La Côte d’Ivoire importe énormément du riz pour nourrir sa population. Pendant ce temps, le pays enregistre un essor économique sans précédent, avec un taux de croissance qui oscille entre 6 et 7%. L’émergence peut-elle aller de pair avec un pays qui peine à nourrir sa population? Dans cette interview suscitée par Ferdinand Gogoua de la BBC, le professeur Prao Yao Séraphin ne passe pas par quatre chemins. Pour lui, la Côte d’Ivoire doit travailler à son autosuffisance si le pays veut aller à l’émergence économique.
Bonjour prof. Prao Yao Séraphin, quelle est la situation des importations de riz en Côte d’Ivoire?
Réponse : Le bilan n’est pas reluisant. En effet, la Côte d’Ivoire importe pour environ 1 milliard de dollars de riz chaque année, soit plus de 600 milliards de FCFA. Malgré les efforts de production, l’atteinte de l’autosuffisance demeure un défi majeur. La consommation par habitant a en effet augmenté de 20 % au cours de la dernière décennie, atteignant actuellement 84 kg par an, selon les données du Département américain de l’Agriculture (USDA). Le pays affiche une consommation record avec une consommation par habitant supérieure à celle des Chinois ou des Thaïlandais. Alors que les autorités estiment qu’une production de 2,1 millions de tonnes serait nécessaire pour satisfaire la demande nationale, l’USDA évalue la consommation réelle à environ 2,5 millions de tonnes, tandis que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) l’estime à 2,8 millions de tonnes.
Question 2 : Peut-on savoir la capacité de production du pays en riz ?
Réponse : Selon les données de l’USDA, la production de riz paddy est passée d’environ 1,8 million de tonnes lors de la campagne 2015/2016 à près de 2,3 millions de tonnes en 2024/2025, traduisant les efforts consentis ces dernières années pour relancer la riziculture locale. En 2025 donc, la production locale devrait atteindre 1,8 million de tonnes de riz blanchi selon les prévisions de l’Agence ivoirienne de développement de la filière rizicole (Aderiz), de quoi couvrir 85% de la demande locale. On voit toutefois que cette progression demeure en deçà des besoins du marché, la consommation annuelle de riz blanc frôlant désormais les 3 millions de tonnes. Ce décalage persistant entre l’offre et la demande a mécaniquement renforcé le recours aux importations. La Côte d’Ivoire s’est ainsi hissée au rang de deuxième importateur africain de riz derrière le Nigeria, avec un stock provenant majoritairement de l’Inde, du Pakistan, du Vietnam et de la Thaïlande.
Quelles sont les raisons de ce déficit d’autosuffisance en riz en Côte d’Ivoire ?
Réponse : Plusieurs facteurs expliquent cette forte importation en riz.
Premièrement, la dépendance du pays en produits de rente. Pour le cacao, la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de fèves de cacao, représentant 40% de la production mondiale. Le cacao constitue donc un pilier essentiel de l’économie ivoirienne, générant 40% des recettes d’exportation et contribuant entre 10 et 15% au PIB national, et le premier pourvoyeur de devises du pays, selon la Banque mondiale. L’économie du cacao représente 12% des recettes fiscales. Vous voyez que les produits de rente, comme le cacao, le café, le palmier à l’huile, l’hévéa, rendent les planteurs dépendants, les exploitent, les assujettissent. Du coup, les cultures vivrières sont délaissées au profit de l’agriculture de rente.
Deuxièmement, l’augmentation de la population ivoirienne. Entre 1960 et 2024, le nombre d’habitants en Côte d’Ivoire est passé de 3,50 millions à 31,93 millions, soit une augmentation de 811,5% en 64 ans. La Côte d’Ivoire a connu la plus forte augmentation en 2017 avec 10,41%. L’augmentation la plus faible en 2004 avec 2,11%. À l’horizon 2030, la population ivoirienne atteindrait environ 41,3 millions d’habitants, soit une augmentation de près de 7 à 8 millions de personnes en seulement quatre (04) ans. Cette hausse est considérable à l’échelle démographique, ce qui traduit un rythme d’accroissement vertigineux. À plus long terme, les projections indiquent une population d’environ 49,1 millions en 2035, ce qui correspond à une augmentation totale de 15 à 16 millions d’habitants en moins d’une décennie. Ainsi, entre 2020 et 2035, la population de la Côte d’Ivoire devrait presque doubler, confirmant ainsi une phase d’expansion démographique intense.
