali entre 1962 et 1984). Ces trois États sont relativement homogènes en termes de PIB par habitant ou de structures économiques. Ils ont en commun une croissance démographique très rapide, un certain enclavement, l’importance de l’agriculture céréalière, et de l’élevage, mais aussi de la production minière, notamment aurifère. À celles-ci s’ajoutent pour le Burkina et le Mali le coton, et pour le Niger l’uranium et le pétrole. Enfin, pour ces trois pays, les revenus issus des migrations vers les pays côtiers jouent un rôle très important. L’AES est donc plus proche de constituer une zone monétaire optimale que la CEDEAO, beaucoup plus hétérogène. Dans une telle configuration, connaissant la France, la création d’une monnaie implique de posséder d’importantes réserves de change, afin d’assurer à la nouvelle devise une certaine stabilité, surtout en cas d’attaque spéculative. Le Mali, le Niger et le Burkina n’en disposent pas, mais possèdent des matières premières, notamment de l’or pour le Mali et le Burkina ou du pétrole et de l’uranium pour le Niger. À ce stade, ces trois pays ne disposent pas de stocks qui permettraient de jouer un tel rôle de garantie. Il faudra également se doter d’infrastructures pour battre monnaie et investir pour adapter leurs systèmes de paiement ou, comme ils l’ont déjà recommandé, créer un fonds de stabilisation et une banque d’investissement. S’ils sont capables de créer leur monnaie, l’insécurité dans ces trois pays tempère les ardeurs de leurs dirigeants quant à leur sortie de la Zone Franc. C’est pourquoi nous pensons que l’élan des pays de la ZMAO donne de sérieuses idées aux pays de l’AES.

Une possible deuxième option pour eux est de suivre les pays de la ZMAO. Ce serait une bonne occasion de se débarrasser du franc CFA, cette monnaie coloniale qui retarde le développement des pays de la Zone franc. Une telle option est révolutionnaire que de rester dans une union monétaire avec une simple réforme cosmétique du système existant. Autrement dit, l’Eco version « originel » ou « noyau anglophone » pourrait être perçu comme une alternative au CFA, plutôt que comme sa simple mutation. Le scénario que certains estiment le plus fragile économiquement pourrait donc être le plus puissant politiquement. Car dans ces capitales sahéliennes, l’enjeu monétaire est d’abord narratif mais la rupture pourrait venir des pays de la ZMAO. Si les pays de l’AES rejoignent les pays de la ZMAO, alors la Zone franc CFA risque une implosion. C’est peut-être le bon moment pour mettre fin à une vassalisation monétaire qui n’a que trop perduré.

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