Troisièmement, le riz est la protéine végétale la plus consommée en Côte d’Ivoire. Le riz est prisé parce qu’il permet aux familles nombreuses de satisfaire leur pitance journalière. Un sac de riz suffit pour nourrir toute une famille. L’urbanisation est aussi passée par là. En 2024, le taux d’urbanisation en Côte d’Ivoire était de 54 pour cent. Les plus grandes villes du pays sont Abidjan, Abobo et Bouaké. Par rapport à l’année précédente, la part de la population dans les villes a augmenté d’environ 1,1%. Les zones rurales deviennent donc de moins en moins attrayantes pour les habitants, qui se tournent vers les villes. En règle générale, la vie y est plus chère, mais elle offre de meilleures infrastructures et possibilités d’emploi. Sur les dix dernières années, la croissance des citadins a été d’environ 1,0 pour cent par an. La Côte d’Ivoire a enregistré la hausse la plus marquée en 1961 avec 7,1 %. Selon les estimations du Département américain de l’agriculture (USDA), la consommation de riz en Côte d’Ivoire progresse à un rythme annuel compris entre 3 % et 4 %. Dans les principaux centres urbains tels qu’Abidjan, Bouaké, Daloa ou encore Gagnoa, la céréale supplante progressivement les aliments de base traditionnels comme le manioc, l’igname ou le taro. Cette transition alimentaire se reflète clairement dans les chiffres de consommation par habitant. D’après l’organisme américain, un Ivoirien consomme aujourd’hui en moyenne 84 kilogrammes de riz par an, contre environ 58 kilogrammes il y a une vingtaine d’années. Dans le pays, le riz représente près de 60 % de la production céréalière totale, loin devant le maïs, le mil ou le sorgho.
Quatrièmement, la politique du pays n’a pas suivi l’accroissement des besoins des populations. Le gouvernement ivoirien a pendant longtemps oublié les produits vivriers au profit du cacao, du café, de l’anacarde et du palmier à huile.
Quels sont les problèmes liés à la production de riz en Côte d’Ivoire ?
Réponse : Les problèmes sont légions.
En premier lieu, les champs sont secs, la faute au changement climatique. En fait, en Côte d’Ivoire, c’est la riziculture fluviale qui est importante. En 2024, à peine 3% des rizières ivoiriennes étaient irriguées. Le reste dépend de la pluie. Du coup, les producteurs sont en insécurité avec les problèmes d’intempéries, les pluies ne respectant plus les saisons. En effet, la filière riz subit de plein fouet les aléas climatiques, avec une sécheresse prolongée par endroits et des inondations dans d’autres régions, compromettant les rendements.
En second lieu, le coût minimum à l’hectare est élevé et les producteurs n’ont pas de financement suffisant. Pour certains producteurs, cela coûte environ 40 000 francs CFA (60 euros). Ce sont des coûts liés à la préparation des sols, aux intrants. On voit donc que la pénurie de financement décourage les producteurs à investir dans les semences, les engrais ou les pesticides, au détriment des rendements. Le résultat est que cette culture est majoritairement vivrière et familiale. Les parcelles sont petites, les récoltes très dépendantes de la pluviométrie et les pertes énormes.
En troisième lieu, les conflits fonciers récurrents qui freinent l’expansion des surfaces cultivables ainsi que l’intrusion d’eau salée dans certaines zones productrices, impactant la qualité des récoltes.
En quatrième lieu, le riz local subit aussi la compétition du riz importé. En effet, le riz importé est parfois moins cher que le riz local. Deux raisons au moins, expliquent cet état de fait. La première est que les techniques agricoles encore rudimentaires ne permettent pas un meilleur rendement, donc une production faible. Le seconde est que le gouvernement ne subventionne pas assez le secteur afin de lui donner les moyens financiers nécessaires.
Que fait le gouvernement ivoirien face à cette situation de dépendance en riz?
Réponse : Le gouvernement fait quand même des efforts. Dans le cadre de la nouvelle « Stratégie nationale de développement de la filière riz » (SNDR 2), d’un coût global de 1,3 milliard de dollars pour la période 2024-2030, la Côte d’Ivoire vise une production de 3,2 millions de tonnes de riz blanchi à l’horizon 2030. La première phase, dotée de 546 millions de dollars, s’étend de 2024 à 2027, tandis que la seconde, avec un budget de 770,7 millions de dollars, couvrira la période 2028-2030. Les axes prioritaires incluent l’extension des surfaces rizicoles exploitées, une gestion optimisée des ressources en eau et l’amélioration des rendements. Pour le gouvernement, la solution passe impérativement par la transition d’une agriculture pluviale vers une agriculture irriguée. Le gouvernement ivoirien compte sur les Agences de promotion des investissements (API) de l’espace Francophone pour attirer les capitaux nécessaires à cette transformation. Le fer de lance de cette stratégie est également le déploiement de neuf agropoles à travers le pays. A ce jour, sur les neuf agropoles prévues, trois ont déjà connu un début d’opérationnalisation avec l’appui de bailleurs de fonds internationaux, c’est l’agropole du Centre qui est déjà opérationnel, l’agropole du Nord qui est en construction et celle du Nord-Est également. Selon le ministre Bruno Koné, il reste six autres agropoles en attente de financement et chacune des agropoles fait entre 150 et 200 milliards de FCFA. Donc, il y a à peu près entre 1 000 et 1 200 milliards de FCFA d’investissements attendus, ce qui constitue une opportunité d’investissement.
Prof. Prao Yao Séraphin, quelles sont vos solutions face à cette situation alarmante des importations de riz en Côte d’Ivoire?
Réponse : Avant de donner quelques pistes de solutions, disons qu’en Côte d’Ivoire, il pleut presque toute l’année, avec ses bas-fonds qui peuvent nourrir la sous-région. La Côte d’Ivoire dispose de tous les atouts pour atteindre l’autosuffisance en riz, comme en 1975. Le pays possède plus d’un million et demi d’hectares de terres rizi-cultivables et cela en condition pluviale, inondée et irriguée.
La première piste est le passage d’une riziculture pluviale à une riziculture irriguée. L’écosystème à riz irrigué, où deux ou trois cycles culturaux peuvent se succéder par an sur le même casier, est caractérisé par un meilleur contrôle de l’eau en surface, le meilleur herbicide. D’ailleurs, pour le paysan, un hectare de riziculture irriguée rapporte en moyenne 250 000 FCFA par cycle contre 175 000 FCFA pour la riziculture de bas-fonds pluvial et seulement 50 000 FCFA pour la riziculture de plateau pluvial. Cette disparité met en évidence la nécessité d’investissements dans les infrastructures d’irrigation et les intrants agricoles afin d’améliorer le revenu des producteurs.
La seconde piste est le soutien de l’État en matière d’irrigation. En effet, comme les barrages coûtent très cher, le gouvernement pourrait aider à des installations d’irrigations plus légères le long des rivières, plutôt que des barrages agricoles. Le coût d’aménagement d’un hectare irrigué est estimé entre 30 et 45 millions de FCFA. Avec l’irrigation, les rendements vont augmenter. Avec la riziculture pluviale qui représente 87% des superficies totales, les rendements sont très faibles avec 0,8 tonne par hectare. Des efforts engagés ont fait que, pour le riz pluvial, nous sommes passés de 800 kg à l’hectare à un rendement compris entre 1 200 et 1 500 kg à l’hectare aujourd’hui. Pour le riz irrigué, nous sommes passés de trois tonnes à l’hectare par cycle à 5,5 tonnes à l’hectare par cycle.
La troisième piste, très importante reste le changement de la perception des consommateurs ivoiriens sur la qualité du riz local. Le riz importé est perçu comme plus homogène et de meilleure qualité que le riz local. Une campagne nationale de communication doit permettre de repositionner le riz local comme un produit de bonne qualité. Une telle politique pourra faciliter la politique de la distribution et de l’accessibilité du riz au niveau national.
La quatrième piste pourrait être un protectionnisme éducateur et des faveurs à l’écoulement du riz local. Pour protéger le secteur de la concurrence étrangère, il faut une taxe sur le riz importé afin de permettre au riz local de monter en gamme, en termes de compétitivité. De même, le riz local doit être privilégié dans les cantines, écoles et lycées de Côte d’Ivoire.
La cinquième piste demeure une industrialisation de la filière et l’engagement du secteur privé. Avec l’aide de partenaires étrangers – l’Inde au premier chef –, le pays a ainsi renforcé le parc industriel existant avec 30 usines et 100 mini-usines. Les concessions de ces fabriques ont ensuite été attribuées à des opérateurs privés, des transformateurs qui travaillent avec les petits producteurs en amont, et les distributeurs en aval. Le circuit repose sur la contractualisation, un modèle où chaque acteur s’engage envers l’autre, sans présence directe de l’Etat. Mais lancé en 2018, ce nouveau système peine à faire ses preuves. Il semble que toutes les usines ne sont pas opérationnelles, et celles qui le sont ne travaillent pas en flux tendu. Selon le chercheur Patricio Mendez del Villar, la réussite de ce nouveau modèle repose sur la « confiance des uns envers les autres ». Or, le petit producteur ne voit pas toujours d’un bon œil l’arrivée d’acteurs urbains nationaux ou étrangers qui lui dictent la manière de produire du riz. « La plupart des petits producteurs sont d’abord dans de l’agriculture de subsistance, et ça n’est pas facile de se transformer en opérateur agricole du jour au lendemain », ajoute le chercheur. Les sociologues doivent jouer un puissant rôle ici pour transformer les mentalités.
La sixième piste serait de privilégier également le recours aux services techniques pour ceux qui sont réfractaires à la mécanisation. Lorsqu’on parle de mécanisation, on dit automatiquement qu’il faut donner des tracteurs, des motoculteurs, etc. aux producteurs. Mais ça ne dure pas ! On va donner un tracteur à un producteur, qui ne sait pas comment l’entretenir. Nous disons que l’essentiel pour le producteur, c’est que le labour soit fait, que la récolte soit faite. Donc, au lieu d’équiper le producteur, il est possible de mettre en place des prestataires de service. Le plus souvent, c’est ce qu’on entend dans les zones rizicoles.
Prof. Prao Yao Séraphin, quelle est votre conclusion?
Réponse : Le président Felix Houphouët Boigny disait et je cite « L’homme qui a faim n’est pas un homme libre. Il n’a ni la volonté, ni la force de s’élever au-dessus des contingences matérielles pour se comporter en Être pensant ». Si la Côte d’ivoire doit importer plus de 600 milliards chaque année pour nourrir sa population, en riz, alors, son développement économique sera retardé. Regardez un peu l’Université de Bondoukou, située au nord -Est de la Côte d’Ivoire, dont le coût total est estimé à 85 milliards de FCFA (Financée par la BID). Avec 600 milliards, nous pouvons en construire au moins 7 universités de ce type. Si on considère le coût global de 30 milliards de FCFA, pour la construction du Centre Hospitalier Régional (CHR) d’Adzopé (Région de la Mé), alors les 600 milliards peuvent construire 20 CHR pour le bonheur des ivoiriens. C’est pourquoi, nous disons que pour son développement, la Côte d’Ivoire doit travailler à son autosuffisance en riz.







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